La disparition et le meurtre de la petite Héléna Gentil (11 ans) ont secoué tout Maurice, la semaine dernière. Mais ce drame a surtout mis en lumière la situation de plus en plus inquiétante, estiment tant les habitants que les travailleurs sociaux, des enfants en situation de précarité dans les poches de pauvreté. Pour nombre de mères de familles, rencontrées dans diverses régions de l’île, « Héléna aurait pu être sauvée ». Moyennant, reviennent à la charge habitants et société civile, « que des structures adéquates soient mises en place pour détecter les cas à risques, mais surtout aussi, réaliser un travail en profondeur auprès des familles. » L’état sera-t-il à leur écoute ?
Elles sont « à bout ! » Ces mères de familles, issues de diverses régions de l’île, mais principalement de poches de pauvreté, préfèrent « parler sous le couvert de l’anonymat et même, ne pas indiquer de quels endroits nous venons, car cela va ajouter à la stigmatisation à l’égard de ces quartiers », expliquent-elles. De fait, soutiennent certaines d’entre elles qui vivent dans une région qui a été sous les feux de l’actualité la semaine dernière, « kan dimounn dimann nou kot nou rester ek nou repone “Anoska”, zot guet nou gro gro lizie… Kouma dir nek ena move zafer ek move dimounn ki laba ! » Pire, évoquent-elles, « quand certaines personnes viennent dans notre village et découvrent, qu’en réalité, il existe un village dans le village, ils nous disent “be kouma ena otan diferans isi ek laba ? Tou sala pa mem lendrwa sa ?” »
Autant pour ces mères de familles qui, pour la plupart, travaillent et élèvent leurs enfants, qui déclarent catégoriquement que « si nous avions la possibilité et le choix, nous quitterions ces régions et irions reconstruire ailleurs ». Cependant, « nous n’avons pas les moyens financiers de le faire… » Et comme le relèvent ces femmes, « later la, lendrwa la, zot bon. Se dimounn ki sorti lot lendrwa ki vinn res la, ki vinn kre problem… »
Ces “problèmes”, expliquent nos interlocutrices, se ressemblent un peu partout, dans toutes les régions concernées : « Les ados, filles et garçons, traînent les rues aux petites heures… Minwi, ene her du matin, ou trouv zot lor lari… Be ki zot fer sa ler la dan lari ? Zot mama, papa pa rode zot ? Zot parent koner zot pe virer are zom, ban tifi la ? » Ces mamans se disent, à juste titre, « offusquées que des parents puissent être aussi irresponsables et ne pas s’inquiéter de ce que font leurs enfants ; avec qui ils traînent et comment ils se retrouvent hors de la maison à des heures où ils sont censés soit dormir soit faire des devoirs ; mais tout au moins, être chez eux, et non pas dans la rue, à flirter, draguer, pour ne pas utiliser des mots plus déplacés ! »
Mais le pire, soutiennent certaines mères, « c’est que, dans certaines régions, ce sont les mères elles-mêmes qui donnent le mauvais exemple ! » En effet, expliquent nos interlocutrices, « un cercle vicieux s’est créé dans certains villages, ou cités. C’est surtout là où certains bénévoles et associations interviennent pour, disent-ils, soutenir ces familles en difficulté où vivent des enfants en situation précaire. Leur but est tout à fait louable : ils souhaitent éviter que ces enfants ne deviennent des proies faciles. Soit. »
Néanmoins, ajoutent ces mères, « ce qu’ils ne réalisent pas, c’est quand ils viennent apporter nourriture, vêtement et autres types d’aides à ces enfants, bon nombre des parents de ces enfants voient là un moyen de se faciliter la vie ! » Elles élaborent : « Que ce soient des familles mono-parentales ou pas, ces personnes travaillent, officiellement. Ils ont un moyen de revenu. Même si ce n’est pas un salaire astronomique, ils gagnent de l’argent. Or, ils perçoivent aussi des aides de la part de certains bénévoles en termes d’argent, qui est destiné aux enfants. » Ce qui met très en colère nos interlocutrices, c’est que « comme ces sommes viennent en “surplus”, ces parents sans scrupule utilisent cet argent pour se payer à boire ! Tou larzan la ale dan larak ! »
Et, poursuivent ces mères de familles, « nous sommes aussi conscientes que nombre de femmes, des mères, s’adonnent à la prostitution dans nos régions… Non seulement, elles font ce travail, elles attirent aussi leurs enfants dedans. C’est révoltant ! Comment des mamans peuvent-elles tomber aussi bas et vendre leurs enfants ? » Confirmant ainsi l’existence de réseaux de prostitution tant d’adultes que d’adolescentes « voire, parfois même des enfants », ces habitantes de ces poches de pauvreté expliquent qu’elles ont « toutes les peines du monde à protéger nos propres enfants ! »
Certaines expliquent comment elles préfèrent « les accompagner pour toutes les sorties, parce que même sur le chemin pour aller à l’école ou au collège, nos enfants ne sont pas à l’abri ! Ils vont rencontrer ces autres enfants. Nous ne les accusons de rien. Ce n’est pas de leur faute. Ce sont leurs parents qui les mènent sur ces mauvaises voies. » Le danger, disent-elles, « s’amplifie quand ces femmes “invitent” d’autres femmes qui font le même travail dans nos régions. Quand elles ont eu de l’argent, par exemple, elles demandent aux autres de venir “pou mett ene program, diverti”… C’est comme cela que la situation se dégrade. »
Des mères d’Anoska, par exemple, expliquent que « depuis le drame d’Héléna, quelques-unes d’entre nous sont tellement traumatisées que nous ne pouvons plus aller travailler… Nou res pense nou zanfan. Si kan zot pe retourner depi lekol, zot gayn mem kalite problem ? Ki nou pou fer ? » De fait, elles préfèrent exercer une « vigilance extrême sur nos enfants… » Pendant encore combien de temps ? « Pa koner », lâchent-elles, inquiètes. « Ziska nou gayn trankilite ! »
Elles en appellent ainsi « à des Ongs sérieuses, disposées à réaliser un travail complet, tant avec les enfants, les jeunes qu’avec les familles. Car ces dix, quinze dernières années, la situation dans ces régions s’est radicalement gâtée. » Elles expliquent que « l’existence de boutiques qui vendent alcool et cigarettes, et où traînent aussi des dealers en tous genres, a considérablement contribué à dégrader l’environnement ». Nos interlocutrices en veulent surtout « à l’alcool. Nos maris et nos frères aussi boivent. Même nos fils. Mais quand ils sont en âge de le faire et de le faire avec responsabilité ! » Plusieurs mères racontent comment « on croise dans nos rues des enfants en bas âge ; trois ou quatre ans, qui traînent les rues, sales. Ils viennent demander un bout de pain. Quand on leur demande où est leur mère, ils répondent « linn souler, li pe dormi… »»
C’est là « une très triste réalité de nos quartiers », soutiennent nos interlocutrices. Et c’est la raison pour laquelle elles demandent « aux autorités et aux associations caritatives d’amplifier les efforts dans nos régions. Il y a trop de risques qui s’accumulent et la situation va devenir ingérable… » Elles concluent : « Il ne faut pas qu’il y ait d’autres Héléna. Aucun autre enfant ne doit subir cela. »