Fenêtres — Lakok pistas

Hadia a 15 ans. Ce samedi 11 juillet 2026, avec sa sœur âgée de 18 ans, elle a marché en tête de la grande manif organisée à Port-Louis pour protester contre la réforme des pensions. Pourquoi est-elle là ? « Parce que je suis concernée par ce qui se passe dans notre pays, et je trouve que là, ça ne va pas du tout », affirme-t-elle résolument.

- Publicité -

Comme elle, des milliers de personnes de tous âges, retraité-es mais pas seulement, ont participé à cette marche de protestation où l’affluence a surpris même les leaders syndicaux qui l’ont initiée. Et si certaines personnes disaient haut et fort que l’on se serait bien passé de la présence de certains hommes politiques, comme l’ex-Premier ministre Pravind Jugnauth (hué par quelques participants), il est intéressant de noter que jamais sans doute dans l’histoire récente de Maurice, une manifestation appelée par des dirigeants syndicaux n’avait réuni une foule aussi conséquente. Preuve que ce ne sont pas seulement les partis politiques qui peuvent drainer les foules.

Assis dans un coin sur un petit rebord au Jardin de la Compagnie, point d’arrivée de la manif, le syndicaliste Jack Bizlall observe en hochant la tête. « Li bien bon », commente-t-il avec calme. Le gouvernement a eu beau, la veille, tenir une conférence de presse animée par le ministre de la Sécurité Sociale, Ashok Subron, pour annoncer que la réforme des pensions imposée sans consultation dans le discours du budget du 19 juin dernier avait été réformée en mieux, rien n’y a fait. Les très nombreuses personnes présentes ont tenu à être là pour exprimer leur colère face à ce qui est reçu comme une insulte. Et pour dire aussi une chose autrement plus grave : à savoir qu’elles n’ont plus confiance en ce que leur dit ce gouvernement. Comment, de fait, peut-il en être autrement, quand on nous assène une réforme drastique le 19 juin 2026, pour dire le 22 juin, face au mécontentement populaire, que cette réforme est modifiée, pour ensuite venir le 10 juillet annoncer encore d’autres modifications, qui remettent totalement en question la réforme déjà opérée en juin 2025, qui demeurent mal expliquées et laissent persister un flou délétère à bien des endroits ?

- Publicité -

Qui nous dit qu’on ne viendra pas encore nous imposer autre chose dans quelques jours ? Qui nous dit que tout ne sera pas encore chamboulé l’an prochain, en juin 2027 ? Comment accepter, depuis l’an dernier, d’être plongés dans une insécurité permanente quant à ce que seront nos revenus chaque mois ? Car ce ne sont pas seulement les 271,896 pensionné-es que compte Maurice qui sont ici concerné-es. Ce sont toutes les personnes qui travaillent dans ce pays, salarié-es des secteurs public et privé, self employed et petits entrepreneurs, personnes œuvrant au sein du foyer, qui se retrouvent dans l’incertitude la plus totale concernant leur avenir proche, les dépenses qu’ils-elles peuvent ou pas engager, les projets que l’on peut ou non faire, comment vivre au quotidien tout court. Alors que chaque personne sait qu’elle doit faire un budget pour elle, pour sa famille ou pour son entreprise, comment ce gouvernement a-t-il pu venir annoncer sans autre forme de procès que des personnes touchant déjà une pension ne la percevraient plus à partir de janvier 2027, si elles n’arrivent pas à prouver qu’elles n’ont pas d’autres revenus ? Alors que ces personnes ont établi un budget comprenant cette pension pour faire face à des prêts logement, aux études de leurs enfants, aux soins toujours plus chers de leurs parents plus âgés, à un coût de la vie qui ne cesse de prendre l’ascenseur ?

Comment peut-on, unilatéralement et sans aucune discussion, décider qu’un contrat social unissant l’État et les citoyens mauriciens depuis près de huit décennies pouvait ainsi être rompu sans aucune consultation, aucune discussion, aucun respect pour le peuple travailleur que sont les Mauriciens ? Pour celles et ceux qui, par leur labeur, largement sous-payé, ont permis que Maurice accomplisse une performance économique qualifiée de remarquable pour passer du statut de pays en voie de développement à celui de pays nouvellement industrialisé.

