L’argumentaire développé par le Fonds monétaire international (FMI) dans le cadre des Article IV Consultations sur l’économie pour appuyer l’urgence de toute réforme du système de pensions, un des piliers majeurs du Welfare State, ne convainc nullement la classe syndicale dans la conjoncture. C’est du moins ce qui découle des premières réactions au sein de la communauté des syndicalistes à la publication en début de soirée de mercredi du Staff Report du FMI en attendant qu’un nouvel élan ne soit insufflé au mouvement de Lari de samedi dernier, remettant en cause la réforme de la Basic Retirement Pension (BRP) et l’introduction de la State Age Pension (SAP). Les réactions des syndicats n’ont pas tardé après la publication du Staff Report et de la déclaration du Fonds Monétaire International (FMI), à l’issue des consultations au plus haut niveau avec le FMI.
Dans son rapport, le FMI préconise notamment le démantèlement progressif des mécanismes de soutien aux revenus (Wage and Income Support Mechanisms), un meilleur ciblage des subventions plutôt que leur généralisation, ainsi qu’une réforme du système de pension afin d’en assurer la viabilité à long terme. « Demographic headwinds: the growth impacts of population ageing in Mauritius: this acceleration reflects the combined effects of declining fertility and rising life expectancy, which are projected to further increase the old-age dependency ratio to over 40 percent by 2050. In the context of a largely pay-as-you-go system, this demographic shift implies a structural increase in the number of beneficiaries relative to contributors, thereby exerting sustained upward pressure on pension spending and the fiscal accounts », affirme le FMI dans son soutien à la réforme préconisée dans le budget 2026/27 en dépit du Means Test avorté.
Ces recommandations suscitent de vives objections dans le mouvement syndical, dont plusieurs dirigeants dénoncent une vision « ultralibérale » de l’économie et une remise en cause des acquis sociaux des salariés en vigueur « au prix d’énormes sacrifices consentis au fil des années. » Il va sans dire qu’au fur et à mesure que les 90 pages du Staff Report sont épluchées, la grogne de Lari pourrait gagner en intensité. Et cela jusqu’à la publication à la fin de la semaine prochaine de l’Omnibus Finance Bill, définissant la posture du gouvernement par rapport à la politique de l’octroi de la pension universelle.
Ainsi, le président du Mauritius Labour Congress (MLC), Haniff Peerun, estime que les analyses du FMI reposent essentiellement sur des projections économiques liées aux tensions géopolitiques, notamment au Moyen-Orient. « Le FMI reconnaît pourtant que l’économie mauricienne est résiliente, particulièrement grâce aux secteurs du tourisme, des services financiers et de la construction. Malgré cela, il continue à promouvoir une politique ultralibérale visant essentiellement à consolider les intérêts du secteur privé, au détriment de la population », fait-il comprendre.
Le syndicaliste indique que les recommandations du FMI rejoignent celles de la Commission d’experts Prayag, nommée par le gouvernement de l’Alliance du Changement, sur la réforme des pensions, lesquelles ont déjà provoqué un important malaise social. « Le FMI et la Banque mondiale ont toujours privilégié des politiques favorisant les détenteurs de capitaux, avec pour conséquence des riches deviennent automatiquement plus riches et des pauvres plus pauvres », dénonce-t-il.
Haniff Peerun rejette également toute ingérence externe dans les choix économiques du pays. « Le FMI ne peut pas venir dire à Maurice qu’il faut maintenir les prix des carburants à leur niveau actuel ou poursuivre une politique de ciblage des aides sociales. Nous refusons qu’une institution internationale impose ses choix à un pays souverain », s’insurge-t-il.
Le président du MLC estime, par ailleurs, que la réduction de la dette publique devrait passer avant tout par une meilleure hiérarchisation des investissements publics. « Si la dette reste élevée, il faut éviter les projets non prioritaires, comme la construction de la M4, qui coûtera près de Rs 11 milliards aux contribuables. Maurice doit plutôt diversifier son économie, réduire sa dépendance aux importations et développer sa production locale afin d’améliorer son autosuffisance alimentaire. Suivre aveuglément les diktats du FMI porterait atteinte à la dignité nationale », conclut-il.
Pour sa part, le président de la Confédération des Syndicats des Secteurs Public et Privé (CTSP), Reeaz Chuttoo, met en exergue que le FMI défend traditionnellement des programmes d’ajustement structurel imposés aux pays emprunteurs. « Ces réformes sont généralement exigées lorsqu’un pays sollicite un prêt auprès du FMI. Toutefois, jusqu’ici Maurice ne se trouve pas dans cette situation », fait-il ressortir.
