Assaillis.
De partout.
C’est très largement le sentiment partagé en ce début 2026.
Alors que les débuts d’année sont en général l’occasion de partager des vœux, des résolutions et des espoirs qui ne tiendront en général pas très longtemps, mais dont nous avons sans doute besoin pour nous galvaniser pour attaquer les inévitables incertitudes de la suite, cela semble plus difficile en ce mois de janvier.
Même sur nos plages pour les fêtes de fin-début d’année, les célébrations se sont chargées d’une atmosphère ouvertement électrique, avec concurrence assourdissante de boomboxes, empoignades, bagarres parfois sanglantes. Des féminicides atroces ont occupé le devant de l’actualité. La situation économique est plus que jamais préoccupante, la grogne entourant les pensions et les salaires s’entend partout. Les ravages des drogues synthétiques s’étendent comme en roue libre. Les tensions de plus en plus marquées au sein de l’alliance gouvernementale nous maintiennent en permanence dans un climat de crise alimenté par de préoccupantes accusations de corruption et de magouilles au plus haut niveau de l’État.
Et une affaire de canards retirés du lac de Grand-Bassin en prévision de la célébration religieuse de Maha Shivaratree devient polémique nationale, comme la cristallisation d’un rejet massif de toute la « malpropreté » dans laquelle notre pays est englué. « To krwar mo dormi kanar, to begn dan mo basin », chantait le groupe Abaim…
Notre pays, à l’image du monde entier, où le président américain Donald Trump fait régner la réalité d’un retour au Far West, prenant le contrôle du Venezuela en affirmant sans vergogne sa volonté d’en administrer le pétrole et ses profits, menaçant ensuite de prendre possession du Groenland. Un monde où sont radicalement ridiculisés et neutralisés, les Nations Unies (appellation suggérée par le président des États-Unis Franklin D. Roosevelt pour désigner cet organisme mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale afin de mettre fin au « fléau de la guerre »).
Plus que jamais en ce début 2026, « Ça sent drôlement la guerre », comme disait une autre chanson…
Pourtant, ici et là, on peut voir bourgeonner de petites raisons de ne pas désespérer tout à fait.
Il en est ainsi d’un projet pensé par Morisien San Frontier (MSF) dans le village de Souillac.
« Enn group volonter ki kontan travay ansam dan lazwa pou al ver bann dimounn ki dan le bezwin ek ed zot gagn soutien medikal, legal sosial ek ledikasion san frontier ras, klas ou plas dan nou pei » : c’est ainsi que se définit MSF, mis en place il y a quelques années à l’initiative du Dr Zeennat Aumeerally. Regroupant des médecins, mais aussi diverses personnes possédant des compétences dans des domaines divers, MSF s’est autant signalé par l’implication de ses membres dans la construction du pays Maurice et l’efficacité de ses actions, que par la volonté d’œuvrer sans se mettre en avant. Ce qui a été particulièrement marquant notamment dans les premiers stages de la pandémie de Covid-19 à Maurice en 2020.
Aujourd’hui, fort de la mise en place d’un Charitable Trust Fund, MSF se signale à nouveau en ce début d’année au niveau du village de Souillac, où Zeennat Aumeeraly a choisi de vivre depuis quelques années, s’impliquant profondément dans le quotidien du village.
Deux réunions de brainstrorming tenues au cours de la semaine écoulée ont permis de préciser les contours de ce qui, loin d’un projet hors-sol, fait aussi appel à des personnes habitantes et déjà agissantes de Souillac à divers niveaux. Ces personnes vont aider à identifier les besoins réels, les ressources disponibles, et adopter une attitude très proactive.
Initialement, il était question de travailler sur 5 projets :
- Avec la St John’s Ambulance, dispenser des formations pour assurer que d’ici deux à trois ans, il y ait dans chaque maisonnée à Souillac au moins une personne capable de prodiguer des soins d’urgence (en cas de malaise, de brûlure, de chute, etc).
- Eco-jardinage/Autosuffisance alimentaire
- Alphabétisation, éducation de base (avec notamment un projet de bibliothèque ouverte et la relance du Mouvement Littéraire de Souillac)
- Travailler sur le rétablissement des valeurs sociétales à travers l’art, le débat, les partages divers.
- Bien-être/Éducation au corps. Avec des actions de conscientisation autour du corps, de son fonctionnement, de la façon dont le stress l’affecte, avec des focus sur l’hypertension, le diabète, le bien-manger, avec l’offre de séances de méditation, des opérations de dépistage, etc. Ce, avec le soutien notamment de médecins généralistes et spécialistes qui seront présents une fois par mois.
« L’enfer est pavé de bonnes intentions », dit le dicton, signifiant que des actions à la base bien intentionnées peuvent parfois avoir des conséquences désastreuses, car la simple volonté de bien faire ne suffit pas forcément et peut mener au contraire de ce qu’on souhaitait accomplir. « Ce projet repose sur le bénévolat, et souvent dans le bénévolat, les gens sont bien intentionnés au départ, veulent s’engager sur plein de choses, mais disparaissent au bout de quelques semaines. Il est donc impératif de bien jauger d’une part les motivations et de l’autre l’engagement et la disponibilité réels des uns et des autres sur le long terme. Nous allons donc commencer petit pour ensuite élargir », fait ressortir le Dr Aumeerally.
Au final, après les deux séances de brainstorming de cette semaine, décision a donc été prise de se concentrer sur deux axes pour cette année 2026.
Le premier concerne l’Éco-jardinage/Autosuffisance alimentaire.
« Quand une livre de lalos se vend à Rs 150, il devient urgent d’agir », souligne Zeennat Aumeerally. Sera ainsi mis en œuvre le projet « Retour à la terre », pour conscientiser les habitants et assurer la mise en place d’un programme visant l’autonomie alimentaire sur le long terme, avec des habitants qui recommenceraient à planter leurs propres légumes. Pour cela, pas forcément besoin d’avoir des terres : tout un programme est prévu, par exemple, pour récupérer et recycler des vieilles bouteilles pour y planter divers légumes.
Le deuxième projet qui sera mis en place cette année concerne le Bien-être/Éducation au corps, avec dans un premier temps des actions autour de la santé des femmes.
MSF Souillac compte aussi soutenir activement 25 familles identifiées par les services sociaux comme étant précaires. Leur proposer un accompagnement écoute et aide en fonction de leurs besoins, et mettre à disposition notamment un dispositif d’after school pour les enfants, où des enseignants à la retraite offriront de l’aide aux devoirs, mais aussi des activités récréatives.
« On ne peut pas changer le monde, mais on peut œuvrer à en changer une petite part à la fois, un lieu, un groupe. Il faut commencer quelque part. À Souillac, avec ses quelque 4 000 habitants, on va pouvoir agir concrètement à échelle humaine, vraiment voir la mise en œuvre. Et si ça marche, peut-être envisager par la suite d’étendre cette expérience à d’autres lieux à Maurice, qui sait ? » dit Zeennat Aumeerally.
Oui, qui sait, peut-être un projet concret, partant du désir d’œuvrer au mieux-être commun, porté par des volontés et compétences suffisamment motivées et capables pour transformer l’utopie en réalité. Peut-être un jour nouveau qui se lève dans ce lieu où Robert Edward Hart, au cœur de sa maison de corail, écrivait des poèmes portés par la beauté indomptée et l’espérance tenace qui habitent ce village singulier…
SHENAZ PATEL
