RAJENRAH RAMDHEAN, nouveau président de la MSDTF : Je ne donnerai pas de consigne de vote politique

Notre invité de ce dimanche est Rajenrah Ramdhean, le nouveau président de la Mauritius Sanathan Dharma Temples Federation (MSDTF), association qui regroupe 285 temples du pays. Rajenrah Ramdhean a réussi ce que les observateurs politiques qualifient d’exploit lors des élections de dimanche dernier : battre Somduth Dulthumun, qui a dirigé la MSDTF au cours des quinze dernières années. Dans l’interview qu’il nous a accordée vendredi après midi, le nouveau président raconte son itinéraire, analyse les élections et donne des indications sur ce qu’il compte faire à la tête de la fédération pour les trois prochaines années.

Rajenrah Ramdhean, comment êtes-vous devenu d’abord membre puis, depuis dimanche dernier, président du comité de direction de la MSDTF ?
C’est une longue histoire qui remonte à mon adolescence. Je fais partie de l’équipe de direction de l’association depuis des années et j’ai même été président de 2000 à 2003. Puis j’ai été battu par l’équipe de M. Dulthumun jusqu’aux élections de dimanche dernier. Pour pouvoir siéger sur le comité de direction, il faut d’abord être un des quatre délégués d’une des associations de la fédération attachée à un temple. C’est à partir de là qu’on a le droit de voter aux élections et de se porter candidat au niveau national de la fédération. Ma mère était engagée dans le temple sanathaniste du village de Sébastopol, d’où vient ma famille. Elle m’a encouragé à fréquenter les shivalas où l’on apprend les valeurs humaines qui permettent à un homme de construire sa vie. Non seulement j’ai obéi à ma mère, mais j’ai aimé cet enseignement et j’ai donné un coup de main là où je pouvais et où on avait besoin de moi au sein de l’association de mon village. Puis, je me suis dit que je pouvais peut-être aider l’association au niveau national et j’ai eu la chance de rencontrer quelqu’un sans qui je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. Il s’agissait de Kemlall Rampersad, qui était alors président de la fédération. Il m’a remarqué alors qu’il faisait la tournée des mandirs, nous avons discuté et je lui ai fait des suggestions pour améliorer le travail de la fédération. Il m’a écouté et puis m’a proposé de faire partie de son équipe. C’est comme ça que j’ai été élu la première fois et que j’ai continué par la suite à travailler au sein de la fédération au niveau national. Je profite de cette interview pour dire que M. Rampersad est mon mentor à qui je veux rendre hommage.

Quelles sont les qualités essentielles pour occuper la présidence de la MSDTF ?
D’abord, le désir de travailler pour l’avancement de la communauté en se disant que ce n’est pas facile. Il faut donner de son temps, de son énergie, de son argent, être disponible, savoir écouter les membres chez eux, dans leurs sociétés, les mandirs.

Comment est-ce que la MSDTF distribue les subventions que le gouvernement lui accorde ?
Tous les mois, la fédération reçoit des subsides du gouvernement pour les redistribuer aux 285 temples qui lui sont affiliés. La somme est d’environ Rs 1,6 million. Il est bon de savoir que 85% de cette somme sont reversés aux temples, tandis que les 15% restants servent à financer le bureau et les activités de la fédération. Nous avons par ailleurs des dons qui nous aident à boucler le budget et tout est fait dans la transparence. Il faut savoir que le bâtiment du Sanathan College, qui abrite aussi le siège de la fédération, a été construit grâce à un emprunt et des dons. Nous avons une dette de Rs 10 millions que nous remboursons grâce à des sponsors et des dons.

