Jayen Chellum, secrétaire général de l’Association des Consommateurs de l’île Maurice (ACIM) : « Taxez davantage les grands groupes plutôt qu’un fardeau fiscal accru sur les consommateurs »

À une semaine de la présentation du budget 2026-27, Jayen Chellum, secrétaire général de l’Association des Consommateurs de l’île Maurice (ACIM), passe en revue la situation économique, et en particulier la problématique de l’érosion du pouvoir d’achat des consommateurs. Il préconise, entre autres, l’imposition d’une taxe sur les grands groupes. «  Nous ne sommes pas opposés au profit. Les entreprises doivent être rentables. Cependant, les prix doivent rester raisonnables et la concurrence doit fonctionner correctement. Le libéralisme économique ne doit pas conduire à des situations où quelques grands groupes augmentent continuellement leurs rendements et leur retour sur l’investissement au détriment des consommateurs », avance le secrétaire général de l’Association des Consommateurs de l’île Maurice.

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Quels sont, selon vous, les principaux défis auxquels les consommateurs ont été confrontés au cours des douze derniers mois ?
Le principal défi demeure sans aucun doute l’érosion du pouvoir d’achat. L’inflation continue de peser lourdement sur les ménages. À cela s’ajoutent les augmentations des tarifs d’électricité ainsi que la hausse du prix de nombreux produits de consommation courante.
Depuis 2023, nous avons noté que lorsqu’il y a une hausse du coût de certains intrants utilisés dans la fabrication ou la transformation des produits alimentaires, les augmentations répercutées sur le consommateur final sont souvent disproportionnées. Nous l’avons constaté notamment pour des produits populaires comme les dholl puris, les rotis, les gâteaux piments et plusieurs autres produits alimentaires.
Nous avons également constaté que lorsque les coûts du fret augmentent, les hausses de prix appliquées sur certains produits sont souvent beaucoup plus importantes que ce qu’elles devraient être. Il existe donc des abus qui se traduisent par une diminution du pouvoir d’achat des consommateurs.
La hausse des tarifs d’électricité affecte directement aussi bien qu’indirectement les consommateurs. Les producteurs, les commerçants et les supermarchés répercutent ces coûts supplémentaires sur leurs prix de vente. Dans certains cas, ces augmentations vont même au-delà des coûts réellement encourus.

Malgré les mesures introduites par le ministre Sik Yuen, les consommateurs continuent à se plaindre du coût élevé des produits alimentaires. Quelles mesures budgétaires pourraient avoir un impact immédiat sur les prix ?
Le dernier Household Budget Survey montre qu’une majorité de ménages mauriciens disposent d’un revenu relativement modeste. Plus de 50 % des familles gagnent moins de Rs 50 000 par mois. Une part importante de ce revenu est consacrée à l’alimentation.
Dans ce contexte, nous pensons qu’il faut envisager d’étendre le contrôle des prix à davantage de produits essentiels. Nous avons d’ailleurs soumis une liste de propositions aux autorités.
Par ailleurs, le gouvernement devrait revoir la fiscalité appliquée aux produits pétroliers. Lorsque nous additionnons les multiples taxes, prélèvements et contributions, la charge supportée par les consommateurs devient très conséquente.
Les automobilistes contribuent notamment au financement des subventions accordées au riz, à la farine et au gaz ménager. Cette contribution s’élève à Rs 7.20 par litre de carburant. Cette contribution est frappée par la TVA. Nous estimons que cette situation mérite d’être revue.
Le gouvernement dispose de plusieurs leviers pour alléger le coût de la vie, notamment en réduisant certaines taxes et en renforçant les mécanismes de contrôle afin d’éviter les abus.
Vous avez souvent dénoncé le niveau des prix des carburants. Estimez-vous que les prix actuels sont justifiés ?
Nous continuons à penser que les consommateurs paient beaucoup trop cher leurs carburants. Le problème ne réside pas uniquement dans le prix du pétrole sur le marché international. Ce sont surtout la gamme de taxes, de contributions et de prélèvements qui alourdissent considérablement la facture.
Si les consommateurs ne payaient que le coût réel du produit pétrolier, le prix à la pompe serait nettement inférieur. C’est l’accumulation des taxes et des prélèvements qui explique une grande partie du prix final.
Nous avons également soulevé à plusieurs reprises la question de l’approvisionnement et de la diversification des sources d’importation. Maurice doit continuellement rechercher les meilleures conditions d’approvisionnement tout en préservant ses relations stratégiques avec ses principaux partenaires.

