Ponsamy Poongavanon : « Reprendre la parole quand on vous l’a confisquée »

Vingt-trois ans passés en prison et cinq ans dans le couloir de la mort, Ponsamy Poongavanon, Sam, pour les intimes, âgé de 72 ans, renaît par l’écriture. Avec la sortie de son livre, Ne condamnez pas deux fois, il dénonce l’exclusion des ex-détenus et réclame le droit à la dignité. Transformer une expérience individuelle en un appel à l’humanité collective, telle est sa quête. Ce livre est une manière de reprendre la parole qu’on lui a confisquée. Il donne une voix à ceux qu’on n’entend jamais. Il rappelle une évidence qu’on oublie : derrière chaque dossier pénal, il y a un homme, une histoire, des enfants, une famille.

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Votre huitième livre « Ne condamnez pas deux fois » vient de paraître. Est-ce à dire que vous êtes habité par cette souffrance d’avoir fait de la prison ?
Je ne peux pas dire que la souffrance a disparu. Ce serait mentir. Elle fait partie de moi, comme une cicatrice que le temps n’efface pas. Parfois elle dort, parfois elle se réveille au détour d’un regard, d’un silence, d’un papier administratif qu’on vous refuse. Mais elle ne me définit plus.

Si j’ai écrit Ne condamnez pas deux fois, ce n’est pas pour ressasser la douleur. Un livre n’est pas une plainte. Il est né de mes blessures, oui, mais pour les transformer. Transformer une expérience individuelle en un appel à l’humanité collective. J’ai été condamné deux fois. La première fois par la justice. J’ai purgé ma peine, j’ai assumé. La seconde fois par le pays. Et celle-là n’a ni juge, ni durée, ni fin. C’est le logement qu’on vous refuse, l’emploi qui se ferme, la suspicion qui vous colle à la peau des années après. Cette exclusion, je l’ai portée dans ma chair. Je l’ai surtout vue briser des hommes autour de moi, des hommes qui, à leur sortie, n’avaient plus que la rue ou la récidive comme horizon.

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Aujourd’hui, je refuse de rester prisonnier de ce passé. Ce livre est une manière de reprendre la parole quand on vous l’a confisquée. Il donne une voix à ceux qu’on n’entend jamais. Il rappelle une évidence qu’on oublie : derrière chaque dossier pénal, il y a un homme, une histoire, des enfants, une famille. La peine doit avoir une fin. C’est le principe de notre droit. Mais l’humanité, elle, ne doit jamais finir.

Ne condamnez pas deux fois, ce n’est pas mon cri personnel. C’est un cri collectif. Un cri pour dire qu’on peut tomber et se relever. Qu’on peut avoir payé et retrouver une place. La société mauricienne a ce pouvoir immense : celui d’ouvrir des portes ou de les verrouiller à double tour. Si cette souffrance m’habite, c’est pour qu’elle serve. Pour qu’elle construise, au lieu de détruire. Pour qu’elle éclaire un chemin vers un avenir plus juste.

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Cet ouvrage s’inscrit dans un débat brûlant : celui de la réinsertion des ex-détenus. Pourquoi avoir choisi des voix juridiques comme Me Dev Ramano, Me Gilbert Lam Hing en appui ?
J’ai voulu que ce livre dépasse le témoignage. L’émotion est nécessaire, mais elle ne suffit pas. La réinsertion des ex-détenus est un débat brûlant à Maurice, et on ne peut pas le traiter uniquement avec le cœur. Il faut la raison, il faut le droit. D’où l’idée de  faire intervenir Me Dev Ramano et Me Gilbert Lam-Hing. Ce ne sont pas des alibis. Ce sont des voix qui comptent, des praticiens qui connaissent la loi et ses failles. Leur présence rappelle une vérité fondamentale : l’humanité et la réinsertion ne sont pas des faveurs qu’une société accorde quand elle est de bonne humeur. Ce sont des droits. Des droits inscrits dans nos textes, dans les conventions que Maurice a signées.
En donnant la parole à des avocats, je voulais sortir de mon cas personnel. Montrer que ce combat n’est pas celui d’un homme contre son passé. C’est un enjeu national. Quel modèle de justice voulons-nous ? Une justice qui punit et qui répare, ou une justice qui punit et qui exclut à vie ? Aujourd’hui, trop de barrières invisibles subsistent après la peine : casier judiciaire, stigmatisation, interdictions professionnelles. La loi doit ouvrir des chemins, pas dresser.
L’expertise de Me Ramano et de Me Lam Hing donne une colonne vertébrale au livre. Elle lui donne sa légitimité pour interpeller le législateur, les employeurs, chaque citoyen. Ne condamnez pas deux fois est un dialogue. Moi, je raconte la douleur vécue, la cellule, le retour difficile. Eux, ils rappellent le cadre légal, les principes, les recours. Deux langages, mais un seul appel : celui de la seconde chance. Parce qu’une société se juge à la manière dont elle traite ceux qui sont tombés.

