Mais quelle histoire que celle de Virginie Gaspard ! Désormais connue pour avoir séduit le jury de The Voice, après avoir été brillante dans Vibe Moris de la MCB, cette jeune mère a eu un parcours des plus improbables. Adolescente fugueuse, trois ans au Rehabilitation Youth Centre : la vie n’a pas toujours été de tout repos. Passionnée de chants, sans avoir jamais rêvé à une carrière artistique, elle se retrouve sous les feux des projecteurs et devant des téléspectateurs du monde.

La résidente de Belle Rive a voulu qu’on la rencontre là où tout a commencé, à Cité la Cure. Comme pour affirmer son désir de vaincre les préjugés.

Il n’y aura pas plus de cérémonial de la part de celle qui s’est vu propulser dans l’actualité depuis quelques jours. Elle n’en fera pas plus; ce n’est dans la nature de cette jeune femme de fanfaronner. Cela, même après avoir été saluée par les quatre membres du jury de The Voice et après avoir livré une performance des plus honorables. C’est donc sous le grand arbre au centre de Cité La Cure, non loin de la gare routière, que l’on discutera.

“Premie fwa la, mo ti missing.”

Pas de trône pour la nouvelle reine des cœurs des Mauriciens, mais un tabouret emprunté à la boutique du coin pour une conversation tenue sous le regard des passants. Quelques-uns s’arrêtent pour la saluer. À 29 ans, Virginie Gaspard, mère de trois enfants, vit désormais à Belle Rive, dans l’est de l’île. Mais c’est de Cité La Cure que tout est parti, tient-elle à préciser. En dépit des préjugés qui entourent cette banlieue de la capitale, Cité La Cure n’appartient pas qu’à la rubrique des faits divers. On peut aussi en parler dans les pages people, sports, culture et autres, à travers les nombreuses success stories qu’elle recèle. Parmi celles qui font l’actualité musicale du moment, on retrouve l’histoire de Jonathan Andy, dont l’album Karne Vwayaz est porté par RFI. Et depuis le week-end dernier, le parcours de Virginie Gaspard.

Ce n’est pas la première fois qu’elle fait l’actualité et qu’elle passe à la télé, nous confie-t-elle. “Premie fwa la, mo ti missing.” L’adolescente avait fugué. Sa dernière fugue, qui a duré près de deux semaines, lui a valu de faire la Une du journal télévisé. Lasse de ne plus pouvoir la gérer, sa mère avait entrepris des démarches et Virginie s’était retrouvée incarcérée pendant trois ans au Rehabilitation Youth Centre. Virginie Gaspard n’hésite pas à en parler. Du milieu d’où elle vient, les opportunités offertes aux jeunes sont souvent limitées. Et la rue exerce parfois une attirance envoûtante. Souvent fatale.

Enn deziem sans.

C’est dans ce centre pour jeunes en difficulté qu’elle a décidé de se reprendre en main. Un appel lancé à son intention par une tante dans l’émission Baro pa aret lavi lui ouvre les yeux et le cœur. Elle fait le choix de reprendre le droit chemin et de s’offrir d’autres sentiers que celui de la délinquance.

Virginie Gaspard intègre le RYC Girls un 21 juin, le jour de la Fête de la musique. Une date qui sera bientôt symbolique, puisque dans sa quête pour un nouveau départ, elle trouve refuge dans la chanson. Avant, dans les rues de la cité comme dans sa salle de bains, Virginie ne se faisait jamais prier pour chanter. Elle faisait fi de l’autorité de sa mère, qui lui demandait de consacrer plus de temps à ses études. Au RYC, elle donne libre cours à sa passion et participe à plusieurs manifestations musicales en interprétant des reprises. Son comportement exemplaire permettra à l’adolescente d’avoir une réduction de peine de deux ans et treize jours.

C’est sa sœur et l’époux de cette dernière qui prennent Virginie sous leurs ailes à sa sortie du centre. “Zot inn pran le risk donn mwa enn deziem sans”, nous dit-elle. Le couple a eu raison. Malgré les temps difficiles, Virginie, déterminée à se stabiliser, enchaîne les petits boulots. Mais elle sent qu’il lui manque quelque chose. Elle n’avait pas encore compris que la musique lui faisait défaut. Faute de temps, Virginie avait mis de côté son engouement pour sa passion.