Les subventions gouvernementales suffisent-elles pour faire fonctionner les temples associés à la fédération ?
C’est une contribution, mais le reste du budget des associations vient de la contribution et des dons des membres. Un mandir a besoin de payer son prêtre, ses employés, son électricité, d’entretenir le bâtiment. Ils fonctionnement efficacement grâce à leurs membres qui font du travail social qui leur procure la satisfaction d’aider leur communauté et en même temps leur pays. Car le travail social et le partage des valeurs aident les membres de la communauté, qui sont également les citoyens de notre pays, à bien se comporter, à savoir comment vivre avec les autres. À ne pas tomber dans la délinquance, l’alcoolisme, la drogue, les mœurs dissolues, la corruption. Tout cela ne peut que profiter à la société, au pays. Et je tiens à souligner que Maurice n’appartient pas à une communauté mais à tous ceux qui sont nés ici, à tous ses habitants à parts égales. On ne le dit pas assez : nous vivons dans un pays où après le carême pour le Durga Puja, les catholiques commencent le carême de Pâques, avant que les musulmans n’entament le Ramadan, et puis nous célébrons la fête du printemps avant le Maha Shivaratree, le Cavadee et ainsi de suite tout au long de l’année. Nous vivons une situation unique dans le monde et nous ne le mesurons pas à sa juste valeur.

Revenons-en aux élections de dimanche dernier. Comment avez-vous fait pour battre l’équipe de M. Dulthumun qui dirigeait la fédération au cours des quinze dernières années ?
Il y a sans doute plusieurs raisons à ma victoire. Même si j’étais dans la minorité pendant ces dernières années, je n’ai jamais cessé de travailler pour la fédération, de participer à ses activités et d’être proche de ses membres. Même perdant, je n’ai jamais given up et j’ai continué le travail. C’est une des raisons pour lesquelles à chaque élection depuis 2003, j’arrivais toujours derrière M. Dulthumun. Et puis j’ai profité d’un changement dans l’organisation des élections de la fédération. Autrefois, les membres élisaient quinze personnes qui, après, choisissaient le président, le secrétaire et le trésorier de la fédération. Puis pour les dernières élections, Somduth Dulthumun a fait voter pour un changement de notre règlement électoral : le président, le secrétaire et le trésorier sont désormais élus directement par les membres. Je crois que pour cette fois-ci, cette nouvelle clause m’a été bénéfique. Je pense qu’une autre raison de mon élection réside dans le fait que les membres savent que je crois dans ce que je dis. Même si je dois perdre une élection, je ne fais pas de promesse que je serai incapable de tenir et je le dis. Mo na pa fer fos promes.

Le précédent président en avait-il fait ?
Somduth Dulthumun est mon adversaire, que je respecte, pas mon ennemi. Même quand il était au pouvoir et moi dans l’opposition, nous avons travaillé, chacun à sa manière, pour faire avancer la fédération et la société. Nous avons deux manières de faire différentes pour atteindre le même objectif. Tout en faisant partie de l’opposition, nous avons, à notre manière, contribué à faire des choses pour la fédération. Maintenant que je suis président, nous allons continuer les bonnes actions entreprises par M. Dulthumun en y ajoutant d’autres éléments pour les améliorer.

Il n’empêche que Somduth Dulthumun a donné à la présidence de la fédération un ton politique qui a été beaucoup critiqué…
Je ne vais pas critiquer l’action de M. Dulthumun.

On ne vous demande pas de la critiquer. C’est un simple rappel des faits. Par son comportement, par certaines prises de position, on a eu le sentiment que la MSDTF soutenait ouvertement le gouvernement en place. Par ailleurs, on dit que vous êtes vous pro-Ramgoolam. Est-ce qu’après avoir été pro-MSM, la fédération va devenir pro-PTr ?
C’est vous qui faites cette analyse…

Avec bon nombre d’observateurs politiques…
Ce n’est pas ma manière de voir les choses. Je ne vais pas juger de ce que mon prédécesseur a fait ou n’a pas fait durant ses mandats. Je n’ai pas été élu pour ça.

On va insister sur ce point. Un des problèmes de Maurice est ce que des associations socioculturelles sortent de leur rôle pour prendre des positions politiques partisanes…
En ce qui me concerne, je connais des gens qui sont proches ou font partie du gouvernement comme de l’opposition et les portes de la fédération sont grandes ouvertes à tous et à toutes les communautés. Ce n’est que comme ça que le pays va grandir.

