À l’occasion de la célébration de la Fête nationale française du 14 juillet et à la veille de la grande fête populaire organisée le 12 juillet à la Promenade de Telfair, ouverte à l’ensemble des Mauriciens, l’ambassadeur de France à Maurice, Frédéric Bontems, a rencontré la presse écrite et parlée, mercredi.
Au-delà de la présentation de cet événement, qui devrait réunir près de 10 000 personnes, le diplomate a dressé le bilan de ses trois années de mission à Maurice, marquées par un renforcement sans précédent de la coopération franco-mauricienne à travers, entre autres, la visite officielle du président de la République française, Emmanuel Macron, à Maurice. À quelques semaines de son départ, prévu à la fin du mois d’août, il a également annoncé l’ouverture, dans un mois, des nouveaux locaux de l’ambassade de France à Telfair, à Moka, symbole d’une relation bilatérale appelée à se consolider davantage.
De nombreux projets avaient été annoncés notamment en marge de la visite du président Macron à Maurice. Où en est-on aujourd’hui dans leur déploiement ?
Tous les projets annoncés sont en cours de mise en œuvre. Je pense notamment à nos actions dans le domaine de l’eau avec l’AFD (Agence Française de Développement), qui se déploient aussi bien à Maurice qu’à Rodrigues. Nous portons un nouveau programme d’investissement de 120 millions d’euros pour le secteur de l’eau, que nous espérons mettre en œuvre cette année. Ce projet combine un prêt de 100 millions d’euros de l’AFD et un don de 20 millions d’euros de l’Union européenne, avec pour objectif d’améliorer la distribution et la gestion de l’eau à Maurice.
Des actions annoncées sont aujourd’hui mises en œuvre avec La-Réunion, notamment en matière de sécurité maritime. Nous avons signé des accords qui permettent aux forces françaises à La-Réunion — les FAZSOI (Forces Armées de la Zone Sud de l’Océan Indien) — de collaborer étroitement sur le terrain avec les garde-côtes mauriciens. Cette coopération concrète a permis, au cours des derniers mois, de réaliser d’importantes saisies de drogue. En mobilisant conjointement les navires des FAZSOI et les avions de surveillance mauriciens Dornier, nous avons pu repérer des trafiquants et procéder à l’arraisonnement de navires transportant d’importantes cargaisons de stupéfiants. C’est un exemple très concret de l’efficacité de notre partenariat.
Au-delà du volet sécuritaire, notre coopération s’exprime fortement dans le domaine culturel. C’est le cas du partenariat entre le Musée de l’esclavage intercontinental de Port-Louis et le Musée de Villèle à La-Réunion, qui s’est récemment traduit par une exposition conjointe à Maurice.
Par ailleurs, nous collaborons activement avec les autorités et le secteur privé mauriciens sur une politique de préservation du patrimoine. Annoncée dans le dernier discours budgétaire du Premier ministre, cette initiative devrait déboucher prochainement sur la création d’une structure mixte, publique-privée, entièrement dédiée à la sauvegarde du patrimoine national. »
Il y a également eu cette année l’Africa Forward organisé à Nairobi et qui s’est révélé être un succès.
Ce sommet incarne une nouvelle vision des relations Afrique-France, co-organisé de bout en bout avec nos amis kenyans, à l’invitation des présidents Ruto et Macron. La participation a été assez remarquable : plus de 35 chefs d’État africains et 4 500 délégués, issus des cercles officiels comme du secteur privé, s’étaient donné rendez-vous à Nairobi.
C’était un événement résolument axé sur l’investissement, et Maurice y est venue en force avec une délégation de plus de 80 personnes menée par le Premier ministre, mêlant acteurs privés et société civile. Au-delà des gros chiffres annoncés, ce qu’il faut retenir, c’est la présence massive des grands CEO. Le message sur place était clair : l’Afrique regorge de projets viables, l’investissement y est possible, et c’est le moment idéal pour se lancer.
En marge du sommet, le Premier ministre et le président Macron se sont à nouveau rencontrés. C’est un signal fort, car ils se sont énormément vus l’année dernière. Après le sommet de la COI à Antananarivo en avril, et malgré une visite ici annulée à la dernière minute, le président a tenu sa promesse de revenir. Ils se sont ensuite entretenus au sommet des Océans à Nice, puis à l’Élysée, à New Delhi pendant l’été, lors de sa visite officielle en novembre, et enfin à Nairobi en juin.