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Vous évoquez souvent l’intégration régionale. Pensez-vous que Maurice devrait davantage se tourner vers les pays de la région ?
Oui. Nous dépendons énormément des importations et des marchés lointains. Il serait utile d’explorer davantage les possibilités offertes par les pays de la région, notamment en Afrique australe, à Madagascar et dans les îles voisines.
Réduire certaines dépendances pourrait contribuer à limiter les coûts liés au transport et au fret. Il faudrait également encourager les études et les recherches permettant d’identifier de nouvelles sources d’approvisionnement susceptibles d’être plus avantageuses pour les consommateurs.

Cette semaine, Maurice, Madagascar, les Seychelles et les Comores ont signé l’Accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne. Cet accord est présenté comme historique. Est-ce une bonne chose ?
Il faut analyser cet accord avec beaucoup d’attention. Il ne faut pas croire qu’il s’agit uniquement d’un avantage pour nos pays. Dans ce type d’accord, les deux parties recherchent des bénéfices.
Prenons l’exemple de la pêche. Depuis des années, des flottes étrangères exploitent largement les ressources halieutiques de notre vaste zone économique exclusive. Une grande partie des produits de la pêche est exportée vers l’Europe alors que les consommateurs mauriciens n’en bénéficient que très peu.
Bien sûr, l’accord peut offrir de nouvelles opportunités d’exportation pour Maurice. Toutefois, il est essentiel d’évaluer soigneusement les avantages et les inconvénients à court, moyen et long termes.
Dans un contexte géopolitique en pleine mutation, Maurice doit également maintenir de bonnes relations avec différents partenaires internationaux, notamment l’Inde et la Chine, qui jouent un rôle important dans le développement économique de nombreux pays africains.

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Les conflits internationaux, notamment en Ukraine et au Moyen-Orient, continuent d’influencer le coût de la vie…
Oui, incontestablement. La guerre en Ukraine a affecté les marchés mondiaux, notamment ceux du blé, des fertilisants et de certains produits énergétiques.
Aujourd’hui, les tensions au Moyen-Orient, particulièrement autour du détroit d’Ormuz, créent également des inquiétudes sur les marchés internationaux.
Cependant, il faut préciser que ce n’est pas uniquement le prix du pétrole qui est en cause. Les coûts du fret maritime et des assurances augmentent fortement lorsque les tensions géopolitiques s’intensifient. Ces hausses se répercutent ensuite sur l’ensemble des produits importés.
Comme Maurice importe la majorité de ce qu’elle consomme, ces augmentations finissent inévitablement par affecter les prix sur le marché local.
Faut-il revoir les droits et taxes appliqués aux importations ?
Oui. Nous avons notamment demandé l’introduction ou le renforcement d’un Freight Rebate Scheme.
L’idée est simple : lorsque les coûts du fret augmentent fortement, le gouvernement pourrait intervenir afin d’en atténuer l’impact sur les prix des produits importés.
Actuellement, les taxes sont calculées sur la valeur CIF (Cost, Insurance and Freight), c’est-à-dire le coût du produit, l’assurance et le fret. Lorsque le fret augmente, la taxation augmente également. Il serait donc possible de revoir ce mécanisme afin de réduire le coût final pour les consommateurs.

La question de la sécurité alimentaire revient régulièrement dans le débat public. Maurice est-elle suffisamment préparée ?
Maurice dépend toujours fortement des importations alimentaires. Nous devons donc rester extrêmement vigilants afin d’éviter toute rupture d’approvisionnement.
La State Trading Corporation (STC) a un rôle important à jouer pour garantir la disponibilité des produits essentiels.
Mais au-delà des importations, il faut surtout renforcer la production locale que ce soit les légumes ou la pomme de terre. Cela fait des années que l’on parle d’autosuffisance alimentaire sans véritablement atteindre cet objectif.
De vastes superficies de terres agricoles ont été converties à d’autres usages, notamment pour des projets immobiliers ou des morcellements. Nous pensons qu’il faut réorienter plus de terres vers la production alimentaire.
Le pays ne peut pas rester dépendant à plus de 70 % des importations alimentaires.
Vous critiquez régulièrement le poids de grands groupes dans l’économie mauricienne. Pourquoi ?
Parce que nous constatons une concentration économique de plus en plus importante dans plusieurs secteurs.
Pendant longtemps, certaines opérations de fusion ou de regroupement d’entreprises n’ont pas été suffisamment examinées sous l’angle de la concurrence.
Aujourd’hui, le gouvernement a commencé à s’intéresser davantage à la question des monopoles et des positions dominantes. C’est une démarche que nous saluons.
Nous estimons toutefois qu’il faut aller plus loin et renforcer le cadre légal ainsi que les pouvoirs des organismes de régulation.

