PRAVIND JUGNAUTH : L'énigmatique héritier

Vingt-deux ans après son entrée en politique, le leader du MSM reste une personnalité effacée et gauche, toujours en quête de charisme
  • Incapable de faire le ménage dans son entourage: tout semble lui échapper depuis qu’il a été installé PM en janvier 2017

Sa nomination au poste de Premier ministre le 23 janvier 2017, quand bien même contestée, était censée lui ouvrir une voie royale à une improbable légitimité. Or, tout ou presque  ne se passe pas comme son clan et lui l’avaient prévu. Il est toujours attendu au Privy Council pour un ultime rendez-vous dans l’affaire Medpoint, son nom vient d’être balancé par un caïd, alors qu’il ne se passe pas une semaine sans que son gouvernement et sa garde rapprochée ne soient mêlés à un nouveau scandale. Mais si ce n’était que ça, on aurait peut-être adopté l’adage selon lequel c’est dans l’adversité que l’on découvre le vrai chef. Malheureusement pour Pravind Jugnauth et sa communication désastreuse, il est aujourd’hui devenu aussi le principal sujet du joke du moment, celui que l’on échange sur les réseaux sociaux, dans les salons et les terrasses des Happy Hours. Entre l’imposte, le «Son Trust » et la tyrolienne en tenue de ville, chacun y va de son petit couplet humoristique sur le Premier ministre. Retour sur le parcours semé d’embûches de celui qui fait figure de mal-aimé de la politique mauricienne.
C’est au début des années 1990 que l’on entend parler du fils Jugnauth. Il est rentré de Buckingham où il a étudié le droit pour être avocat comme son père. S’il s’inscrit au barreau mauricien, compte tenu de sa grande réserve et de sa timidité légendaire, ce n’est pas pour devenir une terreur au prétoire qu’il s’y emploie, mais c’est pour mieux se mettre dans la peau de l’éventuel successeur de SAJ qu’il porte la robe. Il se consacre en fait à quelques activités lucratives, comme la préparation des dossiers d’entrepreneurs hongkongais et demandeurs de titres de séjour et de nationalité. Ça tombe bien, puisque c’est au PMO où trône Jugnauth père que les dossiers sont traités.
C’est ensuite à la rubrique people que l’on verra Pravind Jugnauth de plus près, puisqu’il se fiance avec l’héritière d’une fortune reconnue de la baronnie entrepreneuriale du pays, Kobita Ramdanee, fille de Sir Kailash et d’Ursule, née Maunick. C’est à Clarisse House que les épousailles se déroulent en 1992. A 31 ans, le jeune homme reste toujours très discret et ne manifeste aucun empressement à se jeter dans l’arène politique. Il se consacre plutôt à ses préoccupations d’avocat d’affaires et à sa vie de famille.
C’est en 1995, alors que le MSM est au plus bas et que le gouvernement que dirige son père avec ce qui reste du PMSD et du Renouveau Militant Mauricien des Prem Nababsing, Jean-Claude de l’Estrac et autres se désagrège dans l’opinion, qu’encouragé surtout par sa mère, Lady Sarojni, que Jugnauth junior décide de se jeter dans la bataille. Il choisit une circonscription qu’il croit sûre en raison de sa réalité sociologique, le No 11, mais la déferlante PTr/MMM et son 60/0 balaient tout ce qui se présente sur leur passage, père, fils et alliés compris.
La surprise de 1996
Même s’il n’est clairement pas fait du même métal que le pater, Pravind Jugnauth ne jette pas les armes. Il se présente aux élections municipales d’octobre 1996. Et, surprise, il parvient à se faire élire dans le premier arrondissement, celui de la région de Solférino/Paillote. Il ne fait pas grand-chose au sein du conseil municipal de Vacoas/Phoenix, où la majorité PTr/MMM est écrasante, mais continue à faire sa petite campagne sur le terrain au No 11, sa circonscription d’adoption où il a fort à faire contre un autre « fils de » bien ancré, un certain Arvin Boolell.
Le rendez-vous de 2000 sera le bon pour Pravind Jugnauth qui, sous la bannière de l’alliance MSM/MMM, se fait élire au No 11. Il devient le no 4 d’un gouvernement extrêmement puissant avec sa majorité constitutionnelle et prend le portefeuille sensible de l’Agriculture, le sucre étant en fin de protection et de marché garanti. S’il est toujours discret et qu’il n’est pas très transcendant aux côtés de son père et de Paul Bérenger, le ministre se montre très efficace dans la gestion du dossier sucre. C’est bien lui qui négocie avec succès la réforme de l’industrie sucrière, ses qualités d’écoute et sa recherche du consensus étant unanimement saluées.