Quelle est votre réaction par rapport à la nouvelle loi du certificat de moralité qui est entrée en vigueur le 1er juillet ?
Je considère cette nouvelle loi comme une avancée. Mais une avancée timide. Elle corrige des aspects pratiques, elle réduit certaines discriminations, et c’est à saluer. Mais elle ne touche pas au cœur du problème : l’exclusion. Tant que le certificat de moralité existe, sous une autre forme, il reste un instrument de stigmatisation. On change les procédures, mais si l’esprit reste celui du contrôle social, l’humanité demeure menacée.
J’ai vécu cette barrière. Après avoir purgé ma peine, j’ai trouvé des portes fermées, des regards de suspicion, des blocages administratifs. C’est pour ça que je dis : la réforme doit aller plus loin. La Constitution mauricienne reconnaît le pardon à travers la Commission du Pourvoi en Grâce. Pourquoi garder une loi qui prolonge la condamnation au lieu de l’effacer ? Ne condamnez pas deux fois est né de ce constat. La peine judiciaire doit avoir une fin. À la société de choisir : maintenir des cicatrices ouvertes, ou offrir une vraie seconde chance. La loi du 1er juillet est un pas. Mais il faudra l’abolition pour que la réinsertion cesse d’être un slogan.

Vous dites qu’un ex-détenu sort libre en apparence, mais reste enfermé dans une prison invisible : celle de la méfiance, du rejet et des critiques. Dans le système carcéral mauricien, quelles sont les conditions de détention et de réhabilitation ?
Les prisons mauriciennes sont à l’image d’un paradoxe : on y punit, mais on n’y prépare pas. En 2025, il y avait plus de 2 600 détenus pour 2 300 places. Des cellules surchargées, une intimité absente, une dignité qui s’effrite jour après jour. La majorité sont des jeunes. Près de trois sur quatre sont des récidivistes. Ce chiffre dit tout : la prison, telle qu’elle fonctionne, ne réinsère pas. Elle recycle. Il existe des ateliers – menuiserie, boulangerie, plomberie, métallurgie. Des détenus apprennent, travaillent. Mais à la sortie, ces compétences meurent. Pourquoi? Parce que dehors, les portes restent fermées. Un emploi ? « Casier judiciaire ». Un logement ? « Antécédents ». La réhabilitation ne peut pas s’arrêter au portail de la prison. Sans emploi, sans toit, sans reconnaissance, on fabrique de la récidive.

C’est ça, la prison invisible : on sort libre en apparence, mais on reste enfermé dans la méfiance et le rejet. Tant que le pays ne change pas son regard, la détention ne sera qu’une étape vers une exclusion plus grande. Ne condamnez pas deux fois le dit : la réhabilitation n’est pas une option. C’est une urgence. Pour briser le cercle, il faut donner une vraie chance à ceux qui veulent reconstruire leur vie.

Qu’est-ce qui a changé dans votre réflexion personnelle depuis votre condamnation?
Ma condamnation a été un choc. Et un tournant. Elle m’a forcé à me regarder en face. J’ai compris une chose : un homme ne se réduit pas à ses erreurs. En prison, j’ai découvert une vérité simple. La vraie liberté ne dépend pas des barreaux. Elle se joue dans le cœur et dans l’esprit. Au début, je portais la honte comme un fardeau. Le rejet, les regards, le silence. Puis j’ai compris que la souffrance pouvait devenir une école. Que la perte pouvait devenir une mission.
J’ai appris que mes pensées façonnent mes paroles, que mes paroles guident mes actes, et que mes actes finissent par construire un caractère. Cette discipline intérieure a été ma clé. J’ai découvert que Dieu peut prendre une vie brisée et en faire une histoire de transformation. Cela, personne ne peut me l’enlever.
Aujourd’hui, je ne vois plus ma condamnation comme une fin. C’est mon point de départ. Elle m’a appris à pardonner, à me relever, à croire qu’une seconde chance existe. C’est le cœur de Ne condamnez pas deux fois, la destinée d’un homme ne se définit pas par sa chute. Elle se définit par sa décision de se relever.