Je ne pense pas qu’il y ait d’autres chefs d’État ou de gouvernement africains avec lesquels le président Macron ait eu autant d’échanges depuis un an. Nous en sommes ravis, car cela illustre parfaitement le caractère unique et privilégié de la relation entre Maurice et la France.
On a également beaucoup parlé à Maurice de la table ronde sur l’économie bleue à laquelle le président du Sénégal et le Premier ministre mauricien ont participé…
À Nairobi, l’une des quatre tables rondes thématiques était consacrée à l’économie bleue et aux océans. Elle était coprésidée par le président du Sénégal et le Premier ministre de Maurice en présence du président Macron. Pour nous, c’était un signal fort, car Maurice est un partenaire incontournable sur les enjeux océaniques.
Rappelons qu’au sommet des Océans à Nice, l’un des grands défis était la ratification du traité BBNJ pour la protection de la biodiversité en haute mer. Maurice a été parmi les tout premiers pays à le signer et à le ratifier. C’est un véritable champion de la biodiversité marine et il nous paraissait essentiel de le mettre à l’honneur. Cela fait parfaitement écho à la formule de votre Premier ministre : “Maurice est un petit État insulaire, mais un grand État océanique”. C’est une vision que nous partageons et qu’il faut valoriser !
Et pour Maurice, quelles sont les retombées d’Africa Forward ?
Honnêtement, je n’ai pas encore de chiffres précis, et je pense que ce sont les chefs d’entreprise qui vous le diront. Mais tous ceux qui étaient sur place m’ont confié que l’expérience était extrêmement intéressante. Ils ont pu échanger avec des homologues africains et français à un niveau très élevé, des décideurs qu’on ne rencontre pas tous les jours. Cela a permis de nouer des contacts très opérationnels, avec des perspectives de contrats et de co-investissement à la clé.
Par ailleurs, Maurice s’est imposée comme le carrefour bancaire et financier leader de la région africaine. La place financière mauricienne sert de plateforme de transit sécurisée pour 10 % de la totalité des investissements directs étrangers (IDE) injectés sur l’ensemble du continent africain.
La France souhaite capitaliser sur ce rôle de canalisateur de capitaux en développant des partenariats conjoints, associant étroitement les entreprises françaises aux structures financières mauriciennes.
Dans le dialogue entre la France et Maurice, il y a aussi l’IA dont on parle beaucoup. Nous voyons que Orange veut accélérer sa présence à Maurice.
Orange accélère sa présence à travers sa filiale Orange Business Services, qui gère ses centres de services aux entreprises. Sur les cinq centres mondiaux du groupe, l’un est implanté ici à Maurice, générant plusieurs milliers d’emplois, avec une extension qui se développe actuellement à Madagascar.
Lors de la visite présidentielle, nous avions d’ailleurs mis l’accent sur le numérique au Caudan Waterfront, notamment via une compétition de l’ONG AI for Good. Depuis deux ans, elle invite les jeunes de l’océan Indien à créer de courts films grâce à l’intelligence artificielle.
C’est une excellente façon de démontrer les opportunités économiques de l’IA pour la jeunesse mondiale. Contrairement au déploiement très progressif d’Internet il y a 25 ans, qui avait favorisé les pays développés, l’IA offre une simultanéité inédite : dès qu’un nouveau modèle de ChatGPT ou de Claude sort, un jeune à Madagascar ou au Burkina Faso y a accès en même temps qu’un ingénieur aux États-Unis ou en France.
Il n’y a plus besoin d’être à Stanford ou à Palo Alto ; un simple smartphone et un bon accompagnement permettent de réaliser des projets remarquables. Notre rôle, à travers le soutien de l’ambassade à ce concours Ai for good, est d’encourager cette appropriation tout en ouvrant la réflexion sur une IA responsable, éthique et consciente de son impact climatique. À commencer par le fait qu’il ne faut pas tricher avec l’IA.
La mobilisation financière dont vous avez parlé un peu plus tôt dans le secteur de l’eau, est-ce qu’elle est additionnelle au prêt de politique publique ?
Oui, c’est additionnel. Le prêt de politique publique de 200 millions est en œuvre. On en a décaissé — je n’ai plus les chiffres exacts en tête — on doit avoir décaissé à peu près 120 millions sur ce prêt de politique publique.
Ces financements sont-ils destinés au remplacement des tuyaux vétustes ?
Ce projet vise globalement à moderniser la gestion de la distribution et de l’assainissement. On imagine souvent que les fuites sont uniquement dues à la vétusté des tuyaux, mais le facteur clé est en réalité la pression. Plus elle est élevée, plus les pertes augmentent au moindre défaut du réseau.