Vous n’êtes pas sans ignorer que des membres du gouvernement et le PMO ont donné des consignes en faveur de votre adversaire, donc contre vous, aux élections de dimanche dernier !
J’ai entendu dire cela. Cela a peut-être eu lieu ou ce n’est qu’une rumeur. Mais dans la mesure où les choses ne se sont pas passées devant moi, je ne peux pas en dire plus. Je ne peux pas faire un commentaire sur quelque chose que je ne peux pas personnellement vérifier.

Avez-vous entendu dire que le Parti travailliste avait soutenu votre candidature lors des élections de dimanche dernier ?
Je vais vous faire la même réponse : j’ai entendu dire cela mais je ne l’ai pas constaté personnellement. J’ai fait ma campagne honnêtement et je n’ai pas sollicité de soutien en dehors des membres de la fédération. Si des gens ont voulu m’aider ou ne pas m’aider, je ne le sais pas. Vous savez, j’ai des contacts avec des hommes politiques de différents partis. Je peux vous dire, par exemple, que j’ai été félicité pour mon élection par aussi bien Prakash Maunthrooa, qui travaille pour le gouvernement, que par Pradeep Jeeha, qui est dans l’opposition. Ce sont des gens que je connais depuis longtemps.

Somduth Dulthumun avait pris des positions politiques nettes pendant son mandat. Allez-vous faire la même chose ?
Même au sein d’une même famille, il peut y avoir divergence d’opinions sur la politique. C’est la même chose dans une société, un club, une association ou une fédération. Le président a une majorité qui le soutient quand il prend certaines positions. Mais aujourd’hui à la MSDTF, la présidence a changé parce qu’une majorité de ses membres l’a décidé. Je crois que chaque membre peut prendre une décision, quelle qu’elle soit, sans se laisser influencer. Si moi en tant que président j’essaye d’influencer la décision des membres, je vais provoquer une division au sein de la fédération. Ce n’est pas mon objectif. Moi, je travaille pour une fédération unie, sans division.

On va vous poser la question de manière directe. Est-ce qu’en tant que président de la MSDTF, vous allez donner des mots d’ordre, des consignes de vote ?
En tant que président de la MSDTF, je ne donnerai aucun mot d’ordre politique, aucune consigne. Comme chaque membre de la fédération, j’ai une couleur politique, mais cela ne concerne que moi. Quand le Mauricien va voter, il le fait en conscience et en intelligence, selon ses convictions. Le président de la fédération n’a rien à faire, de près ou de loin, avec le choix électoral de ses membres. Je ne suis pas là pour faire de la politique mais pour gérer la fédération au mieux de mes moyens, avec le concours des membres de la fédération. Comme président de la MSDTF, je n’ai aucune couleur politique, mais en tant que citoyen, j’ai le droit d’avoir des convictions politiques. Si demain j’ai envie d’aller dans un meeting, je le ferai, mais je ne monterai pas sur une estrade pour donner un mot d’ordre. Je vous en donne la garantie.

Que va-t-il se passer pour les prochaines fonctions organisées par la MSDTF ? Allez-vous suivre la ligne de votre prédécesseur qui n’invitait que les membres du gouvernement en place ?
Que je l’aime ou non, il y a un Premier ministre dans le pays et il sera invité en tant que tel dans nos fonctions. Mais l’opposition ne sera pas oubliée, parce que nous avons au sein de la fédération des membres qui soutiennent l’opposition. Tous ceux qui ont un rôle dans le pays sont sur la liste protocolaire, seront invités à nos fonctions, ce qui me semble tout à fait normal.

