Le ministre des Terres et du Logement, Shakeel Mohamed a annoncé, mardi, au Parlement, qu’un projet de désamiantage des maisons ex-Central Housing Authority (CHA), mais aussi de relogement et de reconstruction verra bientôt le jour. Va-t-il réussir là où ses prédécesseurs ont échoué ? La question est sur toutes les lèvres, dont celles des dirigeants du parti LALIT et de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP), luttant depuis plus d’une décennie pour que des milliers de familles vivant dans des maisons contenant de l’amiante voient la lumière au bout du tunnel. La teneur du discours prononcé par Shakeel Mohamed devrait être de nature à convaincre définitivement les sceptiques sur sa capacité à mettre un terme à ce très long feuilleton… à moins que ce ne soit de la poudre aux yeux ?
Le nombre de maisons contenant de l’amiante était de 3 113 au départ. Il a été ramené à environ 1 500 maisons, réparties dans 43 cités à travers le pays. Ces régions sont les Résidences EDC de Bois-Chéri, St-Pierre, Grande-Rivière-Noire, Bambous, Case-Noyale, Chamarel, L’Escalier, Rivière-des-Galets, Cité La Chaux, Plaine-Magnien, Argy à Flacq, ou encore à Piton. La chronologie de modèle de logement social a été marquée par différentes institutions comme la CHA, la Mauritius Housing Corporation (MHC) et la National Housing Development Company (NHDC) à différente époque.
Après le passage dévastateur d’un cyclone, en 1945, les premières cités ouvrières, avec l’aide du gouvernement britannique, ont été construites en bois et en paille. Il faut remonter aux années 1960 pour voir éclore les premiers logements contenant de l’amiante, les cyclones Alix et Carol ayant laissé 80 000 personnes sans abri cette année-là. Ce n’est que plus tard que des études scientifiques ont prouvé que la poussière d’amiante représentait un danger réel pour la santé. Le pouvoir colonial donna donc un coup d’accélérateur à la construction en masse de logements sociaux à bas prix sur la base de deux modèles de 40m² en amiante ou en béton avec des toitures en béton ou en tôle appelés cités EDC.
Chaque maison a été vendue sur un modèle de location — achat de Rs 25 par mois pendant 25 ans. Avec le temps, les infrastructures ont été données. Entre 1961 et 1991, 19 300 unités en béton, amiante et en tôle ont été construites. À l’époque, l’amiante était populaire en raison de son coût abordable et de sa robustesse relative. L’année 1991 a, certes, donné un nouvel essor au logement des pauvres à Maurice avec la création de la NHDC, mais c’est un tout autre son de cloche du côté du mouvement de gauche LALIT qui, à travers ses comités régionaux, milite depuis 25 ans pour la reconstruction des maisons en amiante et pour une nouvelle politique agraire et de logement. Le parti est ainsi d’avis que si l’État n’avait pas fermé la CHA, le problème des maisons en amiante aurait été réglé depuis longtemps, sous l’argument que sous cette entité, on procédait à la maintenance et il y avait même un tribunal pour s’assurer qu’il n’y ait pas de discrimination.
Reaz Chuttoo dès 1987
Avant LALIT, c’est le syndicaliste Reaz Chuttoo qui a été le premier à monter au créneau, en 1987, pour réclamer un vaste programme de relogement, de reconstruction et de démantèlement des bâtisses contaminées. « À l’époque, j’étais tombé par hasard sur un article dans Paris Match faisant état de témoignages d’ouvriers français et leurs épouses ayant contracté le cancer. Fort d’une certaine connaissance en science, j’ai récolté des informations ici et là, qui m’ont conduit à la Mauritius Chemical & Fertilizers Industry (MCFI) où des employés suspectaient l’usine d’être contaminée à l’amiante. J’ai pris la présidence du syndicat des salariés de la MCFI avant de réclamer qu’un Health & Safety Audit soit orchestré pour en avoir le cœur net. À l’issue des tests effectués par le Dr Veeraragoo et un ingénieur contacté par l’employeur, on a découvert que l’usine était bien truffée d’amiante », confie Reaz Chuttoo
Un épisode tragique, survenu en 1999, pousse Reaz Chuttoo et la CTSP à accentuer la pression sur le gouvernement : le décès d’un membre de leur regroupement syndical, Claude Marguerite, victime d’une forme rare et virulente de cancer du poumon causée par l’exposition à des fibres d’amiante (voir plus loin). En 2000, à la faveur du soutien du ministre des Finances d’alors, Paul Bérenger, la CTSP avait réussi, dans un premier temps, à faire interdire l’importation, le commerce ou l’utilisation de produits contenant de l’amiante, à quelques exceptions près, par le biais d’un amendement à la Consumer Protection Act. Puis, toujours sous la pression de la CTSP, le gouvernement de l’époque avait fait venir un expert en la matière, en l’occurrence John Addison, pour diligenter une enquête sur la présence de l’amiante à Maurice.
