CÉDRIC LECORDIER, jésuite
Étudiant en philosophie et en théologie à Paris

Pour ceux qui ont connu les « années de braise » où les luttes syndicales – en un mot, le koltar – avaient rallié toutes les communautés contre l’Injustice, le Best Loser et son corollaire, « recensement ethnique », sont une abomination. Ils sont l’épine qui nous empêche de marcher plus en avant dans la construction d’une Nation. Dans un premier temps, j’avais hérité de ce sentiment de répulsion vis-à-vis de tout ce qui recense, classifie, catégorise. Mais aujourd’hui, j’interroge fortement cette idée.

Nos bonnes intentions ne cachent-elles pas une peur de tout ce qui exprime la pluralité, la différence, la réalité concrète ? Un recensement peut-il réellement menacer le vivre ensemble ? Petit tour d’horizon pour prendre le débat par un autre bout : celui de la pertinence des chiffres.

Face aux obscurantismes

De loin, j’observe les États-Unis. Et je me dis : sans des chiffres communiqués publiquement, comment assurer la représentativité des minorités ? comment lancer les alertes ? comment crier « black lives matter » ?

De plus près, à Saint-Denis où je vis, dans la banlieue populaire de Paris, je me fais la remarque : tant de cultures ! tant de visages différents ! mais comment refléter cette diversité à l’Assemblée nationale ? Alors, je souris en moi-même. Je repense aux thèses de Sithanen, de feu Carcassonne. Je deviens curieux : n’aurait-il pas été intéressant de faire le chemin à l’envers : de dry-run notre BLS dans des Constitutions étrangères ? juste pour voir ?

L’exemple français est éloquent. Les chiffres joueront un grand rôle pour rendre cohérent le discours politique, ne serait-ce que pour déminer les théories du « Grand Remplacement » ou pour « faire de la pédagogie » face à la tentation populiste.

Sans les chiffres, on perd la guerre contre les « fake news ». Sans les chiffres, on laisse libre cours aux opinion leaders qui érigent leur expérience personnelle en vérités universelles. On permet aux hommes politiques d’opérer sur la société en l’absence de tout diagnostic. On autorise les scalpels, on abhorre les examens médicaux.

C’est que les chiffres font peur.

Préserver la paix publique

Une donnée statistique peut-elle, d’elle-même, réveiller le « démon communal » ? C’est la question centrale : comment préserver la paix publique ? Mais il n’y a pas qu’une seule manière d’envisager la paix…

Il y a, d’une part, une Grande idée, celle qui fait le terreau de tous les romans nationaux : harmonie totale, respect infrangible, partage inconditionnel, confiance automatique. C’est ce que tout le monde veut. Et bien sûr, dans ce modèle, pas de place pour un « recensement ethnique ». Qui serait complètement inutile, voyons !

Face à cela, il y a une autre paix : une petite paix, modeste. Tant bien que mal, elle colmate les brèches, tente de ramasser les pots cassés. Elle ne fait pas de grands discours. Elle essaie seulement de répondre aux sollicitations présentes. Ce qui lui importe avant tout, ce n’est ni l’harmonie ni la prospérité, c’est simplement le fait de ne pas être en conflit. Ne pas être en guerre, c’est être en paix. Est-ce suffisant ? Non, mais c’est déjà ça !

Mais sans doute, dans les années 1980, nous sommes passés très près d’instaurer la Grande unité nationale. Probablement, pensons-nous encore qu’elle est au bout de nos doigts. « Si seulement… si ».

Mais à force de garder les yeux rivés sur les grandes idées, ne risquons-nous pas d’abîmer ce petit chose dont nous jouissons déjà ? Cette paix qui grandit à mesure que l’on fait droit à la justice : un put people first qui commence par les plus faibles ?  Et si une donnée statistique peut nous aider à cibler notre action, serions-nous bien sages de la laisser de côté ?

Les chiffres ne parlent pas tous seuls

Que disent-ils ? Rien par eux-mêmes. Mais interprétés avec science et discernement, ils peuvent, dans les moments difficiles, tirer une sonnette d’alarme. Mais le meilleur n’est pas à proscrire ! Ils peuvent aussi indiquer qu’une situation n’est pas si mauvaise que ce que les opinions véhiculent. Et dans la plupart des cas, ne reflètent-ils pas une réalité dont tout le monde a déjà l’intuition : se ki tou dimounn kone !?

Toutefois, soyons-en sûrs : les interprétations peuvent confirmer, infirmer, provoquer une réflexion… Mais jamais ils ne pourront épuiser la vérité de ce qui se vit sur le terrain.

Or, les hommes politiques n’ont pas besoin de recensement pour optimiser leurs listes électorales.

Les lobbies n’ont pas besoin de recensement pour obtenir leurs garanties.

Les supermarchés n’ont pas besoin de recensement pour déterminer leurs rayonnages.

Mais un peuple a peut-être besoin de chiffres pour se comprendre lui-même.

Pour que son identité ne repose pas sur des intuitions vagues et exploitables par les extrêmes !

Mais aujourd’hui, le pari de la confiance est-il réaliste ? Est-il possible de nous dire que nous avons la maturité pour interpréter les données ? N’avons-nous pas les ressources pour créer de nouveaux outils en vue du dialogue ?

Contre le « vivre-qu’entre-soi »

Ce recensement doit-il vraiment être « ethnique » ? Et est-ce que l’ « ethnicité » va uniquement dans le sens d’une rhétorique du compartimentage ?

Prenons l’exemple du Bhoutan et de son Bonheur national brut. Ils sont les seuls à posséder cette statistique. Ils ont développé un outil pour mesurer ce qui fait leur fierté nationale, leur ADN-patriote. Mais nous, de quoi sommes-nous fiers ? Que voulons-nous préserver, sinon lakorite ?

Comment mesurer la qualité de notre tissu social ? Comment développer des outils pour prendre soin de sa santé ? On a tous besoin d’un petit check-up de temps en temps, même le pays.

Or, nos quartiers sont-ils encore si multiculturels que cela ? De quelle manière ? En quel nombre ? Où ? Vivons-nous tous vraiment dans l’arc-en-ciel ? N’y aurait-il pas des coins d’ombre, érigés en domaines où le « vivre-qu’entre-soi » est roi ? Un « vivre-qu’entre-soi » résidentiel : l’affaire Soodhun ne nous a-t-elle pas rappelé que même l’allocation des appartements de la NHDC peut, elle aussi, subir les pressions d’une statistique cachée ? Et quid du « vivre-qu’entre-soi » professionnel ?

À mon sens, l’équation qui pose le « recensement » comme un anti- « enn sel lepep, enn sel nasion » est biaisée. Or, il s’agit peut-être d’accepter, à ce moment de notre histoire, qu’un monitoring de nos fondamentaux est nécessaire. (Un ami m’évoquait d’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, l’idée d’une « échographie sociale » !)

Sans interpréter les chiffres pour demain, comment agir contre les opinions de l’ombre qui décident de notre présent ? Voilà ce qui engage la responsabilité citoyenne. Il y va d’un acte d’intelligence ; faut-il en avoir peur ? Mais en somme, que nous soyons pour ou contre, la priorité n’est-elle pas de juguler les comptabilités obscures ?