Derrière un itinéraire atypique se dessine une même quête, celle de comprendre les mécanismes qui gouvernent le monde pour mieux accompagner les transformations de notre société. De son enfance entre l’île Maurice et la France jusqu’à ses responsabilités au sein du GIECo (en raccourci, le GIEC du comportement humain), Alvin Ramgobeen, directeur général (DG) d’Alliance pour le GIECo et expert international de la donnée, défend aujourd’hui une conviction forte : les défis environnementaux et sociétaux de toute nature ne pourront être relevés sans une meilleure compréhension du comportement humain. Il nous partage son parcours de vie, entre science, intelligence artificielle, climat et avenir de l’humanité.
Avant d’évoquer sa carrière, Alvin Ramgobeen, qui habite aujourd’hui dans la région parisienne, préfère revenir à ses origines. Un hommage d’abord à sa mère, qui l’a élevé dans des conditions difficiles. Né en France, il rejoint l’île Maurice à l’âge de trois semaines, où il passera ses premières années auprès de sa grand-mère et de ses tantes qui contribueront à son éducation. « J’ai grandi dans un univers mauricien extraordinairement riche, entouré de gens qui m’ont accueilli comme leur propre enfant », raconte-t-il.
Cette enfance marquée par la solidarité laisse une empreinte durable. Elle nourrit aujourd’hui encore sa vision profondément humaniste des relations sociales. Vers l’âge de cinq ans, Alvin Ramgobeen rejoint celui qui deviendra son père en France, dans un environnement très différent. Au sein d’une famille passionnée de littérature, de journalisme et d’art, il découvre un univers intellectuel qui l’amène très tôt à s’interroger sur la vérité, le débat d’idées et la compréhension du monde. Pourtant, c’est vers les sciences qu’il se sent le plus attiré.
La fascination de la physique
Son parcours étudiant l’emmène dans les grandes universités parisiennes où il étudie la physique fondamentale, notamment la mécanique quantique, relativité, physique des hautes énergies. « Je voulais comprendre le monde. Cette recherche de la vérité ne m’a jamais quitté. » Il évoque avec émotion la qualité exceptionnelle de l’enseignement supérieur français, qui lui a permis d’accéder à des savoirs scientifiques de très haut niveau.
Après une spécialisation en biophysique moléculaire, il rejoint le laboratoire dirigé par Pierre Joliot, petit-fils de Pierre et Marie Curie, académicien et professeur au Collège de France. Une thèse lui est proposée à l’école Polytechnique. Pour beaucoup, ce serait l’aboutissement naturel de plusieurs années d’efforts. Lui refuse. Non par désintérêt pour la recherche, mais en raison du climat « humain. » Le renoncement est douloureux. « Je suis parti avec une promesse : quitter les sciences, mais revenir un jour pour les servir autrement. » À cet instant, il ne sait pas encore que cette phrase va le rattraper à peine trente années plus tard.
Dix métiers en dix ans
Souhaitant découvrir le monde de l’entreprise, Alvin Ramgobeen complète sa formation par des études de marketing et de management tout en travaillant en alternance dans une société de services numériques. Chez Unilog, entreprise aujourd’hui disparue mais encore reconnue pour sa culture managériale, il enchaîne près de dix fonctions en une décennie. Développeur, chef de projet, responsable de mission, directeur… chaque poste lui permet d’élargir son champ de compétences.
Plus encore que les aspects techniques, il retient l’esprit d’entreprendre qui régnait alors. « On nous faisait confiance. On nous donnait les moyens d’agir, de grandir et de révéler notre potentiel. » Selon lui, les entreprises jouent un rôle fondamental dans la construction des individus lorsqu’elles savent associer autonomie, apprentissage et responsabilité. C’est ce qui manque cruellement de nos jours pour les jeunes diplômés, déplore-t-il.
