Le bureau de l’Ombudsperson for Children avait convié les officiers des Rehabilitation Youth Centres (RYC) – Boys & Girls –, du Correctional Youth centre, des psychologues et le Deputy Chairperson de la National Human Rights Commission Mauritius (National Preventive Mechanism Division), Me Hervé Lassémillante, à une demi-journée de réflexion en son siège à Beau-Bassin vendredi dernier. L’occasion pour les parties prenantes de s’exprimer sur la situation qui prévaut dans ces centres, notamment suite aux cas de violences survenues au RYC Girls. Il ressort qu’une refonte totale du système et une révision de la Juvenile Offenders Act s’imposent.
Face à ces situations complexes dont font face les centres de réhabilitation et de correction pour jeunes, il n’y a pas de solutions toutes faites pouvant être proposées aux officiers qui, dans certains cas, craignent pour leur sécurité. l’Ombudsperson for Children, Rita Venkatasawmy, a d’emblée fait ressortir qu’elle est là pour « travailler dans l’intérêt des enfants », mais que cela ne signifie pas qu’elle cautionne ces actes de violence. Elle note que tous ceux conviés à cette rencontre travaillent dans l’intérêt suprême de l’enfant et « cela ne pourra être une réussite que si les efforts sont concertés et avec une volonté de l’État de changer les choses ». Rita Venkatasawmy affirme que ce n’est pas la seule réunion qui se tiendra dans cette optique et indique que « par manque d’espace », les jeunes et les officiers du ministère de la Sécurité sociale, de la Solidarité nationale, du Bien-être des personnes âgées, et des Institutions réformatrices, ainsi que d’autres ministères concernés, n’ont pas été conviés lors de cette première rencontre.
« Projets individualisés »
Les trois psychologues invités – à savoir Christiane Fok Tong, Virginie Bissessur et Vijay Ramanjooloo, du bureau de la Commission des Droits de l’Homme – sont intervenus en premier. Christiane Fok Tong a mis l’accent sur la nécessité d’organiser des activités à l’intention des enfants et des jeunes des centres de réhabilitation. « Ces activités devraient être des projets individualisés et interactifs », précise-t-elle. Car ce sont des jeunes qui sont déjà en perte de repère, soutient-elle, lorsqu’ils se retrouvent dans cette situation. « Ces jeunes ont déjà connu un certain nombre de ruptures dans leur vie et il est important de pouvoir construire un lien avec eux. » Christiane Fok Tong souligne que lorsque des conflits éclatent, ce n’est pas un officier en particulier qui est visé, mais plutôt le symbole que celui-ci représente. Dans les cas de violences recensés au sein du RYC (Girls) récemment, les jeunes s’en prennent « à cette figure de la mère, qui les a déjà peut-être abandonnés auprès des femmes “rehabilitation officers” », avance-t-elle. Christiane Fok Tong a aussi évoqué la violence institutionnelle qui est « rampante et non-visible».
La psychologue Virginie Bissessur a abondé dans le même sens en affirmant que « la révolte est normale : c’est la faillite de la famille et de la société ». Elle poursuit : « Ayant été abandonnés par ces deux sphères, ces jeunes sont aujourd’hui enfermés sur ordre du magistrat. » Selon elle, c’est une forme de répression qui leur fait comprendre qu’ils « n’ont aucune valeur ». Virginie Bissessur estime qu’il faudrait entreprendre une enquête psychosociale en profondeur et que des travailleurs sociaux travaillent avec les familles d’abord. Comme les autres participants, la psychologue estime que le RYC doit être le dernier recours. Ainsi, elle est d’avis qu’il faudrait « leur donner les outils pour construire un projet personnel qui leur donnera de la valeur lors de leur séjour au centre ».
Le psychologue de la Human Rights Commission, Vijay Ramanjooloo, a quant à lui préféré commencer son intervention par une anecdote pour montrer la dimension humaine qui habite tout être indépendamment de sa réputation. « L’homme est plus fort que son acte », souligne-t-il, en avançant que « la violence est le symptôme d’une souffrance ». Évoquant sa rencontre avec un prisonnier surnommé “Monstre”, il relate que ce dernier lui a demandé de dire aux parents qu’ils rencontrent : « Kontan zot zanfan bien. » Vijay Ramanjooloo indique que le rôle des parents a un impact direct sur le genre de personne qu’un individu deviendra. D’autre part, il constate qu’à la prison, « 85% des prisonniers ne savent ni lire et ni écrire ».
« Formation continue »
Vijay Ramanjooloo estime que la prise en charge des officiers travaillant avec des jeunes placés dans les RYC et CYC aurait dû comprendre un suivi psychologique car « leur travail n’est pas simple ». Or, c’est seulement les jeunes qui en bénéficient, et non les officiers. Le psychologue considère aussi qu’une formation initiale et continue est « très importante » pour que les officiers puissent, d’une part, savoir à quoi s’attendre et, d’autre part, comprendre les pensionnaires afin de pouvoir répondre à leurs besoins au mieux de leurs possibilités, et en conformité avec les exigences de leurs métiers.