La concurrence joue-t-elle réellement à Maurice ?
À notre avis, la concurrence joue encore insuffisamment.
Dans plusieurs secteurs économiques, quelques grands groupes occupent une position dominante. Cette situation limite souvent la concurrence et réduit les possibilités pour les petites entreprises de se développer.
Il est donc nécessaire de revoir certaines dispositions de la législation sur la concurrence afin de garantir un marché plus ouvert et plus équilibré.
Nous avons longtemps laissé le marché fonctionner selon une logique de libéralisation très poussée. Pour ne pas dire une logique outrancière. Aujourd’hui, partout dans le monde, cette approche est remise en question.
Maurice doit trouver un meilleur équilibre entre l’intérêt des consommateurs, le développement économique et la nécessité de préserver une concurrence saine. C’est un enjeu majeur pour les années à venir.
Beaucoup de petits commerçants, qui pouvaient autrefois bénéficier d’une certaine marge de manœuvre, se retrouvent aujourd’hui face à la concurrence des supermarchés. Même les gâteaux piments sont désormais disponibles en supermarché. Ces petits commerces faisaient pourtant vivre de nombreuses familles. Ils ne peuvent pratiquement rien faire car la majorité des consommateurs s’approvisionnent désormais dans les grandes surfaces.
Le FMI a manifesté une forte préoccupation pour les catégories les plus vulnérables. Que faut-il faire selon vous ?
Notre dernière enquête montre qu’une famille sur cinq demande explicitement au gouvernement de prendre davantage soin des personnes les plus vulnérables.
C’est assez rare de voir des familles qui ne sont pas nécessairement dans une situation de grande précarité réclamer davantage de soutien pour les plus défavorisés. Cela démontre qu’il existe une véritable préoccupation sociale.
Le gouvernement devrait réexaminer certaines mesures qui ont supprimé les revenus additionnels dont bénéficiaient les ménages modestes. Il faudrait envisager de rétablir ou d’augmenter certaines aides.
Si le Fonds monétaire international (FMI), lui-même, souligne la nécessité de protéger les couches les plus vulnérables de la population, il le fait en toute connaissance de cause.
Avec des tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient, les répercussions ressenties sur le plan mondial affectent particulièrement les pays les plus pauvres et ceux ayant de faibles revenus, y compris Maurice.
Le gouvernement cherche à augmenter ses recettes fiscales. Où devrait-il, selon vous, aller chercher ces ressources ?
Le gouvernement cherche naturellement à augmenter ses revenus fiscaux. La décision de réduire le seuil d’imposition des revenus de Rs 6 millions à Rs 3 millions reste une mesure impopulaire, mais elle visait à accroître les recettes de l’État. Cependant, pourquoi ne pas demander davantage de contribution aux grandes entreprises ?
Que voulez-vous dire ?
Aujourd’hui, les grandes banques qui réalisent des profits de plusieurs milliards de roupies sont soumises au même taux d’imposition de 15 % que de nombreuses autres entreprises et la population en général. Cela me paraît inacceptable.
Dans plusieurs pays développés, les grandes entreprises contribuent davantage. À Maurice, l’influence du lobby du secteur privé demeure très forte. Le gouvernement devrait avoir le courage d’agir et de taxer davantage les grands groupes plutôt que de faire peser davantage le fardeau fiscal sur les consommateurs.
La population craint une éventuelle hausse de la TVA qui fait l’objet de toutes les rumeurs. Qu’en pensez-vous ?