Il est vrai que depuis quelque temps, des organisations socioculturelles ont tendance à privilégier le gouvernement et a oublié, pour ne pas dire boycotter, l’opposition lors de leurs fonctions. Certains politiciens invités en profitent d’ailleurs pour attaquer leurs adversaires lors de ces manifestations…
J’espère que l’initiative de la fédération d’inviter et des représentants du gouvernement et de l’opposition à ses activités sera suivie par toutes les associations socioculturelles du pays. J’espère que nous allons contribuer à cela. Les politiciens ont un rôle à jouer dans ce pays et il faut le reconnaître. En ce qui concerne les attaques ou les dérapages des politiciens lors des manifestations, il faut se dire qu’ils seront jugés par les Mauriciens pour leur comportement. C’est à eux de prendre leurs responsabilités. Pour terminer sur ce sujet, j’aimerais aussi dire que dorénavant, lors de nos fonctions, si le gouvernement est invité à prendre la parole, ce sera également le cas pour l’opposition.

Il existe au sein des associations socioculturelles hindoues à Maurice des groupes un peu extrémistes, qui parlent fort, font de la provocation…
Sans vouloir minimiser quoi que ce soit, j’aimerais dire que ce genre de groupes existent partout dans le monde. Dans les familles, il arrive parfois que des enfants parlent fort, manquent de respect envers les  aînés. Au lieu de les rejeter, il faut essayer de les ramener, de les écouter et de trouver les solutions nécessaires. Les Mauriciens savent faire la part des choses et continuent à vivre en harmonie malgré parfois quelques dérapages.

En parlant d’harmonie, que pensez-vous de l’augmentation des vols, d’agressions et même de meurtres dans le pays ?
J’avoue que cela commence à devenir inquiétant. Mais c’est le rôle des associations socioculturelles de travailler pour combattre ces fléaux sociaux, de corriger les manquements pour une société unie, harmonieuse. Nous devons travailler ensemble pour faire diminuer, puis disparaître ces fléaux.

Quel est votre programme de travail pour votre présidence ?
D’abord, consolider l’unité entre nos membres, au sien de la communauté, en dépit du fait que nous parlons des langues différentes. Si vous n’êtes pas unis au sein de votre famille, de votre maison, comment allez-vous faire pour unir la société, le pays ? Quand je parle d’unité, je ne parle pas que de la communauté hindoue, mais de l’unité en général. Notre pays ne peut avancer que si toutes les communautés vivent ensemble, en harmonie, comme cela a toujours été le cas, pour construire l’avenir de nos enfants.

Votre groupe a obtenu une victoire massive aux élections sur celui de Somduth Dulthumun. Vos 17 candidats ont été élus avec une forte majorité. C’est une espèce de 60/0 ! Qu’est-ce qui l’a provoqué ?
Il y a eu une différence entre M. Dulthumun et moi dans la manière de faire campagne. Lui faisait ses réunions électorales dans les restaurants et les hôtels, moi dans les mandirs. Quand on quitte l’enceinte du temple, cela veut dire qu’on peut servir de l’alcool dans les réunions. Nous n’avons pas servi une seule goutte d’alcool et que des repas végétariens pendant la campagne électorale, et avons dit que notre mot d’ordre était de mettre de l’ordre dans la fédération. Tous les problèmes des temples ont été discutés à l’intérieur des temples, pas dans des hôtels ou des restaurants. Comment peut-on lutter contre l’ouverture des bars, des casinos et des centres de paris pour les courses vis-à-vis des temples si on n’a pas un comportement exemplaire ?

C’est ça qui a fait la différence, selon vous ?
Les élections se sont jouées sur des propositions contenues dans un programme. Peut-être que les électeurs de la fédération ont trouvé que mon programme correspondait à leurs attentes, qu’il était temps de changer de leadership et de direction. En élisant mon groupe, une majorité de membres de la MSDTF a indiqué qu’ils voulaient un changement total dans la manière de diriger la fédération. Je dois donc écouter le message de la majorité et présider différemment. Pour ce faire, je vais me mettre à l’écoute d’abord de mes camarades qui ont été élus avec moi, puis des membres de la communauté, pour prendre les bonnes idées et faire avancer la fédération. Je ne veux pas prendre des engagements que je ne saurai tenir. Je ne vais pas privilégier le discours mais l’action sur le terrain.