Un rapport rangé dans les tiroirs
Certes, John Addison a bien remis le rapport en 2001 au gouvernement, mais il n’a jamais été rendu public, même si des bribes d’informations ont transpiré du côté de la CTSP. « Depuis cette date, aucun gouvernement n’a véritablement rendu public l’ensemble des conclusions ni engagé un vaste plan national de désamiantage. Je soupçonne les politiques de cacher la poussière sous le tapis, craignant d’éventuelles conséquences financières et poursuites civiles liées aux milliers de personnes potentiellement exposées à l’amiante », soutient Reaz Chuttoo
La décision, en juin 2015, du gouvernement MSM, à travers le ministère de l’Industrie et du Commerce, de retirer certaines fibres d’amiante (actinolite, anthophylite, amosite et trémolite) de la liste des produits interdits à l’importation, contrairement à ce qui avait été entériné en 2000, mit le feu aux poudres et des manifestations, orchestrées par la CTSP et LALIT, se succédèrent dans les rues, en présence des habitants des diverses cités EDC/ex-CHA à travers le pays. À l’époque, les officiers du ministère disaient que ce qui explique les amendements dans la Consumer Protection (Control of Imports) Act visait à faciliter le commerce. Sauf que la dangerosité des fibres d’amiante restait entière, les importateurs devant toutefois se munir au préalable d’une clearance et des autorisations nécessaires auprès du ministère de la Santé avant d’importer ce type de produit sur le territoire mauricien.
En dépit des déclarations d’intention des gouvernements qui se sont succédé depuis 25 ans, avec comme toile de fond l’institution de comités chargés de se pencher sur le remplacement des panneaux d’amiante, le projet ne s’est jamais concrétisé. Sur le plan budgétaire, Shakeel Mohamed a pourtant fait ressortir que plusieurs enveloppes avaient déjà été prévues au fil des années : Rs 800 millions dans le Budget 2022-23, Rs 40 millions en 2023-24 et Rs 100 millions dans le programme Casting of Roof Slabs en 2024-25. Il a toutefois reconnu qu’aucun suivi consolidé des dépenses n’était véritablement disponible jusqu’ici.
Avec des pincettes
Après la mise en place d’un comité interministériel chargé de piloter un vaste programme de relogement, de reconstruction et de démantèlement des maisons contaminées avec de l’amiante, les habitants vivant sous l’épée de Damoclès croisent les doigts pour que le projet ne soit pas de nouveau rangé dans le tiroir des dossiers fantômes ! Le gouvernement étudie actuellement différentes pistes, dont un programme d’échange terrain contre logement social, des aides financières pour permettre aux familles de reconstruire leur maison ou encore des facilités de crédit à travers la Mauritius Housing Company. Le coût estimé de reconstruction d’une unité varierait entre Rs 2,5 millions et Rs 3 millions.
Pour Rajni Lallah (LALIT), cette démarche de Shakeel Mohamed est positive, bien qu’elle soutienne qu’« il n’y a aucun engagement de sa part. Il attend toujours l’approbation du ministère des Finances et du Conseil des ministres, ainsi que l’avis juridique de l’Attorney General. Si ces conditions ne sont pas réunies, cela risque d’être qu’un effet d’annonce, sans plus ». Même son de cloche du côté de Reaz Chuttoo : « On peut saluer cette démarche, certes, mais comment ne pas la prendre avec des pincettes après l’inaction durant des décennies ? »
Le tragique destin de Claude Marguerite et Gilbert Leong Son
L’exposition à l’amiante peut causer le mésothéliome, le cancer du poumon et l’amiantose, ainsi que des cancers du larynx, de l’ovaire et du tube digestif. Les maladies liées à ce produit mettant entre 10 à 40 ans à apparaître, bon nombre de cas récents et émergents sont liés à des conditions de travail passées. On ne dispose pas à Maurice de statistiques du nombre de personnes ayant rendu l’âme après y avoir été exposées dans leurs lieux de travail, mais deux noms reviennent en boucle dans la bouche de ceux qui suivent ce dossier de très près : Claude Marguerite de la CTSP et Gilbert Leong Son, ex-employé de la compagnie Mon Désert Alma Ltd, décédés respectivement en 1999 et 2011.
En 1999, alors que la CTSP mène activement une campagne de sensibilisation dans le milieu ouvrier sur les dangers de l’amiante dans les constructions, les médias évoquent la dangereuse poussière que le flocage des plafonds à base de ce produit dépose sur les installations, dans les chaufferies, usines et locaux techniques etc. La CTSP entend faire d’une pierre deux coups. Mettre le gouvernement devant ses responsabilités, d’une part, et tenter, d’autre part, de faire la lumière sur les zones d’ombre entourant le décès, quelques mois auparavant, de Claude Marguerite, membre de la Construction, Metal, Wooden & Related Industries Employees Union, affiliée à la CTSP.
