NARENDRANATH GOPEE: « Il y a une répression contre les syndicats à Maurice »

Dans l’interview qui suit accordée au Mauricien, le président de la Federation of Civil Service and Other Unions (FCSOU), Narendranath Gopee, retrace son parcours de syndicaliste. Il évoque ses motivations, plaide pour un partage plus équitable du gâteau national et élabore sur les amendements à apporter aux lois du travail, dénonçant le mauvais fonctionnement des départements de ressources humaines du gouvernement. Il égratigne au passage le gouvernement Lepep qui, dit-il, « n’a pas fait preuve jusqu’ici d’ouverture envers les syndicats ». Et de prévenir : « L’heure est au partage ou à l’explosion sociale ! »

Qu'est-ce que la FCSOU ?
La FCSOU est une fédération syndicale regroupant environ 71 syndicats affiliés. C’est la seule fédération syndicale qui réunit le plus grand nombre de syndicats du secteur public et de corps para-étatiques. Nous représentons toutes les catégories de travailleurs de ces secteurs.

Le fait d’être président d’une telle fédération représente quoi pour vous ?
C’est un grand défi. J’ai la responsabilité de tous ces milliers de membres et de ces 71 syndicats qui sont affiliés à la FCSOU. C’est un très grand défi car nous avons à aider toutes ces personnes à trouver une solution à leurs problèmes au niveau de leur travail.

Quels sont les problèmes auxquels ils font face ?
Les problèmes les plus récurrents dans la fonction publique relèvent du mauvais fonctionnement des départements des ressources humaines des ministères et des corps para-étatiques. Ces travailleurs se tournent alors vers leur syndicat qui, à son tour, fait appel à nous, au niveau de la FCSOU, pour trouver une solution.

En quoi est-ce que ces départements fonctionnent mal ?
Dans le secteur public, tous les cinq ans, le Pay Research Bureau (PRB) fait des recommandations quant aux salaires et conditions de travail de ces milliers de fonctionnaires. Mais une fois qu’il a rendu public son rapport, le PRB affirme que ce n’est pas à lui d’interpréter ses propres recommandations mais qu’il appartient au ministère de la Fonction publique et des Réformes de l’administration de le faire. C’est ainsi que les différents départements des ressources humaines de divers ministères et corps para-étatiques le font. Malheureusement, dans bien des cas, l’interprétation du département HR du ministère de la Fonction publique est en conflit avec celle de la FCSOU. Les employés font remonter leurs doléances quant au rapport du PRB à leur département HR, qui les passe au ministère de la Fonction publique, qui a le dernier mot. Et bien souvent, nous, à la FCSOU, ne sommes pas d’accord avec cette dernière interprétation. Nous pouvons dire avec satisfaction que dans bien des cas, la Commission for Conciliation and Mediation (CCM) et l’Employment Relations Tribunal, à qui nous référons nos doléances en cas de “dead-lock”, nous donnent raison dans notre interprétation des recommandations du PRB.

Vous êtes un des syndicalistes les plus remuants à Maurice. Qu’est-ce qui vous fait courir ?
On naît syndicaliste, on ne le devient pas. Ce sang combatif doit couler dans nos veines. De même, je pense qu’on naît musicien et leader. C’est trois catégories de personnes, on ne peut pas les former. Cela doit être dans leur sang. C’est pourquoi je suis très sceptique sur ces cours en leadership ou sur la formation des musiciens. On naît syndicaliste, musicien ou leader. Puisant dans son tempérament combatif, le syndicaliste s’affine avec l’expérience sur le terrain. Il se salit les mains, il met les mains dans le cambouis et la main à la pâte. Sous ma présidence, la FCSOU a mené de nombreuses batailles que nous avons gagnées. Nous avons ainsi lutté avec succès contre le rapport PRB de 2013 et avons obtenu une Errors, Omission and Anomalies Commission indépendante (présidée par Dev Manraj) car nous ne voulions pas que le PRB soit amené à réviser lui-même ses propres recommandations. Malheureusement, le rapport de cette commission contenait lui aussi des « anomalies ». Après pression sur le gouvernement, nous avons eu un comité, présidé par le Senior Chief Executive du ministère de la Fonction publique, Sateeaved Seebaluck, pour tout corriger.

