PÊCHE | Flambée du prix du diesel — Les petits opérateurs au bord de l’asphyxie

  • La facture en carburant pour une campagne de pêche est passée de Rs 99 000 à Rs 210 000 en deux mois
  • Judex Rampaul : « Nous avons la volonté de contribuer à l’autosuffisance alimentaire, mais sommes au bord de la rupture »

Alors que la crise au Moyen-Orient est venue rappeler la nécessité de consolider l’urgence de l’autosuffisance alimentaire, le secteur de la pêche semi-industrielle est dans l’impasse. La flambée du prix du diesel a eu un impact conséquent sur les coûts d’opération. Avec la future augmentation du prix de l’électricité, les petits opérateurs craignent le pire, car ils doivent acheter 250 à 300 sacs de glaçons pour les besoins d’une campagne de pêche.

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Il y a quelques années, le gouvernement a encouragé les coopératives de pêche à se lancer dans le semi-industriel. Avec l’aide de l’Union européenne, un plan avait été mis sur pied, pour faire l’acquisition de bateaux de pêche semi-industrielle. À ce jour, quatre coopératives ont bénéficié de cette aide. Elles ont été financées à hauteur de 50% – représentant Rs 4 millions dans un premier temps, puis Rs 6 millions – et ont dû emprunter le complément de la MauBank.

Mais aujourd’hui, avec le conflit au Moyen-Orient qui perdure et l’impact sur le prix du carburant, ces petits opérateurs sont au bord de l’asphyxie. Judex Rampaul, président du Syndicat des pêcheurs et membre de la coopérative, qui gère le bateau Perfect One, tire la sonnette d’alarme à l’effet que la situation est très critique. « Pour une campagne de pêche de 15 jours, il nous faut 3 000 litres, soit trois tonnes de diesel. Il y a deux mois, le montant s’élevait à Rs 99 000, aujourd’hui, c’est à Rs 210 000 », fait-il comprendre.

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Les coopératives de pêche bénéficient d’une subvention sur le carburant, mais celle-ci est très minime. À titre d’exemple, le prix du diesel à la pompe est de Rs 71.25. Les pêcheurs le paient à Rs 69.50. « Pour une campagne de pêche, il n’y a pas que le carburant qui compte. Étant donné que l’équipage reste 15 jours en mer, il faut prévoir de la nourriture pour 15 jours et comme on sait, tout a augmenté. Ensuite, il faut acheter du glaçon pour conserver le poisson et payer l’assurance. En gros, je peux dire que la facture totale pour une campagne de pêche est passée de Rs 280 000 à Rs 425 000 en peu de temps », indique Judex Rampaul.

Avec les tarifs d’électricité de Central Electricity Board (CEB), qui seront revus à la hausse à partir du 1er mai prochain, les petits opérateurs se préparent à affronter une nouvelle vague d’augmentations dans les coûts d’opération. « Rien que pour le glaçon, il y aura certainement une hausse. Pour une campagne, il nous faut 250 à 300 sachets de 1 kg. Aujourd’hui, il se vend à Rs 100. Nous ne savons pas quel sera le prix à l’avenir », ajoute-t-il.

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Cette situation va précipiter davantage les coopératives de pêche vers l’asphyxie et l’avenir s’annonce des plus incertains. « On nous a encouragés à sortir du lagon, nous l’avons fait et nous avons la volonté de contribuer à l’autosuffisance alimentaire, mais sommes au bord de la rupture. Personne ne nous a appelés à ce jour, pour discuter de la situation et voir comment nous pouvons nous en sortir », s’insurge-t-il.

De plus, a ajouté Judex Rampaul, il ne faut pas oublier que les coopératives se sont endettées auprès de la MauBank pour l’acquisition de ces bateaux semi-industriels. « En dépit du coût élevé des opérations, nos poissons se vendent toujours à Rs 200 maximum le kilo », indique-t-il.

