-
Entre complot financier, crise de trésorerie et accusations de mauvaise gestion
Une semaine après le placement d’Evaco sous receivership, les récits se multiplient et dessinent un tableau de plus en plus complexe de la chute du plus important promoteur immobilier mauricien. Entre la version de la direction, celle des banques, celle des employés, et les réalités comptables évoquées par plusieurs observateurs, une certitude s’impose : personne ne raconte exactement la même histoire.
D’un côté, le management dénonce ce qu’il qualifie d’« exécution préméditée, progressive et coordonnée ». Dans une lettre adressée à ses clients, investisseurs et partenaires, le fondateur affirme qu’Evaco restait viable malgré les séquelles du Covid, et accuse notamment certains acteurs économiques ainsi que l’arrêt progressif du soutien bancaire d’avoir provoqué la chute du groupe. Selon lui, le retrait graduel des facilités de financement a étranglé la trésorerie d’une entreprise dont le modèle repose naturellement sur des besoins importants en fonds de roulement.
Le dirigeant va plus loin en évoquant une tentative de déstabilisation impliquant certains anciens collaborateurs et groupes économiques, tout en soutenant que les projets d’Evaco demeuraient rentables et auraient pu être menés à terme avec un accompagnement bancaire adapté.
Face à cette version, plusieurs employés livrent un récit bien différent. Pour eux, les difficultés ne datent pas des dernières semaines, mais remontent au départ de l’ancien CEO au début de 2024. Ils décrivent une détérioration progressive du fonctionnement de l’entreprise : infrastructures mal entretenues, retards de paiement, départs de cadres, manque de leadership et absence totale de communication interne.
Selon ces témoignages, les premiers signes visibles de la crise financière apparaissent fin 2025 avec le paiement fractionné du bonus de fin d’année, avant une succession de retards de salaires qui culminent avec l’absence totale de paiement pour les mois d’avril et de mai 2026. Une centaine d’employés auraient déjà déposé plainte au Bureau du Travail.
Une troisième lecture émane des témoignages recueillis en interne concernant la gestion même du groupe. Plusieurs employés évoquent un niveau d’endettement devenu préoccupant, des investissements jugés risqués, notamment en Croatie, ainsi que certaines dépenses de prestige qui contrastent avec les difficultés financières que connaissait l’entreprise. Ils s’interrogent également sur la gouvernance du groupe au cours des dernières années.
S’ajoute à cela le volet bancaire. Evaco affirme avoir été progressivement privé des financements nécessaires à sa survie, tandis que la SBM soutient avoir agi conformément à ses obligations contractuelles. Les circonstances du déclenchement du receivership alimentent également les interrogations. Selon la chronologie avancée par le groupe, seulement 83 minutes se seraient écoulées entre sa demande de discussion avec Silver Bank et la nomination des Receiver Managers.
Au milieu de ces versions contradictoires, une réalité demeure incontestable : environ 350 employés se retrouvent aujourd’hui dans l’incertitude, plusieurs sous-traitants réclament leurs paiements, des créanciers se manifestent et quelque 200 acquéreurs de villas à Cap Marina attendent désormais de savoir ce qu’il adviendra de leurs investissements.
La question centrale reste, donc, entière : Evaco a-t-elle été victime d’un étranglement financier extérieur, comme l’affirme son fondateur, ou les difficultés de trésorerie n’ont-elles fait que révéler des fragilités structurelles et des choix de gestion contestés accumulés depuis plusieurs années ?
Les enquêtes des Receiver Managers, les éventuelles procédures judiciaires à venir et l’examen détaillé des comptes du groupe permettront, peut-être, de départager ces différentes versions. Pour l’heure, l’affaire Evaco ressemble davantage à un puzzle dont il manque encore plusieurs pièces essentielles qu’à une faillite dont les causes seraient déjà établies.