Comment avez-vous commencé votre carrière de syndicaliste pour arriver jusqu’au poste de président de la FCSOU ?
Le déclic a eu lieu alors que j’étais en Form III au Mauritius College, à Curepipe. La direction nous interdisait le port de longs pantalons. Nous nous étions concertés pour refuser d’entrer en classe après l’assemblée du matin. Comme j’étais premier dans les rangs, j’ai refusé d’entrer en classe quand le secrétaire du collège nous a demandé de le faire. Quand il m’a demandé la raison de mon refus, j’ai expliqué que nous voulions avoir le droit de porter un long pantalon en Form III. Devant l’insistance de ce préposé du collège, les autres ont capitulé et sont entrés, me laissant sur place. On m’a emmené au laboratoire du collège et là « mo finn gagn kout rotin bazar ». C’est ainsi que j’ai découvert que j’avais l’esprit rebelle, que je détestais l’arbitraire et l’injustice et que je suis un meneur. À l’université de Punjab, en Inde, j’ai assumé le poste de secrétaire de l’association des étudiants. J’ai assumé le même poste alors que je faisais ma maîtrise (MSc) en Physique. Ma bataille à l’époque, c’était de lutter pour que les étudiants en “post-graduation” puissent se spécialiser en électronique. Nous avions gagné. À mon retour au pays, j’avais pris de l’emploi à la Swami Vivekananda State Secondary School (Souillac). Un jour, nous avons appris que des syndicalistes de l’Education Officers Union allaient venir au collège. Nous étions tous excités. “Sindika pe vini.” Il y avait parmi ces syndicalistes Amode Taher, aujourd’hui Chief Technical Officer au ministère de l’Éducation. Ils nous ont sensibilisés sur l’importance de se syndicaliser. J’étais si emballé que je décidais de me joindre au syndicat. Je suis devenu par la suite membre du comité exécutif du syndicat puis président. Ensuite, je me suis joint à la Government Secondary School Teachers Union, en devenant le président, puis membre exécutif de la FCSOU. Et vous connaissez la suite. C’est là que je me suis rendu compte que la bataille syndicale au niveau d’un syndicat n’est pas la même que celle qu’on mène au niveau d’une fédération.

En quoi est-ce différent ?
Travailler au niveau d’une fédération requiert une connaissance solide des lois. Par exemple, on doit savoir ce que disent nos lois concernant la gestion des “labour disputes”. C’est important car on ne peut se permettre de ne pas connaître les lois et nous voir perdre une affaire parce que nous nous sommes mal préparés. Cela m’a incité à étudier la loi et c’est ainsi que j’ai fait un LLB en Administrative Law. Cette connaissance légale m’a permis de gagner des affaires devant la CCM et devant le tribunal du travail. Pour convaincre la CCM et le tribunal, il nous faut bien préparer nos “points in law”, comme nos “points in facts”. C’est ainsi que, jusqu’ici, la FCSOU n’a pas eu besoin d’avoir recours aux services d’un avocat, car c’est moi qui représente nos affiliés devant ces instances. Mwa ki lager zot “case”.

Dans le secteur public, il y a un taux de syndicalisation beaucoup plus élevé que dans le secteur privé. Comment expliquez-vous cela ?
Je crois que ce qui motive les fonctionnaires à se syndiquer, c’est cette protection concrète qu’ils reçoivent de leur syndicat. Ils sont pris en main dès qu’ils approchent leur syndicat. Il y a aussi le fait que, dans la fonction publique, il n’y a pas cette répression de l’action syndicale. Bien rar met enn fonktioner deor parski linn particip dan enn aktivite syndikal, olie dan sekter prive.
Alors que dans la fonction publique, il faut passer par la Public Service Commission (PSC) – une procédure compliquée – pour sanctionner un employé. Dans le privé, c’est une tout autre paire de manches : c’est si facile de licencier un travailleur car c’est le patron qui décide de tout et la loi semble être de son côté. En effet, l’Employment Rights Act et l’Employment Relations Act donnent au patron suffisamment de pouvoir pour licencier un travailleur, soit en mettant fin à son contrat en évoquant une raison économique, soit en ayant recours à ce qu’on appelle dans notre jargon une « constructive dismissal », c’est-à-dire forcer le travailleur à partir. Ou plus simplement, il indemnise cet employé dont il ne veut plus et le tour est joué. En revanche, le fonctionnaire a la protection des procédures de la PSC. Voilà pourquoi il y a plus de fonctionnaires syndiqués que de syndiqués dans le secteur privé, où les représailles patronales et la répression syndicale sont légion. Remarquez aussi que le gouvernement est tenu de respecter les conventions de l’Organisation internationale du travail qu’il a signées et ratifiées en matière du respect des droits des travailleurs. Par exemple, la Convention 87 sur la “Freedom of Association” et celle de 98 sur le “Collective Bargaining”.
C’est cette peur de perdre son emploi qui empêche la grande majorité des travailleurs du secteur privé de se syndiquer, malgré la protection de la Section 30 de l’Employment Relation Act qui sanctionne un patron qui empêcherait son employé de se syndiquer. Je constate avec plaisir que les syndicats du privé ont de plus en plus recours à l’Employment Relations Tribunal pour avoir une reconnaissance légale dans les entreprises, tellement la répression syndicale est forte à Maurice.

