À Bel-Air Pomponette, les ONG tirent la sonnette : 20 villas de luxe prévues sur des Pas Géométriques de l’État…

– Plutôt que de se soumettre à une EIA, le promoteur Kwavungu Company Ltd a choisi de contester la décision du ministère devant l’Environment and Land Use Appeal Tribunal, lors d’une audience prévue le 28 mai

Alors que le littoral mauricien subit de plein fouet l’érosion côtière et la pression immobilière, le projet Naïa Villas à Bel Air-Pomponette vient raviver aujourd’hui les tensions entre développements privés, protection de l’environnement et accès au bien public. Au cœur de la controverse se trouvent 20 villas de luxe prévues sur des Pas Géométriques de l’État, un projet autorisé sans Environmental Impact Assessment (EIA), avant que le ministère de l’Environnement ne revienne sur cette décision en exigeant finalement une étude d’impact. Le promoteur a depuis contesté cette décision devant l’Environment and Land Use Appeal Tribunal (ELUAT), dont l’audience est fixée au 28 mai. Les collectifs écocitoyens tirent la sonnette d’alarme et lancent un appel aux autorités concernées.

Jeudi dernier, une visite de site a été organisée avec plusieurs collectifs et ONG environnementales, notamment mru2025/AKNL, Eco Sud, Platform Moris Lanvironman, Sea Users Association et Coral Garden Conservation. Sur place, les représentants des organisations ont voulu montrer ce qu’ils décrivent comme un littoral déjà fragilisé et menacé par un projet immobilier jugé incompatible avec l’état actuel du site. « Le littoral mauricien est dans une situation d’urgence nationale », martèlent les organisations mobilisées. Elles rappellent que les plages et lagons mauriciens ne représentent pas seulement un patrimoine écologique, mais également un espace social, culturel et économique essentiel pour les communautés côtières, la pêche artisanale et l’industrie touristique.

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Selon les chiffres cités par les collectifs, seulement 15% des côtes mauriciennes sont aujourd’hui classées comme plages publiques, soit 48,3 kilomètres sur les 322 kilomètres de littoral recensés par la Beach Authority. Dans le même temps, hôtels, résidences IRS et villas de luxe se sont multipliés au fil des années, réduisant progressivement les espaces accessibles au public. Les ONG dénoncent également les conséquences cumulées du changement climatique et de décennies d’aménagement intensif du bord de mer. Elles estiment que certains choix d’aménagement aggravent encore davantage l’érosion côtière, notamment sur des zones déjà vulnérables.

À Bel Air-Pomponette-Riambel, les signes de cette fragilité seraient visibles « à l’œil nu ». Lors de la visite de site, les collectifs ont pointé du doigt des escarpements côtiers allant de 0,5 à 1,5 mètre, des gabions brisés éparpillés sur la plage ainsi que des filaos déracinés par le recul du trait de côte. Le site est d’ailleurs identifié depuis plusieurs années par le ministère de l’Environnement comme prioritaire pour des travaux de réhabilitation côtière.

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Au-delà du projet immobilier lui-même, les organisations dénoncent un système plus large de gestion des terres de l’État, qu’elles qualifient de « festival des terres de l’État. » Elles expliquent qu’à partir des années 2007, plusieurs baux sur des terrains côtiers publics auraient été accordés à des sociétés privées, parfois créées spécifiquement pour acquérir ces droits d’usage avant de les revendre à prix élevé.

« Un bail est un droit d’usage, pas un actif privé », soutiennent les collectifs, qui accusent certains promoteurs d’avoir transformé des Pas Géométriques en instruments de spéculation immobilière. Dans le cas de Bel Air-Pomponette, le terrain de quatre arpents avait été concédé en 2007 à Kwavungu Company Ltd pour un projet hôtelier baptisé Mirabel Beach Resort. Mais au fil des années, plusieurs extensions ont été accordées afin de repousser le début des travaux.

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Un projet controversé

Par ailleurs, le projet hôtelier avait déjà suscité des contestations parmi les habitants de la région dès 2008, ces derniers craignant une réduction des espaces communs accessibles au public. En 2017, un « change of purpose » est finalement accordé par le ministère du Logement et des Terres et le projet hôtelier est abandonné au profit de 25 villas de luxe avec piscines individuelles. Selon les ONG, cette décision aurait été prise « sans consultation et dans l’opacité. » Puis, entre 2017 et 2022, plus aucune communication publique n’est faite sur le projet. Jusqu’au lancement, en 2022, de la commercialisation des villas sous le nom de Naïa Villas par TempleBliss Properties Ltd.

Le projet prévoit la construction de 20 villas de luxe en bord de mer, chacune dotée d’une piscine individuelle, dans une résidence fermée. L’un des principaux points de contestation concerne l’implantation des constructions, prévues à environ 30 mètres du high water mark. Pour les organisations écologistes, ce recul est insuffisant pour permettre une régénération naturelle de la plage. « Ce serait condamner définitivement ce littoral », soutiennent-elles.