La TVA touche tout le monde, y compris les plus pauvres. Il serait plus juste de cibler les entreprises qui réalisent des bénéfices considérables. Les petites et moyennes entreprises, elles, ont besoin d’être soutenues car elles constituent un moteur essentiel de la croissance économique et de la création d’emplois.
Les habitudes de consommation des Mauriciens ont-elles beaucoup changé au cours des dernières décennies ?
Depuis les années 1980, Maurice est progressivement devenue une véritable société de consommation.
Avec l’amélioration du niveau de vie, les habitudes de consommation ont profondément changé. Les importations ont augmenté et les produits transformés occupent désormais une place importante dans les achats des ménages.
L’audiovisuel a également joué un rôle majeur dans ce changement. Lorsque les Mauriciens ont commencé à se détourner de la télévision nationale pour les chaînes satellitaires, ils ont été davantage exposés aux publicités étrangères, qu’elles proviennent d’Europe, d’Inde ou d’ailleurs.
Cette influence a modifié les comportements de consommation. Les Mauriciens consomment beaucoup plus. Il est temps que les consommateurs mauriciens mettent de l’ordre dans leur manière de consommer et s’assurer que le panier de la ménagère ne soit pas surchargé des produits superflus.
Nous parlons de consommer made in Moris mais il faut un bon rapport qualité-prix. Aujourd’hui encore, le principal facteur qui détermine l’acte d’achat reste le prix.
Les consommateurs aimeraient acheter davantage de produits bio ou respectueux de l’environnement, mais ces produits demeurent souvent trop chers.
C’est pourquoi un encadrement plus strict du labelling et des certifications serait souhaitable afin que les consommateurs sachent réellement ce qu’ils achètent.
Les consommateurs se plaignent régulièrement des frais bancaires. Partagez-vous cette inquiétude ?
Les consommateurs se plaignent régulièrement des frais bancaires. Le secteur bancaire étant libéralisé, chaque banque applique sa propre structure tarifaire. Toutefois, certains frais de base devraient, selon moi, faire l’objet d’un encadrement gouvernemental. Le véritable problème est ailleurs : il faudrait permettre une véritable mobilité bancaire.
Aujourd’hui, lorsqu’un client souhaite changer de banque, il doit pratiquement recommencer toutes les démarches administratives depuis le début. Ce système décourage la concurrence.
Si les données bancaires pouvaient être transférées facilement d’un établissement à un autre, et si les consommateurs pouvaient changer de banque plus librement, les banques seraient contraintes d’offrir de meilleures conditions.
C’est cette mobilité qui créerait une véritable concurrence au bénéfice des clients.
Le commerce électronique est en plein essor. Les consommateurs sont-ils suffisamment protégés ?
Le commerce électronique connaît une croissance rapide, mais il soulève également de nouveaux défis. Pendant la pandémie de Covid-19, nous avons constaté une forte augmentation des plaintes liées aux achats en ligne.
Certaines concernent des produits de qualité inférieure à celle annoncée. D’autres portent sur des marchandises payées mais jamais livrées. Les procédures de remboursement demeurent souvent compliquées.
Par ailleurs, les arnaques informatiques se multiplient. Des consommateurs ont perdu des sommes considérables à travers des fraudes sophistiquées, y compris dans le cadre de services bancaires en ligne.
La cybersécurité est donc devenue un enjeu majeur.
Depuis plus de dix ans, nous réclamons une législation adaptée à ces nouveaux risques. Nous avons soumis plusieurs propositions aux autorités. Les ministres concernés nous avaient indiqué qu’un projet de loi était en préparation, mais nous attendons toujours son adoption. Quels sont les lobbies qui empêchent cela ?
Nous ne comprenons pas pourquoi ce dossier n’avance pas plus rapidement.
Quel message souhaitez-vous adresser au gouvernement à quelques jours de la présentation du budget 2026-27 ?
À quelques jours du budget, nous pensons que le gouvernement doit concentrer son action sur trois priorités fondamentales. Premièrement, relancer la croissance économique. Deuxièmement, protéger le pouvoir d’achat des consommateurs. Troisièmement, renforcer la bonne gouvernance et créer un climat favorable à l’investissement.
Depuis des années, nous parlons de diversification économique. Nous évoquons régulièrement l’économie bleue, mais les avancées concrètes demeurent limitées. Il faut également renforcer les mécanismes de protection des consommateurs, notamment dans les domaines du commerce électronique et de la concurrence. Le gouvernement devrait revoir le pouvoir de marché détenu par certains grands conglomérats qui dominent plusieurs secteurs de l’économie.
Nous ne sommes pas opposés au profit. Les entreprises doivent être rentables. Cependant, les prix doivent rester raisonnables et la concurrence doit fonctionner correctement. Le libéralisme économique ne doit pas conduire à des situations où quelques grands groupes augmentent continuellement leurs rendements au détriment des consommateurs. Au final, ce sont les ménages qui supportent le poids de ces déséquilibres.

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