Dans le même élan, Rita Venkatasawmy a indiqué que « des accords de coopération avec la France existent déjà ». Ainsi, les officiers de Maurice pourront bénéficier des programmes d’échange avec La Réunion dans le cadre de leur formation.
La question de manque de personnel a également été évoquée. Les officiers présents ont souligné que, souvent, ils ne sont que deux pour s’occuper de 24 jeunes. « Une situation difficile », affirme un des officiers, qui estime qu’il faut aussi que l’officier en question sache quel est son rôle. Est-il un “rehabilitation officer”, un éducateur ou un simple surveillant ? demande l’un d’eux. Un autre défi majeur auquel ont à faire face les officiers et les jeunes est « le problème psychiatrique de certains résidents ». Un officier lance : « Nous avons beaucoup de jeunes qui ont des problèmes psychiatriques et qui arrivent au centre après avoir passé une ou deux années au Brown Sequard Hospital. Tout le monde se retrouve en un seul lieu : le violeur, le voleur, le tueur… Pa kapav met plak dan lipie kan lame kase. »
De plus, il évoque l’âge de l’internement des enfants. « Nous avons déjà eu un enfant de 8 ans », affirme-t-il. À cela, Rita Venkatasawmy rappelle que l’État mauricien n’a pas encore établi l’âge de la responsabilité criminelle, comme demandé par les Nations Unies. Elle concède qu’il y a effectivement un problème concernant cette population hétérogène qui s’y trouve. « Minister Lasante inn lav lame ek bann Shelters et le RYC konsernan bann zanfan ki ena bann problem psikiatrik », affirme-t-elle.
« L’uniforme »
Un officier suggère que les jeunes soient formés à un métier pour l’avenir. « On ne peut pas leur demander de ramasser les feuilles tous les jours, toute la journée. Il y a un manque de formation pour les jeunes. Il faut avoir les demandes sur le marché du travail pour pouvoir leur offrir une formation adéquate », explique l’intervenant. Son collègue rappelle que « même si des activités existent au sein de l’institution, il est difficile de faire l’enfant s’y intéresser comme il se doit, parce que, dit-il en prenant l’exemple de la classe de musique, c’est toutes les deux semaines que les jeunes la suivent ». Et de se poser la question : « Comment pourront-ils progresser dans de telles circonstances ? » Les officiers estiment qu’il faudrait des “welfares officers” postés aux centres et déplorent le fait que certains jeunes ne reçoivent pas la visite de leurs familles.
Autre intervenant, l’homme de loi Hervé Lassémillante, qui a, lui, parlé de l’aspect légal en rappelant les circonstances dans lesquelles l’enfant se retrouve devant un magistrat avant d’être envoyé dans un centre de réhabilitation. Selon lui, l’heure à laquelle la Juvenile Court siège n’est pas le meilleur moment de la journée car le magistrat n’est pas « frais ». « La Juvenile Court siège à 13h30 lorsque le magistrat a déjà entendu plusieurs cas, avant son déjeuner ou juste après son déjeuner. » De plus, Me Lassémillante note que certains enfants parlent alors que d’autres, non. De ce fait, le tribunal n’est pas le lieu idéal pour les recevoir. Les tenues vestimentaires et l’environnement de la Cour ne sont pas « child friendly », souligne-t-il, en ajoutant : « Lomm de lwa ena enn lespri degalite. Li rar ou truv enn leker imin ladan. » Ensuite, poursuit-il, l’enfant est envoyé au RYC : « Enn vilin batiman. Degoutan kot ena bann adilt ki travay. Zanfan-la abriti… Kouma li pou senti li dan enn tel environman ? » L’intervenant estime « important » que ce problème soit pris différemment, c’est-à-dire « d’une manière plus humaine », avec la collaboration de psychologues et d’anthropologues afin d’entrer dans le fond du problème. « Et, surtout, que le magistrat puisse avoir un rapport bien établi », insiste-t-il.
Rita Venkatasawmy abonde dans le même sens en affirmant que « le cadre physique pour la réhabilitation est très important mais, actuellement, il n’est pas “conducive” ». À cela, un des officiers déplore que des gardes de prisons en uniforme sont sollicités pour travailler au RYC. Pour lui, une réhabilitation réussie ne peut se faire en présence de personne portant l’uniforme, qui rappelle à chaque moment l’institution pénitentiaire.
Toutes ces propositions, « dont de nombreuses ont déjà été formulées dans le passé », comme l’indique un officier, ne pourront être prises en considération « qu’avec une volonté de l’État pour une refonte totale du système et une révision de la Juvenile Offenders Act », laisse entendre Rita Venkatasawmy. « Cela relève de la politique de l’État », insiste-t-elle, en affirmant que ses recommandations iront dans ce sens. L’Ombudsperson for Children comme les autres intervenants estiment que la Juvenile Offenders Act doit être revue car elle ne répond pas aux besoins des enfants. Rita Venkatasawmy soutient que d’autres pays ont adopté le Juvenile Justice Bill et qu’il n’est pas difficile de formuler une loi dans ce sens en l’utilisant comme modèle à Maurice. Rita Venkatasawmy prépare un rapport spécial sur les RYC et CYC.