Avec son partenaire Thierry Jaccard de The Two, Yannick Nanette faisait partie des têtes d’affiche de la sixième édition de Kaz’Out. Un court séjour durant lequel l’enfant de Goodlands, installé depuis dix ans en Suisse, s’est aussi fixé comme objectif de réarranger et enregistrer son morceau Manz Pistas avec quelques potes musiciens. En attendant de le revoir sur la scène locale, Yannick Nanette s’est confié à Scope. Il donne les premières indications d’un troisième album très kreol qui est en préparation. L’occasion aussi de revenir sur son riche parcours musical, parsemé de belles rencontres.

Cela fait plusieurs années depuis que Yannick Nanette ne vit plus à Maurice. Racontez-nous ce que vous avez fait.

Cela fait dix ans exactement que j’ai obtenu une bourse pour étudier en Suisse. J’ai préparé un Bachelor en Arts, suivi d’un Master en Arts dans l’espace public et aussi un Master en pédagogie.
Entre-temps, il y a eu la rencontre avec Thierry Jaccard et la formation de The Two. Ensemble, nous avons décroché le Swiss Blues Challenge en 2015. Un trophée qui nous a permis d’avoir une certaine visibilité et de jouer en peu partout en Europe.
Pour résumer, mo pe tras mo larout, en alternant entre mon groupe et mon métier d’enseignant d’art dans le milieu secondaire et tertiaire. Je tiens à avoir un métier en parallèle, car cela me permet de sortir d’un monde musical, de me ressourcer, de me nourrir ailleurs et de pouvoir créer en m’inspirant de la vie, du quotidien.

Si vous n’aviez pas décroché cette bourse d’études en Suisse, où en seriez-vous aujourd’hui ?

Mo ti pou trase. Mo ti pe deza trase dan Moris. Le terroir en Suisse était plus propice. Les choses auraient été plus difficiles car les possibilités et les options auraient été moindres. Je ne sais pas si je me serais résigné avec le temps, comme l’ont fait beaucoup de musiciens. Ce que je comprends lorsqu’on prend en compte le contexte économique et social.

Je ne suis pas le genre de personne à baisser les bras. J’ai toujours travaillé. Dayer, sa labours-la pa finn tom depi lesiel. J’aurais fait les choses différemment, rencontré des gens autrement, poursuivi mon métier d’enseignant au collège de La Confiance. J’aurais bossé et donné le meilleur de moi-même, en étant intègre et droit.

Pour ceux qui ne vous connaissent pas, racontez-nous comment vous vous êtes retrouvé dans la musique.

Ma famille et mon père étaient dans la musique et faisaient partie d’une chorale. J’ai donc été initié par mes proches. Puis, j’ai eu la chance de faire plusieurs collaborations intéressantes, comme Les Enfants d’un Rêve, le spectacle Maravann, qui a changé ma vie, sans oublier ma rencontre avec Christine d’Andrès, une chorégraphe suisse qui travaillait à Maurice. Mo ti sant inpe par isi inpe par la. Plusieurs musiciens locaux ont marqué mon parcours, comme Eric Triton, Zanzak Arjoon et Menwar. J’avoue que ce n’était pas que la musique. Il y avait aussi cette question identitaire en tant que kreol, d’un jeune avec des cheveux crépus qui s’est retrouvé avec des rastas sur la tête. La musique comprend plusieurs enjeux. Il y a des questionnements derrière.

Credit photo : Nicole R Photography

Qu’est-ce qui vous a passionné dans l’univers musical et qui vous permet de poursuivre dans cette voie ?

Pour moi, la musique est vitale. Il y a des gens qui ne se sentent pas bien s’ils n’écrivent pas, s’ils ne jardinent pas ou s’ils ne courent pas. La musique m’a relié au monde. C’est le truc essentiel pour être vivant, vigilant et vibrant. Mon intelligence est dedans. Mo pa pou vinn dokter, mo pa pou vinn avoka, mais ce que la vie m’a donné, c’est la musique. Un univers où je me sens bien, où je grandis, où je m’épanouis, où je suis heureux et où j’arrive à rendre les autres heureux autour de moi. C’est une belle rencontre entre la musique et moi. Lamizik ti dan mwa, me selma mo pa ti o kouran. Il y a eu des rencontres et des moments qui ont fait jaillir des choses, comme une graine qui attendait d’être arrosée. Zordi, mo pe sey fleri ek anbelir lemond otour nou.

Dans quel style vous sentez-vous le plus à l’aise ?

Mon style évolue au quotidien. Je n’ai pas vraiment de catégorie musicale. Li difisil pou ris enn tirwar ek tir enn sel zafer ladan. En tant que personne métissée, ma musique me ressemble. Je me nourris de plein d’influences. Ce n’est pas que du hard rock, du blues ou du jazz. Zordi, nou manz enn mang, nou gagn enn tigit bon ar li. Dime, nou manz enn diri frir. Et ainsi de suite… C’est un régime pluriel et métis.

Quel est votre constat de l’évolution de la musique à Maurice ?