En 2003, lorsque Paul Bérenger, avec qui — cela pourrait étonner — il entretient d’excellentes relations, autant professionnelles que personnelles, il devient vice-Premier ministre et ministre des Finances, mais aussi le leader du MSM, son père ayant migré à la State House. Il entreprend alors de réformer l’économie, annonce son intention de faire de Maurice un pays hors-taxes et il s’attaque même au sujet tabou de la pension dont il annonce la fin de l’universalité dans son budget de 2004. Seuls ceux qui touchent des revenus de moins de Rs 20 000 qui bénéficient désormais du BRP (Basic Retirement Pension). L’affaire, sensible, provoque un tollé.
L’échec de 2005
En 2005, toujours en alliance avec le MMM, Pravind Jugnauth est présenté comme le vice-Premier ministre et l’éventuel Premier ministre selon le modèle qui avait été adopté entre 2000 et 2005. Malgré ce ticket qui semblait prometteur, Pravind Jugnauth mord la poussière dans ce qui était alors son fief, Vieux-Grand-Port/Rose-Belle. Il se classe quatrième avec moins de 40 voix derrière Sattyadeo Moutia au terme d’une campagne calamiteuse d’un groupe dirigé par son beau-frère Sanjiv Ramdanee et Satianand Pahladi qu’il avait nommé à la présidence de l’établissement sucrier d’Etat de Rose-Belle.
La situation est très difficile pour Pravind Jugnauth. Il est hors du Parlement pendant que son père, le président de la République, est jeté en pâture aux excités de l’Alliance sociale, PTr, PMSD, MR, OF, etc, à la Place d’armes et que l’oncle, Ashok Jugnauth, a été élu au No 8. Le divorce est consommé avec le MMM qui ne lui voit aucun avenir immédiat. C’est alors que le père, de son siège de président, entre en jeu et négocie avec le Premier ministre Navin Ramgoolam. Lorsqu’il est reconduit à la présidence en octobre 2008, une éventuelle alliance PTr/MSM/PMSD ne fait plus de doute.
Elle est concrétisée à l’occasion de la partielle de remplacement d’Ashok Jugnauth, dont l’élection est invalidée pour bribe électoral. Le PTr ne présente pas de candidat. Il soutient activement celui du MSM, Pravind Jugnauth, qui se fait élire contre son oncle. Tout heureux de retrouver un siège au Parlement, il va même jusqu’à brandir un drapeau rouge du PTr le jour de son élection. L’alliance était définitivement scellée.
Navin Ramgoolam sacrifie volontiers son ministre des Finances, Rama Sithanen,  pour faire de la place à Pravind Jugnauth. Une affaire, connue comme Medpoint, qualifiée de « scandale du siècle » par Paul Bérenger, alors leader de l’opposition, va fragiliser Pravind Jugnauth. Quatorze mois après, l’alliance dite de l’avenir se fracassait sur l’affaire Medpoint, lorsque l’ICAC convoque Maya Hanoomanjee, ministre de la Santé. Le 26 juillet 201, le MSM quitte le gouvernement.
Très vite, les anciens partenaires de 2000/2005 essayent de recomposer leur alliance, Paul Bérenger posant toutefois une condition, celle d’un remake exact avec SAJ aux commandes. Ce dernier démissionne de la State House en mars 2012, mais Navin Ramgoolam, dont les frasques commencent à faire jaser, ouvre une ligne de communication avec le MMM. Les pourparlers sont ardus, mais l’improbable alliance se fait au grand dam d’une opinion publique médusée. Aux élections de 2014, cette alliance est balayée avec des pointures comme Navin Ramgoolam, Anil Baichoo et Arvin Boolell, battues à plate couture par des novices.
Le sobriquet qui lui colle à la peau
L’affaire Medpoint, elle, n’est pas close. Coup de tonnerre en juin 2015, la Cour intermédiaire trouve Pravind Jugnauth coupable et le condamne à 12 mois de prison, qui sont commués en travaux communautaires. Il fait appel du jugement et dans un arrêt rendu le 25 mai 2016, le chef juge Keshoe Parsad Matadeen et le juge Asraf Caunhye renversent le jugement de la Cour inférieure, mais, cette fois, c’est le DPP qui interjette appel. Appel qui a été autorisé par le chef juge et qui devrait être entendu par le Privy Council au début de 2018.
