Pendant des mois, l’enquête de la Financial Crimes Commission (FCC) sur l’attribution du contrat pétrolier de près de Rs 30 milliards à Maritime & Mercantile Group (MMG) a progressé dans l’ombre des dossiers administratifs, des procès-verbaux et des décisions gouvernementales. Mais selon plusieurs sources proches du dossier, c’est finalement l’exploitation d’un téléphone portable qui aurait permis aux enquêteurs de franchir un cap décisif.
À mesure que les investigations avançaient, les enquêteurs se sont progressivement éloignés de la seule analyse documentaire pour s’intéresser aux relations entretenues entre les différents protagonistes de l’affaire. Au cœur de cette nouvelle phase de l’enquête : le téléphone de Kareena Neisius, représentante locale de MMG.
Les données extraites de l’appareil auraient permis au département forensique de la FCC de reconstituer une partie des échanges intervenus durant la période sensible précédant l’attribution du marché. Messages, appels, prises de contact et chronologies de communications auraient alors ouvert de nouvelles pistes aux enquêteurs.
Des communications qui changent l’orientation de l’enquête
Selon des informations recoupées auprès de plusieurs sources, l’analyse numérique aurait conduit la FCC à examiner de plus près les rapports existant entre la représentante de MMG et plusieurs personnalités ayant joué un rôle dans le processus décisionnel entourant l’octroi du contrat.
L’enquête ne porterait plus uniquement sur les procédures administratives ayant conduit à la sélection de MMG. Les enquêteurs chercheraient désormais à déterminer si certaines informations sensibles liées à l’appel d’offres ont circulé en dehors des canaux institutionnels habituels et si certains acteurs ont bénéficié d’informations privilégiées avant la décision finale de la State Trading Corporation.
Parmi les éléments examinés figureraient notamment les circonstances entourant l’éviction d’autres soumissionnaires ainsi que les échanges intervenus durant les négociations ayant précédé l’attribution du contrat.
Les vérifications ne se limiteraient pas aux seules communications électroniques. Des déplacements, rencontres et contacts entre différents intervenants auraient également fait l’objet de recoupements afin d’établir une chronologie précise des événements.
Les auditions de Neisius au cœur du dispositif
Au fil des mois, Kareena Neisius a été entendue à plusieurs reprises par les enquêteurs de la FCC. Chacune de ces auditions aurait permis de confronter les informations extraites de son téléphone aux déclarations des autres protagonistes du dossier.
Selon nos informations, plusieurs incohérences ou zones d’ombre relevées au cours de ces interrogatoires auraient conduit les enquêteurs à élargir leurs vérifications. Les déclarations recueillies auraient ensuite été confrontées aux documents administratifs, aux correspondances officielles ainsi qu’aux données téléphoniques récupérées lors de l’enquête.
Peu à peu, le téléphone de la représentante de MMG serait devenu l’un des principaux fils conducteurs permettant de reconstituer les interactions entre les sphères politique, administrative et commerciale.
Padayachy et Callichurn dans le viseur
C’est dans ce contexte que les anciens ministres des Finances, Renganaden Padayachy, et du Commerce, Soodesh Callichurn, ont été convoqués au Réduit Triangle pour être entendus under warning.
Pendant plusieurs heures, les deux hommes ont été interrogés séparément sur leur rôle dans le dossier, les décisions prises durant la période concernée et leurs échanges éventuels avec les différents intervenants. Les enquêteurs ont ensuite confronté leurs déclarations aux éléments déjà recueillis.
À l’issue de ces auditions, la FCC a procédé à leur arrestation sous une accusation provisoire de « public official using office for gratification for another person » avant leur comparution devant la justice.
Une enquête qui pourrait encore s’élargir
Pour les enquêteurs, ces arrestations ne constitueraient pas l’aboutissement du dossier mais plutôt une nouvelle étape.
Les investigations se poursuivent autour des mécanismes ayant conduit à l’attribution du contrat, des recommandations formulées au sein des différentes institutions concernées et des validations administratives intervenues à chaque étape du processus. Les enquêteurs continueraient également à exploiter les données numériques déjà saisies afin d’identifier d’éventuelles responsabilités supplémentaires.