Condamné par amour est un mot fort. Avec du recul, quels garde-fous avez-vous mis en place pour éviter de reproduire les mêmes erreurs ?
Avec le recul, j’ai compris une chose : l’amour sans sagesse peut détruire. Ma condamnation me l’a appris. Les émotions, sincères doivent s’accompagner de discernement. On ne laisse pas le cœur décider seul. Le premier garde-fou, c’est la discipline intérieure. Maîtriser mes impulsions. Réfléchir avant d’agir. Ne plus confondre passion et précipitation. J’ai appris que mes pensées guident mes paroles, et mes paroles mes actes.
Le deuxième, c’est l’entourage. Je me suis entouré de personnes de confiance, qui osent me dire non, qui me rappellent mes responsabilités. La solitude favorise les erreurs. La communauté rend vigilante. Le troisième, c’est ma foi. Elle m’a appris que l’amour véritable ne détruit pas. Il construit, il respecte, il protège. Il ne prend pas en otage.
Aujourd’hui, les garde-fous ne sont pas des barrières qui enferment. Ce sont des repères qui orientent. Ils ont transformé une faiblesse en force. Condamné par amour reste une cicatrice. Mais c’est devenu une leçon : aimer, oui. Mais aimer avec maturité, responsabilité et vérité.

L’écriture a été un moyen de survie pendant vos années dans le couloir de la mort. Pour vous, les mots ont-ils pris ce pouvoir sur votre vie, en étant coupé du monde extérieur ?
J’ai vécu cinq ans dans le couloir de la mort. Tous mes appels rejetés. L’homme voulait ma mort. Mes jours étaient comptés. Dans ce silence écrasant, l’écriture est devenue mon souffle.
Elle transformait la peur en prière. La solitude en dialogue. Le désespoir en espérance. Chaque mot posé sur le papier, c’était une façon de ne pas sombrer. De ne pas me laisser engloutir par la nuit. Les mots ont pris un pouvoir immense. Ils m’ont donné une identité nouvelle : plus un numéro de dossier, mais un homme qui témoigne. Derrière les barreaux, j’ai compris une chose. L’écriture est plus forte que les murs. Elle franchit les grilles. Elle porte un message au-delà de la cellule.
Aujourd’hui, les mots sont mon armure et mon refuge. Pas seulement un souvenir de survie. C’est ma mission. Ne condamnez pas deux fois en est la preuve : l’écriture peut transformer une vie brisée en un cri d’espérance. Un cri qui rappelle au pays que l’humanité ne s’efface pas.

Pourtant, si vos textes parlent de réhabilitation, il y a des attitudes qui parlent d’exclusion. En écrivant, est-ce une façon de dire que la peine doit s’achever et que l’humanité d’un condamné doit renaître ?
Oui. C’est exactement ça. J’écris pour dire haut et fort, la peine doit avoir une fin. Et l’humanité doit renaître. J’ai vécu l’exclusion. Après ma peine purgée, je restais marqué. La méfiance, le rejet, les portes qui se ferment. La justice avait fait son travail. Mais le pays, lui, continuait de condamner. Une deuxième fois. Sans juge, sans durée. Alors j’ai écrit. Pour transformer cette souffrance en appel collectif. Pour rappeler une évidence : punir, c’est le rôle de la justice. Réinsérer, c’est le rôle du pays. L’exclusion détruit. Elle fabrique de la récidive. La réhabilitation construit. Elle protège tout le monde.

Mon parcours en témoigne. J’ai obtenu un diplôme de journalisme par correspondance. J’ai gagné des concours littéraires depuis ma cellule. J’ai collaboré avec la presse. À ma sortie, j’ai publié. Pourtant, une carte de presse m’a été refusée. Motif ? « Vous avez fait de la prison. » Voilà pourquoi j’écris. Pour montrer qu’on peut se relever. Qu’on peut contribuer. Et que le pays a tout à gagner à ouvrir ses portes au lieu de les verrouiller.

