PÈRE PEDRO OPEKA : Redonner la dignité humaine aux pauvres de Madagascar

De passage pour la première fois à Maurice, cette semaine, où il a établi des contacts avec des fondations en vue de recevoir des dons pour son association à Madagascar, le père Pedro Opeka, figure très connue de la presse internationale pour son combat contre la misère, a partagé au Mauricien son quotidien avec les plus pauvres d’Antananarivo, capitale de la Grande île. Le coauteur, avec l’Abbé Pierre, du Combattant de l’Espérance, nous dit sa conviction qu’« on peut vaincre la pauvreté, sinon la réduire à 80 % ». Depuis les 40 années qu’il travaille et vit avec les Malgaches, il n’a eu de cesse de lutter pour redonner dignité humaine aux plus démunis, issus de la rue. Rencontre avec ce prêtre missionnaire lazariste, d’origine argentine, qui a sorti des milliers de Malgaches de la décharge de Tana en bâtissant pour eux des habitations en brique...
« Sans être connu, sans argent, mais avec la passion, la certitude que Dieu ne peut pas tolérer, ne peut pas permettre que des enfants meurent innocemment dans une décharge, je me suis mis au travail sans avoir aucun projet préétabli », témoigne le Père Pedro. En 1989, lorsque l’ordre des frères lazaristes (ordre fondé par Saint Vincent de Paul) l’envoie dans la capitale de Madagascar, avec de jeunes séminaristes, pour y diriger le séminaire, le Père Pedro est révolté. Il avait passé les 13 années précédentes dans le sud-est du pays, une des régions les plus démunies. Là-bas, il avait travaillé avec des pauvres mais, « il y avait encore la dignité, le partage, l’entraide, la solidarité ». À Tana, il doit vite se rendre à l’évidence que « la misère avait chassé la pauvreté. Elle s’était installée dans le corps des gens. Ceux-ci avaient perdu tout leur réflexe communautaire, leur réflexe de la solidarité. C’était 5 000 personnes, soit 800 familles, qui étaient à la rue, dans la décharge de Tana ». Et de témoigner : « C’est au milieu de ces gens qu’on s’insurge ! » Il se ravise toutefois et comprend vite que davantage que les paroles, que la colère, il lui faut à la place se retrousser les manches pour se mettre à l’action. « J’ai compris que je n’avais pas le droit de parler. Il fallait se mouiller avec eux, rester avec eux, vivre avec eux. » Il s’acharnera durant les premiers mois à convaincre ces familles vivant au milieu des ordures de se battre pour un meilleur lendemain pour leurs progénitures.
Oublier, pardonner, continuer
La même année de son arrivée dans cette décharge, avec l’aide d’amis malgaches, le prêtre missionnaire fonde Akamasoa, une association dont l’appellation, en malgache, signifie “les amis fiables et sincères”. Les objectifs sont fixés : redonner dignité humaine aux plus déshérités, issus de la rue au moyen d’un logement décent qu’eux-mêmes aideraient à construire ; une scolarisation obligatoire pour les enfants et un travail rémunéré.
Aujourd’hui, 24 ans plus tard, le père Pedro est fier de son travail. « Des millions de personnes sont passées par notre centre d’accueil. 20 000 personnes sont restées avec nous, 10 700 enfants scolarisés. Nous avons bâti plus de 3 000 habitations en briques, créé 3 000 emplois à des gens autrefois habitués à mendier. On s’est dit que c’est par le travail qu’on va vivre. Nous avons posé ces trois critères : le travail, l’école obligatoire et la discipline. Si les gens disent oui à ces trois conditions, ils sortiront de la pauvreté », explique-t-il. Et d’ajouter : « Je leur dis toujours : “Je vous aime trop pour vous assister. Ici, il n’y a plus d’assistance. Chacun doit répondre à des efforts”. »
Après 40 ans au service de ce peuple, le prêtre dit se sentir « comme dans une famille. C’est mon nouveau pays ». Au fil de tant de relations personnelles avec ces habitants, confie-t-il, « la parole passe autrement ». « Vivre au quotidien avec les plus pauvres qui vous volent, qui vous mentent, qui vous mènent en bateau et que vous devez pardonner, oublier... Ma devise est d’oublier, de pardonner est de continuer... ».
