Il est minuit au Musée d’Orsay à Paris. Je ne sais pas comment j’y suis arrivée, mais je me retrouve seule parmi des collections de peintures exceptionnelles. J’en profite pour parcourir des yeux ce qui m’entoure dans les salles sombres. C’est l’hiver et il fait froid.
Je suis attirée par un tableau éclairé par une lumière fine, mais éclatante. Il s’agit de La nuit étoilée sur le Rhône, de Van Gogh. Je ne peux m’empêcher de m’en approcher pour le toucher du bout des doigts. Ce tableau est presque hypnotique. Je l’effleure et parviens presque à sentir les odeurs de la ville d’Arles, dans le Sud de la France, et à entendre les bruits de cette nuit-là. Je me rapproche, encore, encore plus près et soudain…
Je suis happée par le tableau et me retrouve dedans avec stupéfaction et avec l’émerveillement que l’on éprouve devant les lieux dont on a rêvé. J’entre, aussi et surtout, avec beaucoup d’hésitation.
Le ciel m’accueille le premier. Il n’est pas noir ni même tout à fait bleu : il est de cette couleur profonde que prennent les pensées quand elles se mettent à éclairer nos jours. Les étoiles, larges et vivantes, scintillent comme de petits cœurs suspendus au-dessus du fleuve. Elles semblent contentes d’avoir une invitée surprise.
Puis, toute légère, je glisse, comme une feuille vers le sol et pose mes pieds sur la berge. Sous l’effet de mes pas, l’eau du fleuve frétille tout en recueillant les lueurs de la ville et les étire en longues colonnes d’or. Elles me font penser à des chemins tracés par des pinceaux. Je me surprends à suivre ces reflets du regard, persuadée qu’ils me révéleront les secrets des amoureux qui y viennent la nuit pour passer du bon temps. Je croise d’ailleurs un couple, chapeaux enfoncés sur la tête, qui marche bras dessus bras dessous tout en chuchotant leurs souvenirs. Je ne peux distinguer leurs visages.
Près de l’eau, deux embarcations sommeillent. Leurs mâts dressés vers les étoiles donnent l’impression qu’elles veulent toucher le ciel. Mais, pauvres diables, ils ont encore du chemin à faire…
Je découvre, cachée dans l’ombre, une petite fleur blanche au bord du chemin. Comment a-t-elle trouvé sa place dans cet univers de bleus et d’or sans aucun espace vert ? Sa fragilité est évidente et sa croissance en ce lieu est surprenante. C’est un exemple pour qui prend le temps de regarder cet exploit.
Autre surprise de la nature, nichée entre deux pavés de la berge, une minuscule créature, comme sculptée dans l’ambre, m’observe avec des yeux ronds et malicieux. C’est un colibri, dépaysé, et il me fait un clin d’œil. Plus loin, posé à même le sol, un petit miroir avec un cadre d’or pur, ciselé avec une finesse incroyable. Ce miroir reflète mon visage tantôt lorsque j’avais cinq ans, tantôt comme je serai à quatre-vingt-cinq ans.
Le pont, au loin, courbe son dos sombre avec la patience et la résilience de ceux qui ont vu passer des vertes et des pas mûres. Je m’avance prudemment vers lui. Il ne paraît pas si solitaire quand on se rapproche. Sur le parapet, là où les lumières de la ville meurent, repose un objet improbable : un pinceau, son manche usé d’un bois chaud. Sur ses poils encore humides scintillent des pigments d’un bleu profond et d’un jaune éclatant, exactement ceux composant la peinture. C’est comme si l’artiste venait tout juste de le poser. Est-ce une invitation muette à prolonger, du bout des doigts, son rêve avec lui ? À côté de l’objet trouvé, un chat brun sommeille tranquillement.
Quelques maisons veillent encore autour du fleuve. Leurs fenêtres laissent entrevoir la lumière intérieure et la douceur et l’intimité de ceux qui habitent là. Dans cette nuit étoilée, je suis seule à arpenter les ruelles de ce côté de la ville et pourtant, à chaque pas, j’entends des confidences sorties de je ne sais où : le froissement d’une robe de nuit en satin, un rire oublié, le murmure d’un marin qui rattache sa barque, un enfant qui appelle sa mère. Je sens aussi des parfums se dégager des maisons : une soupe chaude, de la lavande, de la bière, un rôti au four, un cigare…
Je reste là longtemps, immobile, à écouter le clapotis du fleuve. Dans cette nuit peinte, tout semble plus vaste : le silence, les couleurs, et même mon propre cœur. Je constate alors qu’il existe des promenades qui ne mènent nulle part, sinon vers soi-même.
Puis, je m’assieds sur la berge pour écouter un chant. C’est celui des étoiles qui se mêle au doux bruit du fleuve et les paroles viennent, elles, des confidences portées par le vent. Une mélodie douce, cristalline, qui résonne dans le silence de cette nuit peinte.
Je réalise que le tableau s’anime au fur et à mesure que je me promène. Il s’inspire en fait de moi — mes souvenirs, mes pensées — et de la partie vibrante de qui je suis ; cette part faite d’émotions, de rêves et d’ambitions.
Je sais que cette promenade ne se terminera jamais vraiment, car elle éveille en moi un univers infini de possibilités, où chaque couleur, chaque lumière, chaque ombre révèle un secret, cache une surprise ou annonce une découverte inattendue, attendant tous d’être partagés. Chacun est une histoire qui ne se lit pas avec des mots, mais avec des étoiles et de l’or, des couleurs et des rêves, au bout d’un pinceau.
Soudain, un souffle d’air fait frissonner la surface de l’eau. Je sursaute. Ce n’est pas une brise ordinaire, mais une vibration ténue, comme si la toile elle-même se mettait à vibrer. Des vagues s’agitent dans le fleuve. L’une des colonnes d’or, qui s’étire paresseusement depuis la rive opposée, se met à tournoyer vigoureusement, puis se détache. Les couleurs se mélangent. Je suis ballottée puis projetée hors de la peinture.
Je suis maintenant sur le sol froid du Musée d’Orsay.
Une lumière fine mais éclatante illumine toujours le mur, mais le tableau a maintenant laissé la place à un espace vide. Il n’est plus là. Ô misère, il a été volé !
Je me demande alors : le voleur a-t-il emporté avec lui bien plus qu’une toile ? Mes lumières intérieures, mes souvenirs et mes rêves…