Une nouvelle vie.

Alors qu’elle s’est mis en tête de se relever, elle retrouve son amour de jeunesse. Les choses s’enchaînent. La jeune fille tombe enceinte et se marie et retourne vivre à Cité La Cure, d’où elle avait déménagé quand sa mère a refait sa vie. Très vite, notre invitée est désenchantée. “Mo lavi maryaz pa ti serye. Mo’nn konn ki apel travay swagn mari.” Les disputes conjugales se multiplient et la jeune épouse fait souvent le va-et-vient du domicile conjugal à la maison de sa sœur. Un deuxième enfant se présente et la situation de Virginie se complique. Elle avoue qu’à ce moment, elle avait perdu tout espoir d’avoir la vie dont elle rêvait.

Sa sœur lui tend alors la main et l’invite à revenir sous son toit avec ses enfants. Virginie saisit la balle au bond, déterminée à se tracer une nouvelle vie pour elle et ses enfants. À ses heures perdues, Virginie s’enregistre sur son téléphone portable pendant qu’elle chante. Nick, son ami, qui lui demande de jeter un coup d’œil à sa playlist, tombe sur un de ces enregistrements. Sous le charme, il propose à la mère de famille de faire des petites prestations à des soirées. “Je n’avais rien à perdre, j’ai accepté.” Nick la fera rencontrer le chanteur et musicien Joel. “Fer dimounn konn to lavwa”, lui dit ce dernier, qui deviendra son compagnon et le père de son troisième enfant. Dans son entourage, ses talents de chanteuse sont désormais connus.

Vibe Moris.

Un ami l’inscrit à son insu à Vibe Moris de la MCB. Virginie reçoit un appel lui annonçant qu’elle participera aux auditions de l’émission. Sceptique, sans aucune expérience de la scène, la jeune femme se jette à l’eau. L’unique consolation de Virginie sur le moment est qu’elle allait enfin rencontrer et côtoyer Linzy Bacbotte, son idole.

Des pleurs, des cris et des critiques, Virginie admet en avoir fait les frais lors de son coaching à Vibe Moris. “Li ti enn coaching sever me profesionel. Nou ti bien ankadre.” La jeune mère de famille ne flanche pas, consciente qu’elle vit là un moment unique. Face aux critiques, elle essaie toujours de “tirer du positif même dans le négatif”. C’est dans cet état d’esprit que la jeune femme a pu atteindre la finale.

Elle remporte sa première grande victoire et la vie change. Les gens l’arrêtent pour la saluer et la féliciter. “De-trwa zour apre Vibe, enn nimero ek enn ta ti-zero aparet lor mo telefonn.” À l’autre bout du fil, un certain Pascal, l’un des producteurs de The Voice, qui lui apprend qu’elle est invitée pour l’émission en France.

“Ou bizin konn sezi lokazion”.

Ce samedi 9 mars, les nombreux fans de The Voice ont découvert la Mauricienne vêtue sobrement d’une paire de jeans et d’une veste noire. Quinze pas à faire et une question en tête à ce moment-là : “Eski mo pou kapav fer enn fotey tourne ?” Les premières notes sont données et elle lance : “Momma please stop crying, I can’t stand the sound…” Virginie a choisi le titre de Pink, Family Portrait. Elle y prend plaisir et se laisse aller.

Un premier fauteuil se retourne, celui de Jennifer. Virginie confie que cela lui a donné du courage pour donner le meilleur d’elle-même. Soprano, Julien Clerc et Mika se retournent à leur tour. Virginie Gaspard passe les auditions à l’aveugle haut la main. “Viennent ensuite l’apothéose et le black-out total. Je ne me rappelle plus ce que j’ai dit, j’étais tellement contente”, nous dit-elle. “C’est pour mes enfants, Kendra, Kellan et Kenzell, que j’ai choisi Soprano comme coach, car ils m’avaient demandé de le faire si jamais j’avais le choix.”

Une étape cruciale a été franchie. Forte de cette expérience, la jeune femme sait désormais que rien n’est impossible. Elle nous confie avec une grande assurance que dans la vie, “ou bizin konn sezi lokazion kan li prezant devan ou. Li zame tro tar pou bien fer”.