Depuis la promulgation de l’Employment Rights Act et de l’Employment Relations Act, en 2008, les syndicats du privé militent sans cesse pour que le gouvernement modifie ces deux lois, qu’ils considèrent « anti-travailleurs ». Qu’en pensez-vous ?
Ce ne sont pas que les syndicats du privé qui mènent cette bataille. Nous aussi, syndicats du secteur public, nous sommes contre l’ERIA et l’EREA. Nous nous sommes rencontrés dans des comités pour travailler ensemble sur les amendements à apporter dans ces deux lois anti-travailleurs. Le ministre du Travail nous a même demandé de faire des propositions d’amendements et c’est ce que nous avons fait. Ces deux lois, telles qu'elles sont actuellement, laissent les mains libres au patron de licencier un employé quand il veut et sous n’importe quel prétexte. C’est inadmissible dans un pays où l’on veut promouvoir la paix et la justice sociales.
Je dois toutefois dénoncer la mauvaise foi du ministère du Travail, qui nous avait promis une ébauche des nouvelles lois. Cela fait plus d’un an et nous attendons toujours. Ne faut-il pas qu’on nous annonce maintenant qu’un comité ministériel, sous la présidence du Deputy Prime minister, Ivan Collendavelloo, a été mis sur pied pour évaluer les ébauches de ces deux projets de loi ? Ce comité travaille dans l'opacité la plus totale car on ne nous renseigne sur rien. Tout cela alors que les employeurs n’ont pas jusqu’ici soumis leurs propositions d’amendements. J’ai l’impression que les dés sont pipés. D’une part, le DPM est connu pour être très proche des employeurs, avec une mentalité anti-travailleur, et d’autre part ces employeurs ont tous le loisir de préparer leurs contre-propositions et mieux se préparer à riposter.
En l’absence de ces amendements qui se font attendre, les travailleurs du secteur privé continuent à être traînés devant des comités disciplinaires bidons pour être mis à la porte sous toutes sortes de prétextes, sans aucune indemnité. La grande crainte des syndicats maintenant, c’est que, en ne respectant pas sa parole donnée, le gouvernement fasse passer la nouvelle loi à l’Assemblée nationale, et ce sans que nous n’ayons au préalable l’occasion d’en discuter.

Quels sont les amendements les plus importants qu’il faudrait y apporter selon vous ?
Dans l’état actuel de l’Employment Rights Act (ERiA), quand les syndicats signent un “Collective Agreement”, cet accord collectif s’applique à tous les employés, qu’ils soient syndiqués ou non. Donc, même ceux qui ne sont pas syndiqués jouissent des fruits du combat de ceux qui ont bravé les représailles patronales. C’est injuste et cela n’encourage pas les premiers à se joindre à un syndicat pour se battre. Nous souhaiterions que la loi fasse obligation à ceux qui ne sont pas syndiqués de contribuer eux aussi dans les fonds du syndicat quand ils ont bénéficié des résultats de la lutte de leurs collègues syndiqués. Malerezman enn travayer la zis pou kan bizin gagn, kan bizin lite ek kontribie dan lakes syndika zot tann som. On doit amender l’ERiA en ce sens.
Il faudra aussi amender la Section 38 de l’ERiA relative aux conditions pour la résiliation d’un contrat de travail, “Protection Against Termination of Agreement”. Actuellement, l’employeur peut sous n’importe quel prétexte licencier un travailleur. L’employeur dispose d’un délai de 10 jours pour informer un employé qu’il est sous le coup d’une accusation et qu’il dispose à son tour de sept jours pour présenter sa défense.
J’ai noté que, très souvent, les employeurs prennent plus de 10 jours pour informer l’employé concerné de ce qu’on lui reproche. L’employé fini par passer devant un comité disciplinaire qui est institué par l’employeur, avec des personnes qu’il a choisies. Pas étonnant que ce comité parle de la même manière que l’employeur. L’issue est prévisible : l’employeur met le travailleur à la porte.
C’est pour cette raison qu’on a proposé qu’on en finisse avec ces comités disciplinaires bidons au niveau de chaque entreprise et que le gouvernement mette en place, au niveau du ministère du Travail, un National Disciplinary Committee (NDC) indépendant pour des employés et patrons. C’est le ministère qui nomme le président et ses assesseurs. Les employeurs seront tenus de rapporter leurs doléances à ce NDC, qui décidera en toute impartialité de la justification de la sanction et du respect des procédures.

