Ras Natty Baby : « Free Diego Garcia »

C’est un cri que lança Ras Natty Baby à travers tout un album traitant des Chagos en 2013. En anglais et en français, il était revenu au reggae pour tenter de sensibiliser le monde à ce drame dont il avait été témoin par bribes. Alors que la question des Chagos reste au centre des préoccupations du moment son message reste d’actualité.

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Port Mathurin, au milieu des années 60. La journée finie, Joseph Nicolas Émilien quitte le collège pour les vieux quais où il doit embarquer dans la pirogue devant le ramener dans son village. Mais cet après-midi-là, la quiétude de la ville est interrompue. Des Chagossiens ont été débarqués d’un bateau en transit pour Maurice.

“Il y avait des hommes, des femmes et des enfants. Ils avaient l’air fatigués et angoissés. Ils étaient sales et semblaient perdus. La rumeur disait qu’ils avaient été chassés de chez eux.” Le spectacle de cette déportation le bouleverse profondément. Le drame est ressenti encore plus cruellement lorsqu’est débarquée une vulgaire caisse en bois dans laquelle gît le corps sans vie d’une petite fille. “Elle était morte durant la traversée. Son cercueil était rudimentaire.”

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Pour des raisons politiques, « géostratégiques », intéressées, ceux qui les avaient jetés à la mer n’avaient que faire de la petite ou de la souffrance des siens qui pleuraient autour d’elle. Pas la moindre compassion. Il n’y eut aucune cérémonie pour l’enfant, inhumée dans le cimetière.

Plaidoyer reggae

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“Cette image m’est toujours restée en tête. Depuis cette époque, j’ai appris à mieux comprendre l’ampleur du drame qu’ont vécu les Chagossiens”, relatait Ras Natty Baby. Son album était ce cri qu’il se devait de pousser, comme pour exorciser ce trop-plein d’injustice qui l’a longtemps hanté.

Dès les années 80, il avait mentionné la cause chagossienne sur scène lors d’une des premières cérémonies organisées pour commémorer l’abolition de l’esclavage. À l’époque, il travaillait avec plusieurs artistes, parmi lesquels Olivier Sakir. Ce rasta était un natif des Chagos qui avait vécu le déracinement alors qu’il était encore enfant. “Il me parlait souvent de la vie là-bas et m’expliquait la lutte qui était menée”, se souvient Ras Natty Baby.

Sakir décrivait son île natale tout en exprimant les joies qu’il y avait connues et le désespoir qui a suivi sa déportation. Une des chansons qu’il avait déjà composées à l’époque serait, quelques années plus tard, sacrée disque de l’année. Mais Peros Vert de Ton Vieil évoque une autre image pour Ras Natty Baby.

Un jour, alors que les deux artistes discutaient, le Rodriguais raconta l’histoire de la petite fille au Chagossien. “Il m’a écouté avec attention. Cette histoire, il la connaissait. La petite fille, c’était sa sœur.”

A big crime

What a Big Crime, Calling United Nations, UK Blessing in Disguise, Free Diego Garcia, Chagossian Tears, Women Uprising, Temps Révolu, United Africa et Bomboclat Men sont les dix titres écrits pour cet album.

Un travail réalisé au fil du temps, tandis que Ras Natty Baby observait les protagonistes de la lutte à l’œuvre et entamait ses recherches à travers les documents disponibles pour mieux comprendre la question. “J’ai aussi réuni les bribes d’histoires que j’avais entendues et j’ai fait des assimilations pour arriver à une réflexion présentée comme un dessin expliquant cette lutte.”

Sacrifice

D’aucuns tentent souvent de réinventer des chapitres de l’histoire pour des raisons politiques. Cependant, Ras Natty Baby rappelait un fait : “L’indépendance de Maurice s’est jouée sur le dos des Chagossiens. Contrairement à ce qu’ont vécu d’autres nations, aucune lutte n’a été menée pour que Maurice devienne libre. Son indépendance est venue comme une offre en échange de notre souveraineté sur les Chagos. À ce moment, personne n’a considéré l’existence de ce peuple qui a été déporté. Le crime commence à partir de là.”
“Mo pa envi kriye for parski Moris pa pe amenn enn konba for pou reklam seki apartenir a li. Li bizin koz a ot vwa pou ki le mond tann li.”

“Their tears are the rivers of blood / Flowing like a river / Running to the sea / Oh Chagossian tears / How long the Chagossians will have to cry / Cry for their freedom / How long they’ll have to shed their tears / Oh tears of sadness”, demande-t-il sur Chagossian Tears.

Cet album, Ras Natty Baby l’avait réalisé avec l’étroite collaboration des militants de la communauté.

Jacques Achille

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