DEVARAJEN KANAKSABEE LEADER DU FRONT SOCIALISTE

Maurice n’est-il pas cette île-témoin d’un riche et long passé de plusieurs vagues de colonisation d’une part, et, d’autre part, d’un peuplement très significatif pour des chercheurs – notre vieux Port-Louis étant l’axe d’où partaient des merveilles patrimoniales ? Ceci dit, notre territoire regorge de véritables pièces du savoir-faire d’un génie d’un autre temps.  Au cœur de la capitale, à l’angle de deux rues stratégiques de Chinatown, à savoir rue Arsenal (rue Dr Sun Yat Sen) et rue Royale, visant à amortir des bouleversements récurrents au temps d’un développement tous azimuts basé sur l’esclavage-apprenti et l’engagisme, s’élève alors en l’ère coloniale britannique un édifice d’une remarquable précision architecturale.  Or, ce joyau aux pierres rectangulaires est connu pour sa haute fonctionnalité dans bien des domaines, chaque morceau de sa construction recelant un pan fort intéressant de notre histoire.

KANAKSABEE BUILDING, à l’angle des rues Arsenal et
Royale; à Port-Louis, sur des libages de grande dimension

Ainsi s’ouvre à notre vue le KANAKSABEE BUILDING. Les deux rues précitées étaient des artères vitales du chef-lieu militaire de la Compagnie des Indes orientales françaises sous le Comte Bertrand François Mahé de Labourdonnais.  Pourquoi ? En amont de rue Arsenal, se situe rue De Nyon, portant le nom du Premier Gouverneur français de l’Isle de France, qui se situe en contrebas de la Citadelle, vestiges français de Desforges Boucher de 1734 ; puis en 1830, sous administration britannique, la forteresse Adelaïde voit le jour.

La Rue Royale, entendons par là une appellation monarchique, devint Rue de la République en 1789, en relation avec la Révolution française, pour plus tard retrouver son appellation d’origine quand la monarchie fut restaurée. L’on pourrait tout aussi bien ici s’inscrire dans la toponymie à Maurice : Rue Arsenal/La Paix ; Rue Royale/Rue La Reine ; Rue Monsieur/Madame ; Arsenal/Solitude… Cependant, cela pourrait faire l’objet d’un autre papier.

Grand salon à angle en pierre (moellon). Plafond et plancher en boiserie ancienne

En cette année charnière de 1865, en ce lieu, près du port, juste une année après la mise en place de notre chemin de fer et deux années avant l’érection de la Poste centrale, monument iconique, et celui du Marché central, débutait sur un terrain de 165 toises la construction d’un immeuble fait de pierres, boiserie, briqueterie, ferronnerie, chaux et autres matières coûteuses au XIXe siècle, là où se termine le quartier des Blancs.

Escalier en colimaçon en fer et bois avec des inscriptions chinoises

D’emblée, on peut noter l’ingéniosité pondichérienne qui, pour des raisons de sécurité, évitait de mettre à contribution de trop longues pierres; par exemple, pour tenir les linteaux, on avait opté pour des rails de chemin de fer avec des architraves, disponibles sur le marché dans la deuxième moitié du XIXe siècle avec l’arrivée des locomotions ferroviaires. Ce bâtiment mérite moult définitions et explications. Il y a tout lieu de croire qu’il s’apparente à un navire du chantier maritime de l’époque.  Un escalier en fer en colimaçon, niché dans un coin, ressemble à cet escalier donnant sur le mât d’un navire pour accéder sur le pont dans un espace très restreint.