Vous êtes un auteur engagé dont la plume cherche à transformer les mentalités. Quels sont les maux sociétaux qui vous interpellent ?
Ce qui m’interpelle, ce sont les murs invisibles. Ceux qu’on ne voit pas, mais qui séparent. J’ai vécu l’exclusion. Je la vois sous d’autres visages : le jeune sans avenir parce qu’il vient du mauvais quartier. La femme victime de violence qu’on n’écoute pas. L’ex-détenu qu’on condamne à vie. Ces murs ont trois noms : exclusion, injustice, mépris de l’humanité. La réinsertion des ex-détenus en est un symptôme. Mais le mal est plus large. Quand la confiance collective s’effrite, quand la corruption passe avant le mérite, quand la pauvreté hérite de la pauvreté, c’est tout le tissu social qui se déchire.
Je n’écris pas seulement pour dénoncer. Je veux proposer un chemin. Celui de la réconciliation et de la responsabilité partagée. La justice punit une faute. La société doit réparer une vie. Pour moi, écrire ce n’est pas faire de la littérature. C’est lancer un appel à la conscience. Je crois que les mots sont des semences. Ils peuvent réveiller le courage. Inspirer des réformes. Redonner une voix à ceux qu’on réduit au silence. Si ma plume peut fissurer un seul de ces murs invisibles, elle aura servi.

Est-ce difficile de se défaire de l’étiquette d’ancien condamné lorsqu’on entre dans le milieu littéraire ?
Oui. C’est une épreuve permanente. En littérature, on devrait être jugé sur les mots. Sur la force d’un témoignage. Pas sur un casier. Pourtant, l’étiquette d’ancien condamné colle à la peau. Comme une ombre. J’ai purgé ma peine. J’ai étudié. J’ai écrit. J’ai publié. En 2003, Condamné Amour, fragments d’une vie est sorti avec le soutien du ministre Samioullah Lauthan. En 2005, Enfance Brisée et d’autres nouvelles ont été lancées par le ministre Gowreesoo. Ces appuis prouvent que mes écrits sont reconnus au-delà de mon passé. Mais la stigmatisation reste. C’est une barrière invisible. Elle ferme des portes. Ma demande de carte de presse a été refusée. Malgré mon diplôme de journalisme. Malgré mes distinctions littéraires. Motif ? Mon passé.
C’est pour cela que j’écris. La littérature transforme l’étiquette en voix. Elle montre qu’une expérience douloureuse peut devenir une source de vérité. Le rôle d’un auteur engagé, c’est de briser les murs. Changer les regards. Rappeler qu’un homme ne se définit pas par sa chute. Il se définit par sa capacité à se relever et à contribuer.

Quelle est votre perception de la justice et du système carcéral après avoir vécu l’expérience de la peine capitale ?
Vivre la peine capitale change tout. Cinq ans de prison. Tous mes appels rejetés. La certitude que mes jours étaient comptés. Cela vous oblige à regarder la justice en face. J’ai compris ceci : quand la justice se limite à punir, elle devient une machine. Une machine implacable qui écrase l’humanité. Le système carcéral mauricien reste dominé par cette logique. On enferme. On stigmatise. On exclut. Mais on ne guérit rien. J’ai vu des jeunes détruits par la drogue. Des familles éclatées. Des hommes réduits à un numéro de dossier. La prison ne prépare pas à la liberté. Elle fabrique de la récidive. Elle prolonge la peine au-delà des murs.
Ma conviction est claire : la justice doit punir. Mais le pays doit pardonner. La peine capitale m’a appris qu’une vie ne se réduit pas à une faute. Et que l’humanité doit avoir un avenir. Le système carcéral devrait être un lieu de transformation. Pas une fabrique d’exclusion. Tant que nous restons dans une logique de vengeance, nous condamnons deux fois. Une fois par la justice. Une autre fois par l’exclusion sociale. C’est contre cela que Ne condamnez pas deux fois se bat.

Y a-t-il un message que vous souhaitez transmettre aux personnes qui soutiennent la peine de mort ?
La peine de mort n’apporte ni justice ni paix et ne répare rien. Elle ajoute une souffrance. Au condamné. À sa famille. À la société. On ne ressuscite pas les morts. La peine de mort ne rend pas la vie à la victime. Elle ajoute une autre mort. Une autre douleur. Devant une cour d’assises, ne faisons pas des procureurs les exécutants d’une vengeance. Quand la corde est réclamée au nom de tous, c’est la société entière qui bascule dans l’œil pour œil, dent pour dent. La peine de mort ne dissuade pas le crime. Elle ne guérit pas les blessures. Elle ne rend pas la dignité aux victimes. Elle entretient une logique de vengeance qui nous condamne à répéter les mêmes erreurs.
À ceux qui la soutiennent, je dis : regardez au-delà de la faute. Voyez l’être humain. La justice doit punir, mais la société doit pardonner. La peine doit avoir une fin. La dignité, un avenir. La peine capitale est un mur. Nous avons besoin de ponts.