Or, cette pression dépend directement du dénivelé : chaque tranche de 10 mètres d’altitude ajoute 1 bar de pression. Si vous injectez de l’eau depuis le Trou-aux-Cerfs sans sectoriser le réseau, la pression devient excessive en contrebas, provoquant des fuites massives. Pour optimiser les performances à Maurice sans même changer les canalisations, il est donc crucial de structurer le réseau par altimétrie afin de réguler la pression par paliers, une gestion qui reste aujourd’hui très imparfaite sur l’île.
Cette approche technique s’applique-t-elle à d’autres secteurs ?
Tout à fait. Nous appliquons la même logique d’optimisation intelligente à l’électricité. Un partenariat avec EDF et EDF La-Réunion a été signé pour apporter notre expertise technique au réseau mauricien. L’enjeu consiste à mieux préparer le réseau à ‘intégration des énergies renouvelables. Il faut pour cela avoir un réseau connecté, un Smart Grid, indispensable pour gérer intelligemment et intégrer efficacement les énergies renouvelables.
En ce moment, on voit que l’Accord de Partenariat Économique (APE) entre l’Europe et Maurice, et la région, est en train d’être mis en œuvre. Ça veut dire que la France va s’engouffrer dans cette structure pour les investissements ?
Le nouvel Accord de Partenariat Économique (APE) avec l’Union européenne succède à l’accord intérimaire. Il regroupe quatre pays de l’océan Indien — Maurice, Madagascar, les Seychelles et les Comores — ainsi que le Zimbabwe pour des raisons historiques. Si les négociations sont closes avec les États insulaires, elles se poursuivent avec le Zimbabwe sur la libéralisation des services. Une déclaration politique a été signée à Maurice pour marquer la fin de cette phase, et le texte est en cours de révision juridique avant sa signature officielle dans les mois à venir.
Cet APE de dernière génération est le plus moderne conclu par l’UE en Afrique. Dans un contexte de vives tensions commerciales mondiales, il représente un atout majeur en ouvrant totalement le marché européen aux produits de la région, quasiment sans quotas ni droits de douane. De plus, il intensifie la libéralisation du commerce intrarégional et sécurise durablement nos débouchés, tout en favorisant l’investissement européen.
Quant à la France, premier investisseur étranger à Maurice, notre ambition est de consolider cette position. Le marché mauricien étant restreint avec ses 1,2 million d’habitants, la véritable opportunité réside dans le co-investissement. Nous voulons promouvoir des partenariats stratégiques combinant l’expertise terrain des groupes mauriciens et l’apport technologique des entreprises françaises pour se projeter ensemble vers les grands marchés d’Afrique continentale et d’Inde. L’expertise des groupes mauriciens sur la technologie des groupes français pour aller ensemble sur ces marchés.
La France préside actuellement la Commission de l’océan Indien (COI). Comment s’annonce cette présidence ?
Oui, pour une année. Nous avons la présidence de la COI, avec un agenda qui va être ciblé à la fois sur la réforme de la COI. Nous pensons qu’il y a des sujets sur lesquels il faut que cette organisation progresse en termes de sécurité financière, parce que la COI a un portefeuille d’activités très important, mais qui risque de se réduire dans les temps qui viennent. Donc il faut renouveler le portefeuille d’activités de la COI. Il faut probablement améliorer encore le processus de décision et de fonctionnement.
Et puis il y a quelques priorités sectorielles. Il y en a une sur la sécurité maritime, qui est extrêmement importante. Il y en a une autre sur laquelle on intervient déjà fortement et qu’on voudrait continuer à renforcer, qui concerne la prévention et la gestion des catastrophes naturelles, notamment en cas de cyclones, par exemple, ou autres, sur lesquels nous estimons que la COI a un rôle important à jouer. Et on essaye de le faire en s’appuyant notamment sur les infrastructures que nous avons à La Réunion.
Quid de la souveraineté alimentaire ?
La souveraineté alimentaire est un thème qui a été beaucoup poussé sous la présidence précédente, celle des Comores, qui est un thème que Madagascar mettait beaucoup en avant et sur lequel on va continuer à regarder ce qu’il est possible de faire.
Vous êtes aussi arrivé presque au terme de votre mandat, n’est-ce pas ?
Oui, cela va se faire dans trois semaines exactement. Ça fera trois ans que je suis arrivé à Maurice. Je vais partir en congé un petit peu, mais je serai encore là ensuite jusqu’à la fin du mois d’août. Et je quitterai Maurice à la fin du mois d’août.
Quel est votre bilan ?
