Quand les drames se multiplient, la loi tente de rattraper la réalité
- Privation d’argent. Contrôle financier. Humiliations répétées. Menaces. Isolement social. Surveillance constante. Manipulation émotionnelle. Pression psychologique seront également considérés comme violence domestique
- Une femme ou une fille est tuée toutes les dix minutes quelque part dans le monde par une personne qui lui est proche.
Une jeune femme de 23 ans tuée à Bain-des-Dames. Le féminicide présumé d’Adriana Coutequel à Mahébourg. La mort de Sivanee Saminaden à Petit-Raffray. Celle de Marie Anna Muthoora à Batimarais et celle de Prageena Jootun à Bain des Dames…
Depuis le début de l’année 2026, les faits divers meurtriers se succèdent à un rythme qui interpelle. Derrière chaque affaire se cachent des circonstances différentes, mais un constat revient avec insistance : la violence n’est plus perçue comme un phénomène lointain ou marginal. Elle surgit dans les foyers, les couples, les familles, les voisinages et parfois au sein de relations qui semblaient ordinaires.
C’est dans ce contexte que le gouvernement entend renforcer considérablement son arsenal juridique avec l’introduction prochaine du Domestic Abuse Bill, appelé à remplacer l’actuel Protection from Domestic Violence Act.
L’objectif est clair : mieux protéger les victimes, prévenir les passages à l’acte et responsabiliser davantage les auteurs de violences.
Une nouvelle définition de la violence
L’une des principales innovations du projet de loi réside dans l’élargissement de la notion même de violence domestique.
Jusqu’ici, l’attention se portait principalement sur les violences physiques. Le futur texte reconnaît désormais que la violence peut prendre des formes beaucoup plus insidieuses.
Privation d’argent. Contrôle financier. Humiliations répétées. Menaces. Isolement social. Surveillance constante. Manipulation émotionnelle. Pression psychologique.Autant de comportements qui peuvent détruire progressivement une personne sans laisser de traces visibles.
Cette évolution reflète une réalité souvent dénoncée par les travailleurs sociaux et les associations de défense des droits des femmes : de nombreuses victimes vivent pendant des années sous emprise sans jamais être reconnues comme victimes au sens classique du terme.
Le projet prévoit également un accès facilité aux ordonnances de protection, un meilleur partage des informations entre les différentes institutions concernées, l’introduction de programmes de réhabilitation pour les auteurs de violences et la création d’infractions spécifiques pour les personnes qui enfreignent les ordres émis par la justice.
Des chiffres qui ne peuvent plus être ignorés
Les statistiques disponibles montrent que les femmes demeurent les premières victimes des violences domestiques à Maurice.
Selon Statistics Mauritius, près de 80 % des victimes de violences domestiques sont des femmes. En 2023, 650 femmes ont été recensées comme victimes de violences sexuelles ou d’exploitation sexuelle, contre seulement 59 hommes.
Les chiffres concernant les viols rapportés à la police révèlent également une tendance préoccupante : les cas enregistrés sont passés de 36 en 2021 à 53 en 2022.Plus de 92 % des victimes de violences sexuelles recensées étaient des femmes. Mais les statistiques ne racontent qu’une partie de l’histoire.
Les spécialistes s’accordent à dire que les violences sexuelles et conjugales demeurent parmi les infractions les plus sous-déclarées au monde. La peur des représailles, la dépendance financière, la honte, la pression familiale ou encore la crainte de ne pas être crue empêchent encore de nombreuses victimes de porter plainte.
Le tournant du féminicide et du viol conjugal
Le volet le plus symbolique de la réforme reste cependant à venir.
Le Cabinet a pris note que l’Attorney-General’s Office travaille actuellement sur des amendements au Code pénal afin d’introduire explicitement deux nouvelles infractions : le féminicide et le viol conjugal.
Le féminicide permettrait de reconnaître juridiquement le meurtre d’une femme commis dans un contexte de domination fondée sur le genre, de violence conjugale ou de contrôle coercitif.
Le viol conjugal viendrait quant à lui consacrer un principe fondamental : le mariage ne constitue jamais un consentement permanent aux relations sexuelles.Dans de nombreux pays, la reconnaissance du viol conjugal a marqué une étape majeure dans la protection des droits des femmes.
Elle consacre le droit à l’intégrité physique et au consentement au sein même du mariage.
Maurice face à une tendance mondiale inquiétante
Les drames mauriciens s’inscrivent dans une réalité mondiale particulièrement alarmante.Selon les dernières données conjointes de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) et d’ONU Femmes, environ 85 000 femmes et filles ont été tuées intentionnellement dans le monde en 2023.
Parmi elles, 51 100 ont été tuées par leur partenaire intime ou par un membre de leur propre famille.Autrement dit, une femme ou une fille est tuée toutes les dix minutes quelque part dans le monde par une personne qui lui est proche.
Contrairement à certaines idées reçues, le danger pour les femmes se trouve souvent moins dans la rue que dans leur propre environnement familial.
Pourquoi cette violence semble-t-elle plus présente ?La question revient régulièrement après chaque drame : Maurice est-elle devenue plus violente ? Les criminologues invitent à la prudence.
Le pays conserve un taux d’homicide relativement faible comparé à de nombreuses juridictions. Mais plusieurs facteurs de risque apparaissent de manière récurrente dans les dossiers criminels : conflits conjugaux, jalousie, séparations difficiles, difficultés financières, consommation de drogues, alcool, détresse psychologique, isolement social et problèmes de santé mentale.
Les séquelles économiques et sociales de la pandémie, la hausse du coût de la vie et l’accumulation de tensions au sein de certaines familles sont également évoquées comme des facteurs aggravants.
La forte médiatisation des affaires les plus choquantes contribue aussi à renforcer le sentiment d’insécurité.
Mais derrière les statistiques et les débats publics demeure une réalité humaine : des familles brisées, des enfants privés d’un parent, des proches confrontés à l’incompréhensible.
La loi ne suffira pas
Le Domestic Abuse Bill constitue sans doute l’une des réformes les plus ambitieuses engagées ces dernières années dans la lutte contre les violences domestiques.
Mais son efficacité dépendra de son application concrète.
La rapidité des ordonnances de protection, la formation des policiers, magistrats et travailleurs sociaux, l’existence de refuges sécurisés, l’accompagnement psychologique des victimes, le suivi des agresseurs et la coordination entre les différentes institutions seront déterminants.
Car derrière chaque féminicide, chaque agression ou chaque drame conjugal se cache souvent une série de signaux d’alerte qui n’ont pas été entendus à temps.
Le véritable défi ne consiste donc pas seulement à punir après coup.
Il consiste à identifier le danger avant qu’il ne devienne irréversible.
Et à faire comprendre que la violence domestique n’est plus une affaire privée, mais une question de sécurité publique, de justice et de droits humains.

