Alors que l’Assemblée nationale a suspendu ses travaux jusqu’au 1ᵉʳer septembre, la vie politique mauricienne est loin de connaître une trêve. Entre l’ascension de Chetan Baboolall comme leader de l’opposition, les répercussions d’un vote de conscience sur les pensions, le consensus sur la langue kreol et la perspective d’un remaniement ministériel, l’échiquier national se redessine en profondeur.
C’est l’événement politique majeur de cette semaine. L’accession de Chetan Baboolall au poste constitutionnel de leader de l’opposition marque l’aboutissement d’une stratégie patiemment mûrie depuis la démission de Paul Bérenger de son poste de vice-Premier ministre en mars dernier. En temporisant pour laisser Joe Lesjongard monter au front, le Front Militan Progresis (FMP) a su choisir le moment propice pour porter son estocade.
Ancien du MMM, élu sous la couleur mauve dans la circonscription Montagne-Blanche-GRSE et resté fidèle à Paul et Joanna Bérenger, Chetan Baboolall s’impose désormais comme une figure politique incontournable. Au moment précis où le MSM affirme, à Centre-de-Flacq, que « le soleil se lève à l’Est » pour signer son retour sur la scène politique, « l’étoile » du FMP entend bien marquer sa présence dans cette région très sollicitée pour des raisons électorales, en particulier lors des élections générales. Mais au-delà du positionnement politique, le nouveau leader de l’opposition fait face au test de crédibilité. Troisième personnage de l’État dans la hiérarchie protocolaire, il sera scruté dès sa première Private Notice Question (PNQ).
De son côté, Joe Lesjongard tire sa révérence avec un bilan combatif. Il a été dans une large mesure à la hauteur de la situation face à la majorité issue de la victoire de 60-0. Sa tâche n’a pas été facile en tant que seul survivant du gouvernement sortant, dont il a eu à porter la croix et toutes les erreurs du passé. Son coup de maître reste d’avoir provoqué la première fissure d’ampleur au sein du gouvernement lors des débats sur le Finance Bill, en imposant une Division of Votes sur la réforme contestée de la pension. Une manœuvre qui aura coûté cher à la majorité et fait une victime politique directe : Sydney Pierre.
En refusant de s’aligner sur la consigne gouvernementale sur ce dossier hypersensible, le Junior Minister du Tourisme est devenu le premier membre d’un gouvernement mauricien à voter contre son propre exécutif au Parlement. Son « No » au Parlement a été repris à satiété sur les réseaux sociaux. Révoqué de ses fonctions, acclamé par les détracteurs de la réforme, il a toutefois manqué son grand oral cette semaine. Sa conférence de presse hésitante, marquée par un discours flou, a constitué une douche froide pour l’enthousiasme de ceux qui le soutiennent.
Désormais relégué au rang de backbencher travailliste, Sydney Pierre devra prouver dans les faits qu’il est capable d’imposer un point de vue face à la discipline de parti, au risque d’être projeté dans l’opposition.
Une fois n’est pas coutume, la vie parlementaire aura également été marquée par une avancée démocratique majeure : le consensus autour de l’introduction de la langue kreol au sein de l’hémicycle. Comme l’a souligné la Speaker, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, dans les colonnes du Mauricien, cette réforme revêt une portée historique. Les parlementaires la comparent aux grandes évolutions institutionnelles, telle que l’introduction de la télévision en direct au Parlement. La mise en place du Select Committee et de sa feuille de route (Implementation Roadmap) ouvre la voie aux amendements constitutionnels et aux révisions des Standing Orders nécessaires. Une opportunité démocratique que la classe politique ne saurait rater.
Enfin, la pause hivernale du Parlement jusqu’au 1ᵉʳ septembre ne sera pas de tout repos. L’annonce par le Premier ministre d’un remaniement ministériel imminent place le Cabinet et les Junior Ministers sous une pression constante. Les regards seront tournés vers la nomination éventuelle d’un ministre des Finances attendue depuis plusieurs mois et la possibilité que les postes de Junior Ministers soient reconvertis en ceux de Parliamentary Private Secretaries.
Jean Marc Poché
Recomposition à l’opposition
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