Pour lui, la logique du FMI consiste à réduire de manière drastique les dépenses publiques afin d’éviter une hausse de la fiscalité sur les grandes entreprises et les plus nantis. « L’idée est qu’en diminuant les dépenses de l’État, on attire davantage d’investissements grâce à une faible pression fiscale. Cette approche favorise également l’importation de main-d’œuvre étrangère et repose sur une vision économique défendue depuis longtemps par des idéologues de droite », dit-il.
Le dirigeant syndical estime que le rapport du FMI ne comporte donc rien de surprenant. Il fait ressortir cependant que les anciens Premiers ministres sir Seewoosagur Ramgoolam et sir Anerood Jugnauth avaient refusé de laisser le FMI imposer ses diktats en matière des politiques économiques du pays. À ses yeux, le gouvernement actuel privilégie une politique d’austérité au détriment d’une stratégie souveraine de développement. Il ajoute : « plutôt que de créer de nouveaux pôles de croissance, il cherche essentiellement à réduire les dépenses publiques. Pourtant, il existe d’autres pistes : fusionner certains organismes parapublics, réduire les dépenses liées à la location de bâtiments ou encore lutter contre le gaspillage des fonds publics. »
Le président de la CTSP met en avant que le dernier rapport de l’Audit sur la gestion des finances publiques fait état de près de Rs 19 milliards de gaspillage. « Pourquoi demander des sacrifices au petit peuple alors que des milliards continuent d’être gaspillés ? Si le gouvernement persiste dans cette voie, il en paiera le prix politiquement », avertit-il.
Pour le président de la Federation of Parastatal Bodies and Other Unions (FPBOU), Deepak Benydin, les recommandations du FMI risquent d’aggraver les difficultés sociales. « Si nous suivons aveuglément ces recommandations, le pays sombrera davantage dans la misère », affirme-t-il. Et ce, avant de critiquer notamment les propositions visant à réduire les dispositifs d’aide au logement et les mécanismes de soutien aux revenus : « Maurice fait déjà face à un grave problème de logement. Ce n’est pas le moment de remettre en cause les programmes d’aide. » Pour lui, le FMI aurait dû analyser les alternatives économiques dont dispose Maurice au lieu de s’en tenir à une approche purement comptable, « de kolonn gos balanse ar kolonn drwat .»
Il regrette également que le rapport fasse peu de place aux nouveaux moteurs de croissance. « Rien n’est dit sur le développement de nouveaux pôles économiques, sur la valorisation de nos ressources marines ou encore sur les opportunités commerciales qu’offre le continent africain. Le FMI semble davantage préoccupé par la situation dans le détroit d’Ormuz que par les perspectives de développement de Maurice », déplore-t-il.
Deepak Benydin s’interroge aussi sur le fait que les experts du FMI semblent avoir ignoré les conclusions du rapport de l’Audit et du Public Accounts Committee, qui mettent en évidence d’importants gaspillages de fonds publics.
Le président de la General Workers Federation (GWF), Clency Bibi, estime que la position du FMI est conforme à son orientation habituelle. « Cette position ultralibérale ne nous surprend pas. Elle permet de mieux comprendre l’origine de la réforme des pensions annoncée dans le budget. Le gouvernement n’a fait que reprendre ces recommandations, sans véritable consultation », déclare-t-il.
La GWF dit prendre très au sérieux les recommandations du FMI concernant la dette publique et le système de retraite. « Le FMI peut formuler des avis, mais les décisions doivent être prises par le gouvernement mauricien, dans l’intérêt du peuple mauricien et en toute souveraineté économique », fait-il remarquer.
Par ailleurs, le représentant syndical avance qu’il serait inacceptable de faire supporter aux travailleurs, aux retraités et aux futurs pensionnés le poids des ajustements budgétaires. « Les acquis sociaux ne doivent pas devenir la variable d’ajustement des finances publiques. La pension universelle constitue un engagement de solidarité nationale envers celles et ceux qui ont contribué au développement du pays. La GWF reconnaît la nécessité d’une gestion rigoureuse des finances publiques, mais plaide pour une répartition plus équitable des efforts. Elle demande au gouvernement d’engager sans délai un véritable dialogue social avec les syndicats, les organisations de la société civile et l’ensemble des partenaires concernés », fait-il valoir.
Clency Bibi conclut dans ce contexte : « une réforme d’une telle importance ne peut être décidée sans consultation, sans transparence et sans une évaluation claire de ses conséquences. Une décision prise contre la volonté de la population risquerait d’entraîner une forte contestation sociale. Les réformes doivent renforcer la justice sociale, protéger les plus vulnérables et préserver la dignité de chaque Mauricien ».