Depuis plus de vingt ans, il se concentre sur la donnée. Le monde dans lequel il évolue a déjà connu trois ruptures. Celle du sens de la donnée avec la Business Intelligence, puis celle des modèles business et du ROI avec le Big Data et, enfin, celle des promesses et des peurs civilisationnelles et existentielles face l’avènement de l’IA. Plus de 1 000 milliards d’euros d’actifs sont passés entre ses mains. Mais ce qu’il retient, indépendamment de la taille des organisations, des PME jusqu’aux grands groupes du CAC 40, c’est que la réelle difficulté ne repose pas uniquement sur la technologie. « Dans la pratique, la vraie complexité, elle est humaine. »
Pour l’aborder, sa méthode empirique est holistique. Alvin Ramgobeen fait dialoguer tous les niveaux de l’entreprise : directions générales, comités exécutifs, managers intermédiaires équipes métiers et opérationnels, et experts techniques, mais également éditeurs et startups. Sa capacité à être didactique tout en mettant en lumière les incidences et les responsabilités de chacun est reconnue par ses pairs partout en France comme un levier essentiel de réussite de ses projets.
Pourquoi créer un « GIEC du comportement » ?
L’idée est simple. Si les scientifiques comprennent désormais relativement bien les mécanismes physiques du changement climatique, ils y sont parvenus par une approche transdisciplinaire, la seule en capacité à « debunker » des phénomènes hautement complexes. Or, depuis des décennies, l’humanité dispose de la compréhension des phénomènes climatiques, de ce qu’il est nécessaire de changer et dispose même de solutions qui ont fait leurs preuves. Pour autant, « nous avons énormément de difficultés à passer à l’action ». Alvin Ramgobeen fait un parallèle entre son expérience en entreprise et en déduit sans détour que le cœur de la problématique réside bien dans l’humain et ses mécanismes de prises de décisions.
C’est pour ces raisons qu’il s’engage au sein du GIECo. Le GIECo, explique-t-il, rassemble à l’échelle mondiale plus de 1 000 scientifiques autour de 70 disciplines (génétique, neurologie, psychologie, économie ou encore philosophie, politique et bien d’autres) afin de mettre enfin à nu « ce qui ne tourne pas rond chez nous » comme il aime à dire. L’Alliance, qu’il anime en tant que DG, a pour mission de faire connaître au plus grand nombre l’existence du GIECo, aide à la levée de fonds et accompagne tout acteur motivé à expérimenter un changement au sein de son organisation.
L’objectif est de produire une compréhension systémique du comportement humain afin de comprendre ses freins qui l’empêchent d’être et des leviers qui le mettent en actions. Le but est de fournir au monde des moyens d’action à toutes les échelles tant individuelles qu’au niveau des organisations, des nations ou bien encore à l’échelle civilisationnelle.
Comprendre le complexe avant d’agir
Selon lui, la crise climatique et notre immobilisme à l’échelle mondiale ne peut être réellement comprise qu’à travers les interactions complexes entre les multiples mécanismes qui s’opèrent en nous et a toutes les échelles dans lesquelles l’humain évolue. Pour illustrer les niveaux de complexité auxquels nous avons à faire face, Alvin Ramgobeen rappelle une des révélations issues des travaux du GIEC qui montre que l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère, pourtant exprimée en quelques centaines de parties par million, suffit à déclencher des effets d’emballement considérables (dit effet papillon). Ces modifications entraînant à leur tour plus de 50 boucles de rétroactions qui entretiennent elles-mêmes le réchauffement.
Une fois ces mécanismes enclenchés, il devient extrêmement difficile de les arrêter à l’échelle d’une vie humaine. Pour autant, il refuse toute posture fataliste. Il est convaincu que l’humain et l’humanité disposent de ressources inexplorées et regorge de capacités collectives à changer. Face à la complexité des mécanismes humains, seul un organisme similaire au GIEC peut parvenir à poser convenablement le problème afin de le résoudre. Cette conviction constitue le cœur du travail mené par les scientifiques du GIECo.
Une nécessaire évolution de nos comportements
L’organisation investigue de nombres savoirs afin de mener sa quête vers une compréhension étendue de l’humain. Or, selon lui, l’enjeu est de taille et dépasse largement la transition écologique. Il s’agit de mieux comprendre l’humain lui-même. Il aime à nous mettre en garde : « Chaque personne possède sa propre représentation du monde. Il y a autant de visions de la Terre qu’il y a de cerveaux humains. »
Qui plus est, le comportement humain change s’il est sous stress ou pas. S’il est seul ou en groupe. Selon les règles de vies et des ressources dont il dispose. Dès lors, aucun changement durable ne peut être imposé de manière uniforme. Chaque individu doit construire son propre chemin avec l’appui du collectif, des organisations et des états. Cela vaut pour la transition écologique, que tout autant que celle qui concerne la baisse drastique de la biodiversité dont on ne parle pas assez et bien sûr de l’IA et de sa montée en puissance.