L’université de Manchester est sollicitée par le regroupement syndical pour vérifier si le « Asbestos Fibre Count », trouvé dans le poumon du concerné Claude Marguerite, contenait de l’amiante. L’exhumation de ce travailleur porte ses fruits, les résultats des tests démontrant clairement la présence de l’amiante dans son poumon. Cet élément a valu son pesant d’or dans la décision du gouvernement d’amender la loi pour interdire l’exportation de l’amiante bleu. « Nous avons demandé l’autorisation à la Cour suprême pour faire exhumer le cadavre de Claude Marguerite et nous avons demandé au Professeur Hasselton, de la Manchester University, et au Dr Pravin Oogarah, spécialiste du cancer, de faire un décompte de fibres d’amiante dans son poumon. Nous avons tous été choqués de découvrir qu’un échantillon de seulement 10 g de son poumon contenait 86 000 particules d’amiante », confie Reeaz Chuttoo.
L’exposition intensive à l’amiante a aussi été dévastatrice pour Gilbert Leong Son, décédé d’un cancer après avoir été exposé à l’amiante dans le cadre de son travail au sein de la compagnie Mon Désert Alma Ltd. Le 14 mai 2011 est à marquer d’une pierre noire pour les proches du défunt et 15 ans après ce triste épisode et cinq ans après avoir gagné le procès intenté au groupe ENL Limited à titre de dommages (Rs 8,2 millions), ses proches lui ont rendu un vibrant hommage cette semaine sur les réseaux sociaux.
Gilbert Leong Son a travaillé à la sucrerie Mon Désert Alma de 1967 à 2002, date à laquelle il a pris sa retraite pour cause de maladie. Durant le traitement de sa maladie après sa retraite, il a initié des poursuites à l’encontre de Savannah SE (dont Mon Désert Alma fait partie). Quelque temps avant sa mort, le plaignant a pu donner son témoignage en Cour et il avait aussi été contre-interrogé par l’avocat du défendeur. Après le décès de Gilbert Leong, ses héritiers reprennent la plainte contre Savannah SE au nom du disparu et en leur nom personnel. Durant le procès, deux témoins des plaignants ont été entendus, un médecin mauricien et le médecin singapourien qui est Senior Consultant Cardiothoracic Surgeon au National Heart Centre Singapore. Ce dernier a confirmé lors de son interrogatoire la présence d’amiante dans le corps du disparu.
Dans leur plainte, les héritiers de Gilbert Leong Son ont fait la chronologie de la maladie de ce dernier, affirmant que durant les quinze dernières années de ses activités professionnelles à MDA, il était souvent fatigué et malade, et souffrait régulièrement de fièvre à forte température accompagnée de toux sévère. Les médecins de l’entreprise lui prescrivaient régulièrement des antibiotiques, mais ce traitement ne lui apportait qu’un soulagement temporaire. Après avoir pris sa retraite en 2002, Gilbert Leong Son était sujet aux mêmes maux qui s’accentuaient davantage et continuait à prendre des antibiotiques. Il se trouvait perpétuellement dans un état d’extrême fatigue et n’en comprenait pas la raison.
Quelques sites publics contenant de l’amiante :
• Le bâtiment Emmanuel Anquetil à Port-Louis
À la fin des années 2000, on évoque pour la première fois la possibilité que l’Emmanuel Anquetil Building, qui a été construit en 1978 par la firme Laxmanbhai Ltd, soit « condamné », compte tenu des traces d’amiante bleu détectées dans certains compartiments du toit lors de travaux de réinstallation du système d’air conditionné. Parmi les voix qui se sont toujours exprimées en faveur de la démolition de l’immeuble pour faire place à un « Recreational Area » figurent celles des ex-syndicalistes Toolsyraj Benydin et feu Rashid Imrith. Lors de l’exercice budgétaire 2023-24, la démolition dudit bâtiment revient sur le tapis, mais face à la levée de boucliers de l’opposition et d’architectes urbanistes de l’île, on n’en a plus jamais entendu parler.
• Une partie de la toiture de l’hôpital Victoria
À l’hôpital Victoria, certaines infrastructures contiendraient encore de l’amiante. En 2017, une enveloppe de Rs 100 millions avait été annoncée pour remplacer certaines toitures, mais les travaux n’avaient pas réellement progressé. Les membres de la CTSP avaient manifesté devant l’hôpital en question le 19 octobre 2025 pour réclamer des mesures urgentes. Sept mois plus tard, le projet est toujours au point mort.
• Conduites de la Central Water Authority (CWA)
Jusqu’à 2019, une centaine de kilomètres de conduites de la CWA contenaient de l’amiante. C’est du moins ce qu’avait fait valoir l’ex- ministre de l’Énergie et des Services publics, Joe Lesjongard, au Parlement, le 22 avril 2024, soutenant que « 144 kilomètres de ces tuyaux ont été remplacés depuis 2019, avec 23 kilomètres qui doivent encore l’être ».