Musicalement, je dois dire qu’il y a de superbes musiciens, et ce qui se passe ici est très encourageant. Je cite la Caudan Foundation, qui a permis à des jeunes d’aller à Cuba et en Italie. Il y a plein de choses pour encourager les jeunes et les pousser dans le domaine culturel. Ainsi que plusieurs festivals, comme celui de Kaz’Out. Les choses ont beaucoup évolué, si l’on compare cela à l’époque où je me suis envolé pour la Suisse. Cependant, le contexte mauricien fait qu’il y a aussi beaucoup d’artistes qui se retrouvent coincés dans un système capitaliste, d’hyper-consommation, kot tou dimounn pe rod gagn tou, enn ta kas ek vit. Nous sommes dans une course, et c’est triste de dire que Maurice se retrouve aussi dedans.

Qu’avez-vous ressenti lors de votre passage à Kaz’Out devant vos fans et le public mauricien ?

C’est un sentiment indescriptible, kan to pe koz avek enn dimounn dan to langaz ek ki li pe konpran twa. Il n’y a rien de comparable. Le feeling est tout autre quand tu te retrouves devant ton peuple, kan to pe sant Roseda ou d’autres morceaux à toi. Lorsque j’écris mes textes en kreol, mo leker li isi dan Moris. Je suis heureux d’avoir été invité par Lionel Permal à participer à Kaz’Out. Le fait de pouvoir proposer notre travail était une belle opportunité que je ne pouvais pas refuser. De toute façon, peu importe la scène, ce qui compte, ce sont toujours les espaces qui te permettent de rencontrer les gens et présenter ta musique. C’est ça notre moteur : créer le lien avec les autres, et partir là où la musique nous mène. The Two a joué trois fois à Maurice et, à chaque fois, nous l’avons fait avec énormément de plaisir.

Est-ce que c’est difficile pour vous d’être loin de Maurice ?

C’est plutôt difficile d’être loin de ma famille. Être loin de Maurice, c’est compliqué à dire… Sur mon île, on entend les oiseaux chanter le matin, nou tann lisien pe zape. Mais Maurice, c’est aussi dimounn ki pe roule kouma sovaz lor lari ek pa konn respekte zot kamarad. Donc, il y a des choses qui me manquent et d’autres choses qui ne me manquent pas du tout, comme tout ce système de merde où tu constates du favoritisme, kouma pe konkin kas. Aujourd’hui, je vis à Lausanne, où je suis marié et où j’ai construit mon cocon. J’essaie simplement de faire ma place en toute crédibilité dans le monde musical lausannois, vaudois et francophone suisse.

Quels sont vos projets ?

J’avance tout doucement vers un troisième album. Nou ankor pe experimant bann ti zafer. Ce sera un album plus kreol. Enn ti proze interesan ki lor dife. Même si nous ne nous sommes pas vraiment fixé de délai pour le compléter, nous espérons le sortir en 2021. Nou pran nou letan avan bann-la pran nou letan. Car le temps, c’est un engrais que nous avons de plus précieux, qu’il faut savoir utiliser pour vivre. Par exemple, j’ai voulu profiter de mon court séjour au maximum. Jeudi soir, dès notre arrivée, on s’est retrouvé sur scène pour le sound check. Vendredi, après avoir dormi une journée, nous étions heureux de monter sur la scène de Kaz’Out. Mais samedi matin, très tôt, je me suis rendu chez Richard Hein au studio Kapricorn pour travailler un morceau avec la collaboration de plusieurs amis musiciens comme Neshen Teeroovengadum, Christophe Bertin, Alain Alfred. Il s’agit du Manz Pistas, qui figure sur notre deuxième album, mais avec de nouveaux arrangements, de nouveaux ingrédients et une nouvelle couleur. Mo ti anvi get enn kou kouma sa pou deroule, voir comment on peut travailler ensemble et voir aussi leur travail à eux. L’idée derrière est de se développer davantage au niveau de l’océan Indien.

Le zilwa qui brille à l’étranger

Que ce soit devant une dizaine de curieux dans un habitacle confiné d’un monte-charge ou sur les scènes du Montreux Jazz Festival en 2015, celui de Paléo en 2016, ou la même année à l’Arena de Genève avant Johnny Hallyday et devant 100,000 spectateurs, Yannick Nanette confie : “Mo pou touzour zwe mo lamizik avek tou mo leker ek tou mo trip.” Ces quatre dernières années, avec son acolyte Thierry Jaccard, il a enchaîné plus de 400 concerts. Un rêve pour tout artiste.

À 37 ans, Yannick Nanette est bien conscient que sa vie et son parcours musical n’auraient certainement pas évolué aussi “rapidement et facilement” s’il était resté sur son île. Néanmoins, il préfère mettre sa réussite sur le compte de belles rencontres, d’expériences et de concours de circonstance qui ont fait jaillir son talent.

Musicien, chanteur et aussi danseur, ce natif de Goodlands est l’exemple que “l’on peut réussir quand on se donne les moyens d’y arriver. Sakenn ena so don. Zis bizin konn idantifie li ek pa les li dormi an nou”. En effet, avant même de s’installer en Suisse, il avait déjà commencé à exploiter sa passion pour l’univers artistique. Depuis, il n’a jamais cessé de progresser. En 2018, après la sortie de son deuxième album, Crossed Souls, le duo guitariste/chanteur a parcouru l’Europe pour promouvoir sa musique. Adepte de blues certes, mais toujours ouvert à d’autres métissages musicaux comme la pop, le funk et le jazz.

La suite, Yannick Nanette nous confie l’écrire au fur et à mesure. “Je me laisse guider par mon instinct et mes inspirations. La musique, c’est mon oxygène. Même en étant loin de mon île, là où je serai, je continuerai à porter fièrement mes racines et mes origines.”