L’intelligence artificielle : opportunité et vigilance
Au sein de l’Alliance, en plus des valeureux scientifiques qui œuvrent à consolider les savoirs en mode transdisciplinaire, Alvin Ramgobeen a la chance d’être entouré de formidables talents bénévoles qui œuvrent sur des chantiers d’envergure. Un des chantiers essentiels est d’aider les dirigeants à intégrer les connaissances scientifiques dans leurs décisions stratégiques.
Par ailleurs, il estime que les entreprises jouent un rôle comparable à celui des mitochondries dans une cellule : elles produisent l’énergie qui permet à nos sociétés de fonctionner. Elles peuvent donc devenir un levier majeur de transformation. Certains éléments des rapports publiés par le GIECo peuvent fournir aux dirigeants des clés de lecture nouvelles, afin qu’ils puissent adapter leurs organisations dans un environnement devenu extrêmement instable. C’est précisément ce qu’il présentera le 2 juillet à l’Académie du Climat, et ce, grâce au concours de toute l’équipe.
Selon Alvin Ramgobeen, les méthodes classiques de planification atteignent aujourd’hui leurs limites. Autrefois, les entreprises élaboraient des plans stratégiques sur cinq ans. Désormais, l’accélération des crises géopolitiques, climatiques, économiques ou technologiques rend ces exercices beaucoup plus incertains. La véritable compétence des dirigeants devient donc leur capacité d’adaptation. Cette agilité repose largement sur les capacités cognitives humaines, que chacun peut apprendre à développer tout au long de sa vie.
Maurice, laboratoire de l’humanité
L’intelligence artificielle occupe également une place importante dans sa réflexion. Il considère cette technologie comme une extension de l’intelligence humaine. Mais cette évolution soulève également des questions énergétiques, philosophiques et civilisationnelles majeures. Que se passerait-il si des intelligences artificielles dépassent nos capacités humaines ? Pour lui, la question essentielle n’est toujours pas technologique, mais bien humaine.
À l’image d’un couteau qui peut servir à cuisiner ou à blesser, l’intelligence artificielle dépend avant tout des intentions de ceux qui la développent et l’utilisent, avec « la petite cerise » que cette même IA montre des comportements déviants : « mentir pour rester allumé », « se sauvegarder ailleurs sans nous le dire », etc. D’autant qu’elle est survalorisée et entraîne un aveuglement. Alvin Ramgobeen confie qu’il se peut qu’on ne se rende compte que trop tard de son implantation vitale au sein des économies modernes avant… Selon lui, l’humain doit donc veiller à rester au centre des décisions et avec un certain discernement autour de son usage.
L’entretien s’achève sur une note profondément personnelle. L’île Maurice conserve une place particulière dans son cœur. Pour Alvin Ramgobeen, aujourd’hui âgé de 51 ans et père de deux enfants, cette île représente une expérience unique de coexistence culturelle. Religions, langues, traditions et origines diverses y cohabitent depuis plusieurs générations dans un équilibre remarquable. « Maurice est une merveilleuse anomalie dans l’histoire de l’humanité. » Il observe que les visiteurs étrangers évoquent presque toujours, au-delà des paysages, l’accueil chaleureux des Mauriciens et de ce qu’ils ont ressenti d’unique à leur contact. Il est fier des Mauriciens qui démontrent chaque jour des qualités humaines qui constituent selon lui une richesse précieuse. À ses yeux, l’île pourrait même servir de laboratoire pour imaginer la coopération mondiale dont l’humanité aura besoin dans les décennies à venir.
« Peut-être que ce que les Mauriciens vivent déjà au quotidien préfigure ce que le reste du monde devra apprendre à construire. » Une conviction qui résume parfaitement son parcours : comprendre les êtres humains pour mieux préparer l’avenir de la planète.
Alvin Ramgobeen, directeur général Alliance pour le GIECo