Vous êtes donc en train de dire qu’il y a malheureusement beaucoup de mauvaise foi de la part de certains patrons, surtout dans le secteur privé ?
Exactement ! Dans la fonction publique, nous ne rencontrons pas ce genre de problème car la décision finale pour sanctionner ou licencier un fonctionnaire revient à la PSC. Les procédures pour se débarrasser d’un fonctionnaire sont assez compliquées, contrairement au privé, où un simple prétexte suffit à un patron pour se débarrasser d’une grande gueule. C’est pour éviter ce genre d’abus et de parti pris que nous suggérons la création d’un NDC.

Outre la répression patronale pour justifier le faible taux de syndicalisation dans le privé à Maurice, certains syndicalistes avancent que la Public Gathering Act est une autre cause rarement évoquée. Cette loi empêche les travailleurs de manifester pacifiquement, limitant leur participation à une manifestation spontanée à certains jours où l’Assemblée ne siège pas et où il ne doit pas y avoir plus de 12 personnes. Les travailleurs développent une peur viscérale de participer à une manifestation publique. Partagez-vous cet avis ?
La PGA est une loi répressive qui n’a pas sa place dans un État démocratique. Elle a été promulguée en 1991 non pour assurer la paix publique mais pour casser les reins des travailleurs et de leur syndicat. Il limite le nombre de personnes pour une manifestation pacifique à 12 personnes sans permission préalable du commissaire de police. Pourquoi doit-on avoir la permission de ce dernier pour manifester ? Cette loi doit se lire dans le contexte de la loi, qui stipule que le droit de grève n’est pas un droit absolu et qu’il appartient ultérieurement au Premier ministre de décider de la légalité d’une grève ou pas en soumettant une demande syndicale pour une grève à la Cour suprême. Le PGA et la Part VII de l'EReA constituent un arsenal répressif contre les syndicats et les travailleurs. C'est intolérable dans un pays qui se dit démocratique. Combien de fois n’a-t-on pas vu le commissaire de police interdire arbitrairement aux syndicats le droit de manifester publiquement ?
On oublie trop facilement à Maurice que dans l’exercice de leurs fonctions, les syndicalistes n’ont pas besoin de la permission préalable de leurs employeurs ou de l’agent de celui-ci pour s’exprimer comme le stipulent la Freedom of Association and Protection of Rights to Organise Convention (N°87) de l’OIT (que Maurice a ratifiée en avril 2005), la section 30 de l’Employment Relations Act et la Section 56 du Digest of Decision de l’OIT. Quand le commissaire des prisons fait passer devant un comité disciplinaire le secrétaire de la Prison Officer Union ou que le commissaire de police demande au CCID d’enquêter sur le président de la Police Officers’ Solidarity Union parce que ces deux syndicalistes ont parlé à la presse, c’est une interférence inacceptable et illégale dans le fonctionnement d’un syndicat, un viol des lois et des conventions précitées. C’est un droit fondamental des syndicalistes de pouvoir faire des déclarations dans la presse sans la permission préalable de leur employeur. C’est un abus de pouvoir de la part de ces deux commissaires.
Quand on interdit aux syndicalistes de parler à la presse, quand on refuse de rencontrer les syndicalistes mais que la porte reste grande ouverte pour les patrons, quand on renvoie tout ce qui peut être à l’avantage des travailleurs (amendements aux lois du travail, salaire minimum, etc), quand les ministres ne daignent pas répondre aux sollicitations des syndicats, on peut, sans se tromper, dire qu’il y a répression contre les syndicats à Maurice. Dans son manifeste électoral, l’Alliance Lepep avait promis qu’elle allait promouvoir une démocratie participative. Mais jusqu’ici, avec le maintien du PGC, de l’ERiA et de l’EReA, le gouvernement Lepep n’a pas respecté sa promesse de promouvoir les droits des travailleurs et des citoyens. Le gouvernement Lepep n’a pas fait preuve jusqu’ici d’ouverture envers les syndicats.

Quand il y a une demande d’augmentation de salaire, nous notons que les employeurs mettent toujours en garde contre des licenciements…
Les employeurs doivent réaliser que quand les syndicats font une demande pour une augmentation de salaire ou pour un salaire minimum national, cela veut tout simplement dire que les syndicats veulent une amélioration de la qualité de vie de leurs membres face à l’augmentation constante du coût de la vie. Si vraiment il y a un problème de ressources financières, pourquoi ne pensent-ils pas à apprendre à partager ? Pourquoi ne pensent-ils pas à réduire leur train de vie et, avec cette économie, améliorer la vie de leurs employés ? Maurice est un petit bateau et si l’on n’apprend pas à partager et à promouvoir la justice sociale, nous allons tous couler dans une explosion sociale. C’est inacceptable que de plus en plus les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. L’heure est au partage ou à l’explosion sociale !