Diktat des banians

Un autre petit opérateur, intervenant sous l’anonymat, a confirmé la situation décrite par Judex Rampaul. « En décembre 2025, nous achetions le diesel à Rs 33 le litre. Puis, le 4 avril dernier, le prix est passé à Rs 50. Une semaine plus tard,  à Rs 69,50. En l’espace de quatre mois, le prix du diesel a plus que doublé. Le carburant compte pour 60% dans le coût d’opération d’un bateau », laisse-t-il entendre avec désarroi.

Cette période, selon l’opérateur, a coïncidé avec une chute dans la vente du poisson. « Il y avait des fêtes religieuses et certains Mauriciens étaient en période de jeûne et ils n’ont pas acheté de poisson à cette période. En même temps, nous avons fait une bonne pêche, puisque c’était l’été », rajoute-t-il.

Face à cette situation, les banians ont réduit leurs prix. « Alors que le prix normal est autour de Rs 250 le kilo, ils l’ont ramené à Rs 180/kg en décembre, puis à Rs 150/kg en avril. Le coût de production a augmenté, mais le prix à la vente a baissé », poursuit-il.

Cette baisse a-t-elle été répercutée sur le marché ? Pas sûre, puisqu’il y a toute une chaîne qui se met en place, avant que le poisson n’arrive aux consommateurs. « Il y a cinq à six banians grossistes, qui viennent acheter le poisson lorsque les bateaux débarquent. Ensuite, ils en revendent avec d’autres banians et d’autres commerces, à travers l’île. »

Quant aux pêcheurs/petits opérateurs, ils se retrouvent dans l’incapacité de vendre leurs poissons eux-mêmes, n’ayant pas de capacité de stockage. « Nous sommes dans le secteur du poisson Chilled. La cargaison est conservée dans le glaçon en attendant notre retour au port. La campagne dure 15 jours et lorsque nous rentrons au port, nous devons le vendre au plus vite, car nous n’avons pas d’endroit pour le stocker », explique-t-il.

Dans une telle conjoncture, ce sont les banians qui font la loi, pour ne pas dire la pluie et le beau temps et imposent leurs prix. « Faute d’infrastructure appropriée pour stocker, nous sommes contraints d’accepter car le poisson est hautement périssable. Les opérateurs qui vendent du poisson congelé peuvent mettre leurs stocks dans les chambres froides. Mais pour le semi-industriel, il faut une chambre froide réfrigérée et non un congélateur, car nous vendons du Chilled. Malheureusement, cela n’existe pas au port de débarquement pour le moment », regrette-t-il.

Selon lui, il y a deux options pouvant aider les coopératives de pêche à s’en sortir. D’abord, donner davantage de permis aux banians pour accéder à Trou-Fanfaron, où le poisson est débarqué, au lieu de subir le dictat d’une petite poignée. « Cela ferait de la concurrence et permettrait aux petits opérateurs de négocier le prix le plus avantageux pour eux. Trou-Fanfaron étant un Restricted Area, seuls ceux qui ont le permis peuvent entrer », préconise-t-il.

Ensuite, il souhaite que le gouvernement relance le projet de Fish Auction Market. « Beaucoup d’argent ont déjà été investis dans un marché pour la vente à la criée à Les Salines, mais il n’est jamais entré en opération. Un tel marché aurait permis de vendre notre poisson à un plus grand nombre de personnes, y compris des membres du public », suggère-t-il.

Tous ces problèmes, ajoutés au manque de main-d’œuvre – la majorité des équipages sont aujourd’hui composés de Malgaches et de Sri Lankais -, font dire qu’il devient très compliqué de poursuivre dans la pêche semi-industrielle. « L’activité n’est plus rentable, mais nous sommes contraints de pez nene bwar delwil », lâcheètèil.

Cela, en attendant un éventuel sursaut des autorités, pour soutenir et réorganiser ce secteur, essentiel pour la souveraineté alimentaire. Judex Rampaul souhaite, lui, la mise sur pied d’un comité urgent, pour passer en revue la situation et décider de la marche à suivre. Il plaide pour ne pas amalgamer les coopératives engagées dans la pêche semi-industrielle et les gros opérateurs.

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