La peur-panique qui s’est emparée de la population dans son ensemble dès l’annonce du lockdown de l’ensemble des points de vente alimentaires – grands et petits commerces au détail, marchés et foires maraîchères, boulangeries – témoigne du profond sentiment d’insécurité alimentaire que ressentent les habitants de notre petit État Insulaire en Développement (PEID) qui importe pour plus de 75% de ses besoins alimentaires annuels.

Pour prendre la pleine mesure de notre situation d’insécurité alimentaire, il suffit de savoir que, selon les dernières statistiques officielles, Maurice n’a produit en 2018 que 78 tonnes de viande de bœuf contre des importations de 1975 tonnes. De même, d’une année à l’autre, notre production de lait frais qui se chiffrait à 3 600 litres en 2017 est descendue à 2 500 litres en 2018. Entre 2014 et 2018, notre production de cultures vivrières est passée de 113 957 tonnes à 96 847 tonnes. Et même si nous sommes, au moins, autosuffisants dans la production de poulet de table, il convient quand même de souligner que le pays n’a produit que 387 tonnes de maïs en 2018.

Intrant stratégique pour la production de la nourriture pour la volaille, le volume d’importation de maïs se chiffrait à 113 029 tonnes en 2018 toujours ! Quelques autres statistiques plus que révélateurs : en 2018, Maurice a importé pour plus de Rs 3 milliards de viandes et autres produits transformés associés et pour Rs 3,8 milliards de produits laitiers. Sans parler des Rs 10,6 milliards d’importation de poissons et autres fruits de mer ! Pour un pays insulaire exportateur de thon, l’on ne pouvait mieux faire !

La situation n’est guère meilleure par rapport à certains autres produits de première nécessité. À l’instar de la pomme de terre. Si nous en avons quand même produit pour 17 033 tonnes en 2018, le pays a eu malgré tout à en importer pour 11 410 tonnes additionnelles durant cette même année. Il en est de même de l’oignon : parallèlement à une production nationale de 3,440 tonnes, on en a importé pour un volume de 14 528 tonnes additionnelles. En 2018 toujours, notre seule facture d’importation de maïs se chiffrait à Rs 827,6 millions. Celle des fruits frais et secs importés à Rs 1,2 milliard.

Dans le temps, nos parents et nos grands-parents avaient pris pour bonne habitude de faire du jardinage et de l’élevage artisanaux leur passe-temps. Et même si en ce temps-là des parents avaient à s’occuper de huit voire de douze enfants, ils trouvaient quand même un moment de libre chaque jour ou chaque semaine pour bêcher, semer et arroser leur petit potager ou pour nourrir leur demi-douzaine d’oiseaux de basse-cour dont des poules pondeuses ou leur paire de lapins.

“Modernisation” oblige, avec le temps, ces bonnes habitudes se sont perdues. Et ce ne serait que prétexte que d’évoquer aujourd’hui le manque de temps ou la non-disponibilité d’espaces à domicile pour s’adonner à de telles pratiques profitables, non seulement sur le plan de la sécurité alimentaire, mais qui peuvent aussi s’avérer des moments fort apaisants de relaxation et de reconnexion avec la nature qui nous entoure.

Pour ceux qui sont à l’étroit et qui ne disposent pas d’arrière-cour, un balcon voire une toiture facilement accessible et sécurisée comme il faut, peuvent amplement servir pour accueillir de vieux récipients remplis de la bonne terre semée de fines herbes, de salades et autres cultures vivrières à la pousse facile, moyennant effort et entretien.

Les services agricoles publient d’ailleurs toute une littérature quant aux techniques propres à chaque culture et donnent des indications par rapport au moment propice pour la mise en terre de chaque semence. Pour se prémunir des risques associés aux intempéries, un programme d’acquisition de mini-serres (sheltered farming) susceptibles de permettre une culture maximale en hauteur dans des conditions protégées a même été lancé depuis un certain temps.

De même, pourquoi ne pas renouer, comme par le passé, avec la culture, quand cela est possible, d’un ou de deux bananiers, de quelques papayers ou d’une plante de kari poulé, de brède mouroung ou de fruit à pain aux propriétés diététiques miraculeuses, selon les experts ? Ou encore, pourquoi ne pas cultiver, toujours quand c’est possible, un goyavier dans son arrière-cour pour déguster jusqu’à satiété de bonnes vielles “goyaves de France” bien de chez nous — à ne pas confondre avec nos “goyaves de Chine” ? Des fruits qui, selon des spécialistes, contiennent jusqu’à dix fois plus de vitamine C que les oranges que l’on importe à grands frais.

Certains égoïstes ignobles nous ont démontré ce dont ils sont capables durant ce drame lié aux contraintes du confinement et du couvre-feu. Forts de leurs gros sous, les uns ont acheté plus qu’il n’en faut, ne se souciant nullement si, en se faisant, d’autres aux moyens financiers bien plus précaires ne couraient pas le risque de mourir affamés. Tout aussi ignobles, ces autres individus qui n’ont reculé devant rien pour se mettre plein les poches en recourant à la pratique du marché noir.

Ils ont, eux, choisi de vendre illégalement sous le manteau des produits de première nécessité — lait maternisé pour nourrissons, thé, légumes, huile, œufs, voire cigarettes à des prix plus qu’exagérés. Vivement que chacun s’y mette pour se prémunir collectivement contre de tels affameurs. En dénonçant d’abord auprès des autorités policières ces profiteurs indignes. Et se mettre, ensuite, à la tâche.

Si chacun faisait le peu dont il est capable d’accomplir, à défaut de résoudre notre état d’insécurité alimentaire qui dure depuis des décennies, nous pourrions au moins l’atténuer. Dans l’intérêt général et pour notre bien commun !

HERMANN ASSY