Proche ami de Kaya, Michel Vuillermet lui a rendu un vibrant hommage dans le film Zafer Kaya. Dans ce texte envoyé de Paris, le réalisateur français, qui signe, entre autres, Amédée Maingard, une histoire mauricienne, revient sur le contexte dans lequel Kaya est mort et parle de leur rencontre.

Le soleil ce jour-là s’est voilé dans le ciel de Maurice. La vie d’un de ses fils était fauchée à l’âge où un homme qui s’était déjà relevé de nombreuses galères était prêt à rejaillir et à donner le meilleur de lui-même et de son art. Dans cette dernière décennie du vingtième siècle, de jeunes Européens venaient de plus en plus nombreux dans l’océan Indien, désireux de connaître un pays indépendant dont les subtiles composantes résonnaient avec leurs propres aspirations au bonheur, à la fraternité. La France venait de hisser la Coupe du monde et Vikash Dhorasoo, l’espoir havrais et fils d’émigrants, faisait merveille à l’Olympique lyonnais. L’Europe, hantée par les résurgences racistes et soumise aux soubresauts protestataires des banlieues, cherchait à mettre des couleurs sur sa peau blanche et comprenait qu’elle était faite d’hommes et de femmes venus, au fil d’une longue histoire, de tous les horizons. Et que ses sportifs, ses écrivains, ses artistes étaient la fleur de sel de son rayonnement par-delà les frontières.

Parallèlement, la créolité s’affirmait comme un nouvel humanisme, une manière d’être, de contester le quant à soi identitaire, de ne pas faire que posséder au détriment des autres. Et le créole, tous azimuts, sonnait comme une langue chatoyante, un sourire vertical, une ondulation capiteuse dont chacun pouvait s’approprier le phrasé, la cadence, la mélodie. Joseph Topize était l’enfant doué de ce vent ascendant qui, heureusement, grâce aux enregistrements, nous laisse aujourd’hui de précieuses pierres serties dans l’écume de nos mémoires enfin reconnaissantes. Kaya partageait, parlait à tout le monde, chantait pour tout le monde. La couleur de la peau lui était indifférente, et ses messages, il les voulait universels, à la portée de la sensibilité de chacun. Le peu de foi, l’étroitesse d’esprit, le déficit de tolérance, l’amateurisme ont fait le reste, c’est-à-dire le pire. Au-delà des rivalités sociales et communautaires instrumentalisées, ici et là, en fait partout et de manière virale, Kaya était et reste le fils le plus aimant et le plus aimable de la grande famille mauricienne.

Ces qualités insignes sautèrent aux yeux et aux oreilles de ceux qui assistèrent à son concert en 1993 dans le cadre du festival AFRICOLOR à Saint-Denis, au nord de Paris. Une prestation scénique éblouissante, sous la baguette du “Colonel” Georges Corette, qui augurait du meilleur pour la suite de la carrière de l’enfant de Roche Bois. C’était en novembre, il faisait froid et Kaya n’avait qu’un t-shirt et une chemise sur la peau. Je lui mis sur le dos un pull rouge dans lequel il nageait et, hilares, nous gagnâmes par le métro mon appartement du côté de Belleville. Sa présence y est jusqu’à présent palpable et, fréquemment, sa musique s’élève pour le bonheur ou au grand dam de mes chers voisins !

Quelques jours plus tard, Kaya reprit l’avion, après m’avoir offert sa chemise Seggae style, rutilante comme de l’ocre jaune, comme de la lumière et comme du sable…

Michel Vuillermet, Paris, 26 janvier 2019