- Advertisement -

Car c’est ce pays dont les économistes internationaux disaient, en marge de l’Indépendance de 1968, qu’il courait à la ruine et à la déchéance, qu’il ne s’en sortirait pas parce qu’il ne possédait pas de ressources naturelles susceptibles d’assurer sa survie économique. Contre toute attente, le succès a suivi. Un succès qui n’est pas seulement dû à un personnel politique déterminé, à des capitaines d’industrie avisés et à une fonction publique efficace. Mais aussi, très largement, au labeur consenti par une population qui a longtemps accepté d’être sous-payée en vertu d’un contrat qui lui garantissait, malgré tout, le versement d’une pension à l’âge de 60 ans.

Au milieu de toute cette cacophonie, un argument maladroitement mis en avant par le gouvernement vient faire résonner une alarme stridente. Pour faire valoir que la décision de ne plus verser de pension aux personnes ayant des revenus mensuels à partir de Rs 50,000, le gouvernement a affirmé que 90% des Mauricien-nes ne seront pas concernés par cette décision parce que 90% de la population touche moins de Rs 50 000 par mois… Quand on sait le peu qu’il est possible de faire aujourd’hui à Maurice avec Rs 50,000, on prend de façon cinglante toute la mesure de la sous-rétribution à laquelle nous consentons pour que ce pays puisse être vendu comme un paradis au reste d’un monde friqué…

Aujourd’hui, la population mauricienne se sent profondément menacée et insultée par une manière de faire qui la fait passer pour mendiante et/ou profiteuse. Elle n’est pas décidée à l’accepter, alors même que se multiplient parallèlement les étalages de profitasion, de malversations, de gaspillages, de luxe intempestif. Et cette population a décidé de dire son refus, en descendant en grand nombre dans les rues de Port-Louis.

Dans la foule, ce samedi, on pouvait entendre l’expression de colères bien ancrées face à ces politiciens qui « nek konn moulougande », et « bangole », accusés de truander, mentir et favoriser les intérêts de leurs cliques au détriment du plus grand nombre. La foule était dense, galvanisée, même si, en quantité et en composition, elle n’égalait pas la palette de la grande manif du 20 août 2020, qui avait réuni quelque 100,000 personnes dans les rues de Port-Louis suite au naufrage du Wakashio. Ce samedi, on pouvait clairement voir notamment qu’une certaine « classe possédante » – qui était venue manifester son mécontentement lorsque la côte sud de Maurice avait été souillée – n’était pas présente cette fois.

Mais cette manif devrait, pour eux aussi, être un signal d’alerte.

Car comme le dit si bien Hadia du haut de ses 15 ans, nous sommes tous concernés par ces dysfonctionnements qui risquent de rendre Maurice unsustainable tant pour ses aînés que pour ses jeunes. Et que cette île, où nous sommes embarqués comme dans lakok pistas de la chanson Gaby du groupe Latanier, ne se maintiendra pas à flot si son équipage décide de jeter les rames…

SHENAZ PATEL

 

Sortie de texte

Hadia, 15 ans, a marché en tête de la manif de ce samedi 11 juillet 2026 à Port-Louis, pour protester contre la réforme des pensions nouvellement imposée. Comme les très nombreuses personnes venues exprimer leur colère face à la décision de rompre sans consultation un contrat social unissant l’État et les citoyens mauriciens, sans aucun respect pour le peuple travailleur que sont les Mauriciens. Pour celles et ceux qui, par leur labeur, largement sous-payé, ont permis que Maurice accomplisse une performance économique qualifiée de remarquable pour passer du statut de pays en voie de développement à celui de pays nouvellement industrialisé. Un pays où 90% de la population touche moins de Rs 50,000. Et quand on sait le peu qu’il est possible de faire aujourd’hui à Maurice avec Rs 50,000, on prend de façon cinglante toute la mesure de la sous-rétribution et des sacrifices auxquels nous consentons pour que ce pays puisse être vendu comme un paradis au reste d’un monde friqué…

EN CONTINU
éditions numériques