Une interrogation demeure désormais : les informations contenues dans le téléphone de Kareena Neisius permettront-elles à la FCC de remonter davantage la chaîne décisionnelle et d’identifier d’autres acteurs ayant joué un rôle dans l’attribution de ce marché stratégique ?
À ce stade, aucune hypothèse n’est officiellement écartée.
HORS-TEXTE
Kareena Neisius, un nom devenu incontournable dans le dossier MMG
Longtemps peu connue du grand public, Kareena Neisius s’est progressivement imposée comme l’une des figures centrales de l’affaire MMG.
Représentante locale de Maritime & Mercantile Group à Maurice, elle a joué le rôle d’interlocutrice privilégiée entre la société et plusieurs institutions publiques durant la période entourant l’attribution du contrat pétrolier de 2023.
Depuis l’ouverture de l’enquête de la FCC, son nom revient de manière récurrente dans le dossier. Au cours des derniers mois, elle a été convoquée à de multiples reprises au siège de la commission d’enquête au Réduit Triangle afin de répondre aux questions des enquêteurs.
Ces auditions successives ont porté aussi bien sur les modalités d’obtention du contrat que sur ses contacts avec différents décideurs politiques, administratifs et économiques intervenus durant le processus d’attribution.
Mais c’est surtout l’exploitation de son téléphone portable qui a placé Kareena Neisius au centre des investigations. Les données récupérées auraient permis aux enquêteurs de reconstituer une partie importante des communications ayant précédé l’octroi du marché, faisant de son appareil l’une des principales sources d’information de l’enquête.
Aujourd’hui, de nombreux observateurs considèrent que l’évolution du dossier est étroitement liée aux éléments recueillis auprès de la représentante de MMG. Non parce qu’elle occupait une fonction publique ou participait aux décisions gouvernementales, mais parce que ses échanges, ses déplacements et ses contacts semblent avoir fourni aux enquêteurs plusieurs des clés ayant conduit aux arrestations des deux anciens ministres.
À mesure que l’enquête progresse, une question continue d’alimenter toutes les spéculations : les informations obtenues auprès de Kareena Neisius permettront-elles à la FCC d’élargir encore davantage le cercle des personnes appelées à s’expliquer dans cette affaire ?
La colère de Pravind Jugnauth après l’arrestation de deux piliers de son ancien gouvernement
L’arrestation de Renganaden Padayachy et de Soodesh Callichurn a provoqué une réaction particulièrement virulente de l’ancien Premier ministre Pravind Jugnauth. Rarement, depuis sa défaite électorale de novembre dernier, le leader du MSM ne s’était exprimé avec une telle fermeté sur une affaire judiciaire touchant directement son ancien gouvernement.
Pour Pravind Jugnauth, l’interpellation de deux de ses anciens ministres les plus influents ne constituerait pas un simple développement dans l’enquête sur le contrat MMG. Elle s’inscrirait, selon lui, dans ce qu’il considère comme une stratégie politique visant les principales figures de son ancien régime.
Sa déclaration affirmant qu’il avait eu vent qu’il serait « le prochain sur la liste » des personnes visées par la FCC n’est pas passée inaperçue. Cette phrase, prononcée dans un contexte de forte tension politique, a immédiatement alimenté les spéculations sur la direction que pourrait prendre l’enquête.
Derrière cette colère se profile également une réalité politique. Renganaden Padayachy et Soodesh Callichurn n’étaient pas des ministres secondaires de l’administration MSM. Le premier occupait le portefeuille stratégique des Finances et était considéré comme l’un des hommes forts du gouvernement. Le second, ministre du Commerce puis du Travail, figurait parmi les visages les plus visibles de la majorité sortante.
Leur arrestation simultanée porte donc un coup symbolique important à l’ancien pouvoir. Au-delà de leur situation personnelle, c’est l’image même de la gouvernance MSM qui se retrouve aujourd’hui sous le feu des projecteurs.

