– « À quand les vraies réformes qui auront un impact durable sur les dépenses nationales ? »
Le budget 2026-27 continue de faire débat. Pour Olivier Béchard, Chartered Financial Analyst et Managing Director d’Accur8 Business Solutions, les mesures annoncées traduisent avant tout une volonté de contenir la progression des dépenses publiques sans s’attaquer aux causes structurelles des déséquilibres budgétaires. Derrière quelques réformes d’envergure et plusieurs annonces sociales, il voit surtout un exercice marqué par des contradictions et de nombreuses occasions ratées. Son verdict est sans appel : « un budget d’opportunités manquées. »
Selon Olivier Béchard, le gouvernement cherche à ralentir la croissance des dépenses tout en augmentant ses recettes « de façon plus discrète », mais sans engager les réformes profondes qui permettraient d’assainir durablement les finances publiques. Il indique ainsi que les dépenses de l’État sont budgétées à Rs 266,7 milliards pour l’exercice 2026-27, contre Rs 250,1 milliards l’année précédente, soit une hausse de Rs 16,6 milliards ou 6,6%. Un chiffre qu’il juge difficilement conciliable avec le discours officiel appelant la population à ser sintir : « Depuis l’arrivée du gouvernement, nous entendons dire qu’il faudra se serrer la ceinture mais les dépenses continuent d’augmenter », dit-il.
Il va plus loin en comparant la gestion des finances publiques à celle d’une entreprise privée. « Si le directeur financier d’une entreprise privée tenait un discours similaire et présentait un budget qui, en plus d’intégrer des revenus liés à un accord sur les Chagos – qui ne sont pas encore garantis -, affiche un déficit potentiel de Rs 31,2 milliards, celui-ci serait potentiellement renvoyé sur-le-champ. »
Parmi les mesures phares, Olivier Béchard s’arrête sur la réforme de l’impôt sur les revenus, avec un taux porté à 20% pour les revenus compris entre Rs 1 million et Rs 12 millions et à 35% au-delà. Une évolution qui, selon lui, risque d’affecter l’attractivité du pays auprès des investisseurs internationaux : « De quoi dissuader certains investisseurs étrangers et interroger sur la pérennité d’une fiscalité qui se voulait simple et compétitive. »
Interrogations
Il accueille néanmoins favorablement la réforme du système de pension et du régime de la Contribution sociale généralisée, mais appelle à la prudence. « Sur le papier, cela semble être une décision intéressante. Reste à voir dans la pratique, notamment avec la mise en place d’un test de revenus dont les détails techniques soulèvent d’importantes questions d’équité. »
Même réserve concernant les mesures de stabilisation des prix et le rôle accru de la State Trading Corporation dans les achats en gros. Selon lui, ces interventions publiques répondent aux conséquences plutôt qu’aux causes de l’inflation. « Ces mesures soignent les symptômes sans traiter les causes, augmentent la dépendance envers des entités gouvernementales et créent un risque supplémentaire de monopole sur la vente de certains produits essentiels. »
D’autre part, certaines initiatives vont dans le bon sens, dit-il, mais ne s’attaquent pas aux problèmes de fond. L’augmentation du seuil d’exemption pour les primo-accédants est ainsi qualifiée de « belle initiative », mais insuffisante face à l’envolée des prix de l’immobilier. « Elle ne règle pas le problème de l’inflation massive des prix du foncier et de l’immobilier. »
Il regrette également que le seuil d’assujettissement à la TVA fixé à Rs 3 millions continue de « compliquer la vie » de nombreuses petites entreprises. « Cette mesure a déjà eu un impact néfaste sur le plan administratif et financier pour de nombreuses PME. » Autre annonce critiquée : l’introduction d’une taxe de 5% sur les primes d’assurance. « Une taxe que personne n’attendait et que personne ne souhaitait, dans un contexte où l’on demande précisément à la population de se serrer la ceinture… »
Quant à l’allongement du congé maternité à douze mois, dont six mois à plein salaire et six mois optionnels à demi-salaire, il estime que cette avancée sociale sera appréciée des familles, mais qu’elle représentera une charge importante pour les employeurs, particulièrement les petites entreprises. Le volet consacré à l’intelligence artificielle retient également son attention. Il reconnaît que la volonté de faire de Maurice un acteur de l’IA est nécessaire et ambitieuse. Cependant, l’objectif de former 50 000 Mauriciens en une année lui paraît difficilement réalisable dans des conditions garantissant un véritable transfert de compétences.
Au-delà des mesures annoncées, c’est surtout ce qui ne figure pas dans le budget qui, selon Olivier Béchard, interpelle le plus. Il appelle notamment à une réforme beaucoup plus ambitieuse de la gestion publique. « Une véritable révision indépendante des coûts et dépenses du gouvernement, ainsi que la mise en place d’une plateforme permettant aux Mauriciens de suivre en temps réel les dépenses et l’avancement des projets nationaux, semblent plus que jamais nécessaires. »
À ses yeux, certaines annonces symboliques, comme la limitation des voitures duty-free pour les parlementaires, auront un impact très limité sur les finances publiques. « Ces propositions n’auront qu’un impact marginal sur le déficit public, surtout lorsque le recrutement de plus de 2 000 personnes supplémentaires dans la fonction publique est simultanément annoncé. »
Il regrette également l’absence totale de référence à plusieurs secteurs économiques présentant un potentiel de développement important. C’est le cas de la filière locale de la viande de cerf, qu’il considère comme une industrie capable de séduire les marchés premium à l’export. Autre occasion ratée, selon lui : le développement du chanvre industriel, des produits à base de CBD et du tourisme de bien-être. « Ces secteurs représentent un marché mondial de plus de 40 milliards de dollars et offrent des débouchés dans des industries aussi variées que la santé ou la construction. »
Silence radio
Parmi les absences les plus surprenantes relevées par Olivier Béchard figure celle des carburants. « Aucune mention du prix des carburants est une omission difficile à comprendre dans un budget qui se dit attentif au pouvoir d’achat. » Il rappelle que le coût du carburant influence directement les dépenses des ménages, des PME et des transporteurs.
Dans la même logique, il s’étonne que le label Made in Moris soit totalement absent, alors même que le gouvernement ambitionne de doubler les exportations de marchandises dans les cinq prochaines années. « Ce label représente précisément l’instrument de différenciation dont les exportateurs mauriciens ont besoin pour valoriser leurs produits sur les marchés internationaux. Soutenir la production locale sans renforcer le cadre de certification et de promotion de ce qui est produit à Maurice, c’est investir dans l’usine sans investir dans la marque. »
Pour conclure, Olivier Béchard compare le budget « à un patient à qui l’on prescrit des antidouleurs plutôt qu’une opération. Les symptômes sont traités, la douleur est temporairement soulagée, mais la cause profonde – une machine étatique trop lourde, trop coûteuse et insuffisamment transparente et responsable — reste quasi intacte. » Et il se demande « à quand les vraies réformes qui auront un impact durable sur les dépenses nationales et sur la compétitivité de l’économie. »