D’abord, je dirais à titre personnel que cela a été trois années de très grand bonheur professionnel et personnel. Le plaisir que l’on a à travailler à Maurice est lié, bien sûr, à la qualité de l’environnement. C’est un magnifique pays. Et à l’accueil des Mauriciens. J’ai rarement vu d’endroits avec un accueil aussi chaleureux et agréable qu’à Maurice.
Mais professionnellement, pour aller plus loin, c’est aussi fondamentalement le fait d’avoir une relation qui est fondée sur le respect mutuel, la confiance, l’amitié et les valeurs partagées. Et ça, quand on est ambassadeur, ça rend le métier incroyablement facile et agréable. Donc cela, c’était pour un petit peu l’ambiance générale.
En termes de bilan, il y a quand même des éléments extrêmement positifs. Ce que j’en retiens, bien sûr, le point d’orgue, c’est la visite du président de la république. Première visite officielle d’un président depuis plus de 30 ans à Maurice, et qui marque l’importance attachée à ces liens. C’est également l’investissement dans une nouvelle ambassade qui aura été un gros chantier. Et cette ambassade va ouvrir ses portes dans un mois maintenant. C’est la relance de la commission mixte entre La-Réunion et Maurice. L’organisation de cette commission mixte a eu lieu il y a un an et demi.
Donc énormément de très beaux sujets. Je pourrais parler de tas de projets spécifiques. Nous avons parlé des projets dans le domaine culturel. Dans le domaine éducatif, le projet sur l’introduction de filières d’enseignement bilingue d’excellence à Maurice, qui est une très jeune initiative également. Les domaines en matière d’eau, d’énergie, d’environnement… Donc beaucoup d’éléments extrêmement positifs pour moi à la fin de ce séjour.
Allez-vous retrouver votre place en Afrique ?
Ce n’est pas encore complètement officiel. A priori, je devrais changer un peu de secteur d’activité, mais je vous en dirai plus quand ce sera officiel. Mais après avoir été ambassadeur à Maurice, c’est très difficile d’être ambassadeur dans un autre pays.
Vous avez été sur des territoires un peu plus perturbés, avec des situations politiques un peu plus… ?
Il m’est arrivé de travailler dans des environnements plus compliqués que Maurice. Avant de venir à Maurice, j’ai été envoyé spécial pour le Sahel. Je peux vous dire que ce n’aura pas été le poste le plus facile.
Vous avez aidé à la consolidation de la coopération régionale…
L’IORA (Indian Ocean Rim Association). Comme vous le savez, nous sommes à la fois membres de la COI, mais également de l’Association des pays riverains de l’océan Indien (IORA). On travaille sur les deux échelles. Tout ça s’inscrit plus globalement dans ce qu’on appelle la stratégie de la France pour l’Indo-Pacifique.
Pour le dire simplement, la France est un État de l’Indo-Pacifique à travers les territoires français de l’océan Indien — donc La-Réunion et Mayotte — mais aussi les territoires du Pacifique : la Nouvelle-Calédonie, la Polynésie française, Wallis-et-Futuna. Et la France, État riverain de cette partie du monde, souhaite jouer un rôle de puissance régionale, de paix et de stabilisation.
C’est vraiment l’ambition qui est la nôtre. Nous voulons éviter que cette partie du monde devienne le théâtre d’affrontements bilatéraux. Nous pensons qu’il faut préserver le multilatéralisme, préserver une voie qui donne toute sa place à la négociation, à la gestion concertée des situations. Et voilà, c’est notre ambition.
Avec votre expérience, sentez-vous que la paix est possible ?
Je pense que personne ne peut répondre à cette question aujourd’hui. Nous voyons bien qu’il y a un niveau des tensions dans le monde qui est extrêmement élevé, plus élevé qu’il ne l’a été probablement au cours de toutes ces dernières années. Cela s’est traduit malheureusement par une conflictualité réelle très forte. Nous le voyons, pour prendre deux exemples évidents : en Europe avec l’agression russe contre l’Ukraine, et évidemment au Proche et Moyen-Orient avec le conflit du Golfe qui se poursuit encore aujourd’hui au Liban.
Même vis-à-vis de l’Iran nous voyons que la situation est fragile. Il ne faut pas oublier d’autres conflits dans le monde qui font énormément de victimes. Je pense au Soudan, dans l’Afrique des Grands Lacs avec des situations très dures sur le plan humain. La France essaie de prendre toute sa place pour être une partie de la solution. Nous ne pouvons pas vous donner une vision totalement optimiste de l’évolution du monde.
JMP