À la vue de la façade du bâtiment, à peine pourrait-on concevoir que cet immeuble ancien est aménagé d’un étage, tant son architecture est subtile. De petites chambres, comme des cabines d’un paquebot aux balustrades, dominent la rue latérale comme décor avec de beaux planchers patinés. La cour est pavée de moellons et de libages qui nous donnent une idée d’un forum gréco-romain. On croise aussi un bassin en pierre, en demi-lune ? Quel en est le motif ? Il s’agit de recueillir l’eau de pluie et aussi être au diapason du style architectural romain et du « chatron » (en langue tamoule) du korvil Kylasson. Explication. Toute structure antique et civile d’une importance publique, surnommée Atrium, comporte, avec ses chambres, un complivium ; et pour recueillir l’eau de la pluie un bassin, nommé « impluvium », est installé au centre de l’enceinte. Il va sans dire que toutes les pierres du KANAKSABEE Building sont contemporaines à celles de tous les bâtiments de l’État à cette période précise de notre histoire coloniale. Les mêmes pierres taillées, sculptées et polies par les mêmes artisans tamouls pour toutes ces structures gouvernementales, la fonctionnalité des bureaux ayant la primauté…

Accolé au mur, un bassin en demi-lune en pierre et chaux

L’épopée tamoule dans l’art du beau et de l’utile… L’amour de la pierre chez les Tamouls relève d’un passé fort lointain, d’où son korvil taillé dans des blocs monolithiques et orné de multiples statuettes en pierres, méticuleusement travaillées et serties d’une kyrielle de pierres précieuses, et autres matières métalliques puisées de la terre nourricière pour en faire des objets de grande valeur.

Pourquoi cet appel tant des Compagnies des Indes françaises que britanniques pour la main-d’œuvre tamoule pour convertir une île déserte en une île-forteresse et habitable ? Parce que ces Tamouls savaient donner des formes géométriques et non-géométriques en ouvrageant les blocs de pierre vu qu’ils excellent dans l’art de la sculpture – en leur qualité de redoutables tailleurs de pierre – pour leurs lieux de culte et autres bâtiments civils à travers les dynasties Pandiyen, Cheren, Sorgen et autres.

Au vu de la disposition d’une large fenêtre qui donne sur la rue Venpin, on est interpellé à plus forte raison par l’attrait militaire de cet immeuble.  Est-ce un fort ? Une cave monumentale avec des soubassements en pierre cache-t-elle un terrible secret ? Base débouchant sur deux ouvertures aériennes avec ses organeaux, dotés même d’un système de ventilation. Un impressionnant pavage a été fait de main de maître. La cave à vin, elle, était tantôt à usage domestique tantôt à usage commercial. On a mis au jour plusieurs dames-jeannes. D’ailleurs, une multitude de bâtiments dans la région de Port-Louis avait de grandes caves effroyables. Le lieu de ma naissance, de mon enfance et de mes errances…

Même si le toit du bâtiment KANAKSABEE est constitué d’une belle charpente et qu’il est soutenu par de grosses poutres, de l’extérieur vous aurez l’impression qu’il est plat. Le haut est entouré de briques rouges recouvertes de chaux et chapeauté de corniches superposées – pour éviter les écoulements d’eau pluviale et l’accumulation des goémons — tant sur sa longueur que sur sa largeur reposant sur de longues pierres ceinturant l’édifice; la roche, elle, renferme des égouttoirs. Et que dire de l’entablement et de sa frise ?

Qui plus est, le toit prend la forme d’une quille renversée d’un bateau. C’est comme descendre dans cette cave à hauteur d’homme ou descendre à la cale qui a la mer à ses pieds… Imaginons que l’on renverse cet édifice: la toiture devient quille, la cale devient pont, la cheminée, ancre qui souffle en direction de la mer. Sa proximité avec les autres bâtiments historiques du Port-Napoléon amène plus de réponses que des questions aux connaisseurs de la charpenterie navale authentique. Chaque détail en ouvre la voie à d’autres, à une multitude même. Quelle est frappante la comparaison entre le superbe travail de l’intérieur du toit et celui de l’hôpital militaire de Labourdonnais de 1735-1740 !

Il va de soi que ce bâtiment commercial a joué un rôle de premier plan pour l’approvisionnement en denrées de bases alimentaires pour les immigrants indiens et pour les habitants de la région voisine et lointaine. Il convient aussi de signaler que des Français et des Anglais tenaient boutique aux XVIIIe et XIXe siècles dans les rues port-louisiennes et beaucoup écoulaient leurs produits au marché noir. Et ils étaient quasiment absents en région rurale compte tenu du faible taux de pouvoir d’achat de ses habitants.