Le progrès dans son combat contre la pauvreté, il l’attribue au respect, à l’écoute et à l’amour envers ces déshérités. « Ces gens se sont sentis respectés. Ils ont senti que je ne leur mentais pas, que tout ce qu’on disait, on le faisait. On ne peut pas promettre des choses qu’on ne peut pas faire. » L’association Akamasoa compte aujourd’hui 450 volontaires, tous Malgaches.
Mardi, le prêtre s’est envolé pour l’Inde où il devait participer à un atelier sur les changements systémiques. « Notre travail à Madagascar est un exemple vivant de ce qu’est un changement systémique. Nous avons changé dès la base la mentalité, les structures de la société pour qu’elle devienne plus juste. »
La misère tue les valeurs
Selon le père Pedro, Maurice peut jouer un rôle important dans le développement de Madagascar. « Maurice a beaucoup investi dans le textile à Madagascar, a créé beaucoup d’emplois. Elle reçoit des ouvriers malgaches ici. Cette île est si petite et voilà qu’elle donne l’exemple de ce que doit faire Madagascar. Nous espérons que la crise politique va cesser cette année, que nous ayons des élections, qui sont impératives pour sortir de la crise. Je suis sûr que le peuple pourra décider qui doit le mener pour les prochains cinq ans et pour sortir définitivement de la crise et donner un nouvel élan à l’économie. »
Le père Pedro confie avoir été « captivé » par l’esprit des Malgaches, leur « bonté naturelle », leur accueil. Malheureusement, regrette-t-il, « la misère est en train de tuer ces valeurs qu’ils avaient. Nous, avec notre association, nous avons construit des exemples de citoyens de Madagascar. Tous les touristes qui passent chez nous disent : “dans vos villages, on respire la paix, le respect, le bonheur. Des gens qui vivaient dans la haine et la violence, voilà qu’ils peuvent changer. Avec 450 collaborateurs, tous Malgaches, nous pouvons vaincre la pauvreté, sinon la diminuer à 80 %” ». Il conclut, avec espoir : « Le peuple malgache, qui est extraordinaire, avec beaucoup de richesses, ne mérite pas cette pauvreté dans laquelle les politiciens, depuis l’Indépendance, l’ont mis. J’ai confiance dans la jeunesse malgache. Ils vont davantage s’investir dans leur pays et leur patrie. » Pour toute donation à l’association Akamasoa, rendez-vous à l’adresse suivante : perepedro.com.

« Être prêtre parmi les plus pauvres »
Né en Argentine, le père Pedro y est ordonné prêtre en 1976 au sein de la Congrégation Saint Vincent de Paul, un Français du XVIIe siècle qui envoya ses premiers missionnaires à Madagascar. « Quand je me suis décidé à être prêtre, je me suis dit : “Je vais être prêtre mais parmi les plus pauvres en Asie ou en Afrique ». Le prêtre se souvient qu’en 1968, quand il avait quitté l’Argentine, « le pays comptait 3 % de pauvres. Aujourd’hui, ils sont à 35 % ». Après deux ans d’études théologiques en Argentine, il effectue encore trois ans d’études à Paris.
Au cours de son enfance, il apprend les métiers du bâtiment en suivant son père sur les chantiers et se passionne pour le foot comme tout Argentin et rêve de devenir footballeur professionnel ou prêtre. Son choix, difficile, se portera finalement sur la prêtrise. Pour réunir des dons pour son association, le religieux catholique parcourt le monde. Des reportages sur ses œuvres à Madagascar sont souvent diffusés sur des chaînes de télé françaises. Le prêtre polyglotte – il parle six langues : slovène, espagnol, français, italien, anglais et malgache – a reçu le prix international du Cardinal Nguyen Van Thuan au Vatican, pour son action en faveur des droits de l’homme. Il a par ailleurs été nommé chevalier de la Légion d’honneur en février 2008. En 2010, le gouvernement malgache l’a élevé au rang de commandeur de l’ordre national.