Si vous avez à résumer l’épreuve que vous avez endurée en prison et cette réalité quotidienne de l’isolement cellulaire, est-ce facile de raviver ces souvenirs ?
Non, ce n’est jamais facile. Raviver ces souvenirs, c’est rouvrir une plaie. Le couloir de la mort, c’est une cellule où le temps s’arrête. Les mêmes murs. Le même silence. La même question qui tourne en boucle : « Est-ce aujourd’hui ? » On vit avec ça. Chaque nuit. Chaque matin. Ce n’est pas seulement la peur de mourir. C’est apprendre à vivre avec la mort comme voisine.
L’isolement ajoute une autre torture : la solitude. Vingt-trois heures sur vingt-quatre enfermé. Une heure de soleil, parfois. Chaque bruit de clé, chaque pas dans le couloir devient une menace. C’est une usure psychologique. Ça marque à vie. Mais c’est là, dans cet endroit, que j’ai découvert une lumière nouvelle. Paradoxalement. Parce que parfois, le lieu le plus sombre est celui où Dieu commence une œuvre. J’ai compris que même si l’homme voulait ma mort, la vie pouvait renaître. À travers l’écriture. La foi. L’espérance. Ces souvenirs font mal. Mais ils sont devenus mon témoignage. La preuve que la peine doit s’achever. Que la dignité peut renaître. Même après le couloir de la mort.

S’adapter à une nouvelle vie en société après avoir été condamné à disparaître, est-ce possible ?
Oui. C’est possible. Mais c’est une traversée exigeante. La prison m’avait préparé à mourir. Sortir de prison, c’était apprendre à renaître. Revenir en société après avoir été condamné à disparaître, c’est revenir d’un autre monde. Tout a changé : les mentalités, la technologie, les repères. Même les mots. S’adapter demande une force intérieure immense. Reconstruire une identité. Retrouver une place. Réapprendre les gestes simples : prendre un bus, ouvrir un compte, dire bonjour sans baisser les yeux. Mais le plus dur, c’est le regard des autres. Ce regard qui rappelle qu’on est un ancien condamné. C’est une seconde peine. Invisible. Elle peut enfermer autant qu’une cellule.
Pourtant, c’est possible. J’ai choisi de transformer mon expérience en témoignage. Écrire pour briser les murs et ouvrir des ponts. La réinsertion n’est pas seulement un droit. C’est une responsabilité partagée. Celle du pays qui doit pardonner. Celle de l’homme qui doit prouver qu’il peut contribuer.

Êtes-vous un homme heureux aujourd’hui ?
Oui, je suis un homme heureux aujourd’hui. Mais ce n’est pas le bonheur d’une vie facile. C’est un bonheur construit sur des cicatrices. Celles du couloir. Celles des années d’isolement et de rejet. Heureux, car j’ai appris que la vie est un don. Que chaque jour est une grâce. Qu’on peut renaître après avoir été condamné à disparaître. Heureux, car j’ai trouvé dans l’écriture la foi et le service aux autres une mission. Et cette mission donne du sens à tout.

Quel message adressez-vous à la justice qui n’est point clémente envers les condamnés ?
À la justice qui n’est pas clémente envers les condamnés, je dis ceci : punir est nécessaire. Mais condamner deux fois est une faute. La peine doit avoir une fin. La dignité, un avenir. La justice ne peut pas se réduire à un verdict. Elle doit ouvrir un chemin vers la réhabilitation. Sinon, elle devient vengeance. Et une société qui se venge finit par reproduire ses blessures.
Je suis la preuve vivante qu’un homme peut se relever. Qu’un condamné peut devenir auteur, leader, père, citoyen engagé. Mon message est clair : ne fermez pas la porte à ceux qui ont chuté. La justice doit être ferme, mais humaine. Car une société qui refuse toute seconde chance finit par emprisonner sa propre humanité.

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