Les ONG dénoncent également l’abattage prévu d’environ 400 filaos dans le cadre du projet. Un autre point soulevé concerne les villas qui étaient déjà commercialisées dès 2022 alors que certains permis n’avaient pas encore été obtenus. Le ministère de l’Environnement avait accordé un clearance le 24 avril 2024 sans exiger d’Environmental Impact Assessment, estimant que le projet se situait sous le seuil réglementaire de 50 unités résidentielles nécessitant automatiquement une EIA.

Par la suite, le projet a obtenu un clearance de la Road Development Authority en juillet 2024 puis un clearance du Forestry Service en août 2024. Le Building and Land Use Permit (BLUP) a finalement été délivré le 12 décembre 2024 par le Conseil de district de Savanne. Les organisations dénoncent toutefois l’absence totale d’affichage public sur le site ainsi que l’absence de consultations publiques. Le Conseil de district aurait justifié cette absence de panneau de chantier par le fait que le projet était classé comme « résidentiel. »

Les habitants alertés par des filaos marqués pour abattage

Selon les collectifs, c’est en voyant des filaos marqués pour abattage que les habitants ont commencé à s’inquiéter. Le 23 décembre 2024, plusieurs organisations adressent alors un courrier au Conseil de district de Savanne ainsi qu’aux ministères concernés pour demander des explications. Cinq questions sont soulevées, notamment si le BLUP avait-il été délivré ? ; le ministère de l’Environnement avait-il été consulté ? ; les exigences du Climate Change Act avaient-elles été respectées ? ; des avis publics avaient-ils été publiés ? ; et des consultations publiques avaient-elles eu lieu ?

Trois jours plus tard, le 26 décembre 2024, une visite de site conjointe est organisée par le ministère de l’Environnement en présence du Conseil de district de Savanne. Les organisations affirment que cette visite a confirmé « l’état dégradé du littoral » ainsi que plusieurs manquements aux obligations de consultation.

Le ministre impose finalement une EIA

En janvier 2025, le ministre de l’Environnement décide finalement d’invoquer l’article 30 de l’Environment Act 2024 afin d’exiger un Environmental Impact Assessment avant toute poursuite du projet. Cet article prévoit qu’un projet peut être considéré comme un « undertaking » nécessitant une EIA « en raison de sa nature, de son ampleur, de son échelle et de sa localisation sensible », même s’il ne dépasse pas les seuils réglementaires habituels. Pour les organisations écologistes, cette décision était devenue indispensable compte tenu de la sensibilité écologique du site.

Elles estiment également que le projet n’a jamais fait l’objet d’une évaluation globale de ses impacts. Selon elles, les différentes autorisations auraient été accordées « clearance après clearance », sans vision d’ensemble sur les conséquences potentielles du projet sur l’érosion côtière, les écosystèmes, la vulnérabilité climatique ou encore l’accès public au littoral. En effet, les collectifs soutiennent qu’une EIA aurait permis d’évaluer l’impact des structures rigides sur un littoral déjà érodé ; la perte des services écosystémiques des dunes et habitats côtiers ; l’exposition accrue aux inondations et aux cyclones ainsi que l’impact cumulatif des nouvelles constructions sur le littoral mauricien. Ils rappellent également avoir demandé qu’un Strategic Environment Assessment soit réalisé pour l’ensemble de cette région côtière.

Le promoteur conteste devant le tribunal…

Cependant plutôt que de se soumettre à une EIA, le promoteur Kwavungu Company Ltd a choisi de contester la décision du ministre devant l’Environment and Land Use Appeal Tribunal. L’affaire sera entendue le 28 mai 2026. Pour les ONG, l’enjeu dépasse largement le seul projet Naïa Villas. Elles considèrent que ce dossier pourrait créer un précédent important concernant la capacité du ministère de l’Environnement à imposer une EIA sur des projets situés dans des zones écologiquement sensibles, même lorsqu’ils restent sous le seuil réglementaire des 50 unités. Elles dénoncent d’ailleurs ce qu’elles qualifient de « contournement systématique » de ce seuil par certains promoteurs afin d’éviter les études d’impact et les consultations publiques.

Les collectifs appellent désormais à une réforme en profondeur de la gestion du littoral mauricien. Ils demandent notamment l’arrêt des nouvelles constructions sur les Pas Géométriques non bâtis ; un meilleur contrôle de l’État sur le foncier côtier ; un audit national des transferts de baux sur les terres de l’État ; et l’adoption éventuelle d’une véritable loi sur le littoral. « La question n’est plus de savoir comment construire davantage sur notre côte, mais comment redonner de l’espace à la nature pour qu’elle puisse se régénérer », soutiennent-ils.

À quelques jours de l’audience devant l’ELUAT, le dossier Naïa Villas apparaît désormais comme un test grandeur nature sur la manière dont Maurice entend concilier développement immobilier, protection du littoral et intérêt public dans un contexte d’urgence climatique croissante.

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