Si rien n’est dit lors de la campagne sur l’avenir de Pravind Jugnauth, il semble que le scénario avait été déjà écrit pour qu’il accède au poste de Premier ministre. Ce n’est pas que le père était très chaud pour évacuer la place, mais des pressions ont été exercées pour que cette passation de pouvoirs se fasse plus tôt que plus tard, le Sun Trust devenant le « Son Trust ». Elle provoque l’indignation et de nombreux recours devant la justice qui traînent toujours, et qui plus est, des interrogations dans la presse internationale quant à nos mœurs démocratiques. Les sobriquets, eux, sont vite trouvés. Le « Premyé minis limpost » est de toutes les conversations. Et il lui colle à la peau.
Il faut dire qu’avec l’arrivée de Pravind Jugnauth, les scandales se multiplient. Pas un ministre, pas un député, pas un organisme d’Etat, pas un conseiller, pas un agent qui ne soient, un jour ou l’autre, impliqués dans un scandale. De Geanchand Dewdanee et Showkutally Soodhun, en passant par Raouf Gulbul et Prakash Maunthrooa, il y a un nombre incalculable de casseroles qui trainent. Cependant, lui n’agit pas. C’est son style. Le PMSD part sur le projet de Prosecution Commission, Roshi Bhadain sur le Tramexpress.
Il semble s’accommoder de tout et n’a apparemment qu’un objectif, se faire réélire, soigner sa circonscription de manière provocante en utilisant de manière outrancière l’appareil d’Etat, la MBC, le socioculturel et tous les organismes publics, comme Mauritius Telecom où sévit un membre de son premier cercle, Sherry Singh.
Cette histoire de premier cercle, aussi appelé « la cuisine », est pareillement l’objet de toutes les plaisanteries avec une opinion qui tend à créditer son épouse Kobita d’une grande influence dans les décisions de son époux. Si Roshi Bhadain en parle, les Mauriciens voient dans la manière dont Megh Pillay est sacrifié au profit d’un cadre subalterne, Mike Seetaramadoo, une parfaite illustration de la prépondérance des pressions que le Premier ministre subit de la part de son entourage.
Un libéral
Il ne faut pas croire qu’il est pour autant serein dans la tourmente. Non, on le dit assez abattu par la décision du renvoi devant le Privy Council. C’est ce qui explique qu’il ait — sur les conseils de ses proches et de Sarah Rawat-Currimjee, une intime de la famille Jugnauth — récemment pris quelques jours de congé, question de décompresser. Celle qui est sa conseillère spéciale, présidente du Mauritius Sports Council et membre du CSR Committee, était d’ailleurs de l’escapade rodrigaise et de l’essai à la tyrolienne dont les clichés ont été l’objet de commentaires les uns plus sarcastiques que les autres - certains très exagérés et gratuits.
Quant à la personne de Pravind Jugnauth, il ne fait pas de doute que c’est un grand timide qui n’a aucun sens de l’humour. Si son frottement avec les mouvements les plus sectaires et réactionnaires peut laisser penser qu’il épouse leur philosophie, comme peut le suggérer sa position sur la peine capitale, ceux qui le côtoient décrivent plutôt un libéral qui est très indulgent vis-à-vis de ses trois filles, Sonika, Sonali et Sara, dont il comprend parfaitement les aspirations et les réalités de l’époque dans laquelle elles évoluent.
Pravind Jugnauth est né la même année que Barack Obama, en 1961. Si l’ancien président américain a fait ses deux mandats électifs de 4 ans, ici, compte tenu de la personnalité du Premier ministre, certains le considèrent toujours comme « jeune » à 56 ans bientôt ! Son bilan de chef de gouvernement est, jusqu’ici, très médiocre. Au Parlement, il n’a guère brillé. Centralisateur, il ne se fie qu’à ses conseillers de confiance, qui avalent, mâchent et digèrent avant de lui refiler le plat.
Et si c’était qui le connaît le mieux qui a eu finalement l’analyse la plus juste lorsqu’il déclarait aux radios le 16 décembre 2015 qu’il avait conseillé à son fils de ne pas s’engager en politique. Ça à l’air cruel comme ça, mais c’est peut-être cela la vérité, c’est qu’au fond de lui, son propre père le jugeait trop faible pour ce monde politique exigeant.