Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Speaker de l’Assemblée nationale : « J’exerce mon autorité d’une manière plus douce »

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Le-Mauricien a rencontré cette semaine la Speaker de l’Assemblée nationale, Shirin Aumeeruddy-Cziffra. Face aux tensions dans l’hémicycle, aux réformes institutionnelles et au projet historique d’introduction du Kreol Morisien au Parlement, elle revient sur son parcours au fauteuil présidentiel au sein de l’hémicycle. Indépendance, fermeté sans abus de sanctions, et volonté de moderniser l’institution : elle détaille sa méthode pour faire régner la discipline tout en rapprochant l’Assemblée nationale des citoyens.

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Depuis le 29 novembre 2024, vous avez été élue comme Speaker. Vous avez dans le passé été parlementaire, maire et ministre, mais là, c’est un poste différent. Parlez-nous de cette première expérience.

Je dirais que mon expérience passée m’aide beaucoup. Mais il s’agit là d’une grande responsabilité, car j’ai des pouvoirs et des prérogatives qui ne peuvent pas être contestés à la légère. De plus, je ne suis pas tenue de donner des raisons quand je prends une décision. Je travaille en me basant sur les Standing Orders de l’Assemblée nationale et dans le respect des dispositions de la Constitution.

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Que diriez-vous à ceux qui sont tentés de vous comparer à vos prédécesseurs ?
Je sais bien que certains le font, mais ce n’est pas nécessaire. Je vois ce qui s’est produit dans un passé proche, car tout est encore en ligne. Lors de ma prestation de serment, j’ai tenu à dire que sir Harilall Vaghjee, le premier Speaker mauricien, serait mon modèle. J’étais jeune députée alors qu’il présidait les travaux parlementaires depuis longtemps.
Cependant, j’ai ma propre personnalité et au lieu de copier, je m’inspire. Mais je veux aussi dépoussiérer le fonctionnement au sein de l’hémicycle. Ma méthode consiste à inspirer le respect et rappeler aux députés et ministres qu’ils ont des droits, mais aussi des responsabilités.

Malgré plusieurs débats très animés, aucun député n’a été expulsé de l’hémicycle. Est-ce le signe d’un Parlement plus discipliné ou de votre approche différente ?
Les Standing Orders prévoient la manière forte, en particulier les expulsions, le Naming, etc. Pour l’instant, je ne vois pas en quoi cela servirait la démocratie d’abuser de ces sanctions assez sévères.
J’exerce mon autorité d’une manière plus douce. Quand je n’arrive pas à faire entendre raison aux parlementaires, je me mets debout et je demande à ceux qui emploient un langage inacceptable de retirer leurs propos et de s’excuser.

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À plusieurs reprises, vous avez averti que vous pourriez quitter la chambre si les députés ne respectaient pas les règles. Cette méthode marche-t-elle vraiment ?
Exceptionnellement, je lève la séance pour une dizaine de minutes. Le plus souvent, cela suffit et le calme revient. Cette méthode est conforme au Standing Order 10 (a) qui dit : « The Speaker may at any time suspend a sitting until a time to be named by him or her. » Je ne fais pas un walk-out. Je donne aux parlementaires l’occasion de se calmer et, quand je reviens, c’est le cas. En fait, je n’ai levé la séance que quatre fois en un an et neuf mois.

Avez-vous aujourd’hui le sentiment d’avoir trouvé votre « vitesse de croisière » à la présidence de l’Assemblée nationale?
Oui et non. Je ne veux pas croire que je ne peux pas faire encore mieux. C’est ma personnalité profonde. Je place toujours la barre très haut. Je donne beaucoup de mon temps et je m’investis non seulement pour faire ce que vous voyez sur la chaîne de télévision parlementaire, mais aussi avec l’intention de moderniser notre institution. Par exemple, j’envisage de faire appel à un expert britannique pour nous aider à réfléchir en profondeur à nos Standing Orders qui datent un peu.

Comment parvenez-vous à maintenir votre impartialité lorsque les échanges deviennent particulièrement tendus, surtout avec l’arrivée du FMP et de Paul Bérenger sur les bancs de l’opposition ?
J’avais accepté ce poste à la seule condition que l’on respecte mon indépendance et mon impartialité. C’est Paul Bérenger qui m’avait approchée avant les élections. Il connaît bien ma personnalité, car ce n’est un secret pour personne que je l’ai côtoyé pendant près de vingt ans. J’ai même été candidate contre lui en 1995.

J’ai du respect pour son engagement personnel et son rôle historique. Mais, même à l’époque, j’ai toujours gardé une très grande indépendance d’esprit. Aujourd’hui, je ne veux pas me mêler de politique partisane. Je rappelle que j’ai été élue Speaker à l’unanimité, y compris par l’opposition d’alors.

On remarque que certains grondent et protestent des deux côtés de la chambre. Comment réagissez-vous alors ?
Il y a effectivement toujours des tensions au sein de l’hémicycle. Certains pensent, par exemple, que je favorise untel ou une telle si je lui accorde quatre interpellations parlementaires. C’est mal me connaître.
Je n’ai à cœur que l’intérêt de la démocratie. Si une question traite d’un sujet d’envergure, je choisis de laisser plus de Supplementaries. En revanche, les questions qui concernent les circonscriptions sont traitées avec respect. Mais il est convenu que les députés peuvent aussi, après avoir attiré l’attention d’un ministre, faire le suivi avec lui. Et éventuellement revenir au Parlement plus tard.

Et quid de la recomposition de l’opposition cette semaine ?
J’ai l’habitude de cela aussi. Rien ne me surprend sur ce plan, car j’ai déjà vécu des événements semblables. Je note donc et je ne juge pas. Concrètement, mon rôle se limite à modifier les Seating Arrangements.
Pour le reste, chacun doit respecter les Standing Orders. Cependant, je dois rester en contact avec les Whips des deux côtés pour la liste des orateurs pour les débats et d’autres questions, par exemple concernant les députés qui siègent sur les Comités du Parlement et des instances régionales et internationales.

Vous avez lancé plusieurs initiatives visant à moderniser le Parlement. Pouvez-vous nous en parler ?
Par exemple, je soutiens l’équipe du Broadcasting pour la création d’un studio. Nous commençons à envisager de produire des émissions nous-mêmes, car une vraie chaîne de télévision parlementaire ne peut se contenter que de retransmettre les travaux parlementaires.
Je veux aussi encourager toutes les initiatives pour que le peuple soit plus proche de notre Parlement. J’ai notamment pris les devants, dès février 2025 lors de la Journée internationale de la langue maternelle, en déclarant haut et fort que je souhaitais que l’on introduise le Kreol Morisien à l’Assemblée nationale afin que la population dans son ensemble puisse suivre ses travaux.

Justement, l’adoption de la mise sur pied d’un Select Committee sur l’introduction du Kreol Morisien au Parlement a eu lieu mardi dernier. Qu’attendez-vous concrètement des travaux de ce comité ?
En 2025, j’avais déjà institué un comité de travail sur cette question avec la « bénédiction » du conseil des ministres. Et j’ai présenté le rapport final le jour de l’Indépendance, le 12 mars 2026. Ce rapport sera étudié par le Select Committee qui va se réunir incessamment. Mais au-delà, le Comité pourra entendre tous ceux qui veulent s’exprimer à ce sujet, ainsi que des juristes, des linguistes, des sociolinguistes, etc. La motion du Premier ministre en ce sens est très claire et a été adoptée dans un consensus réconfortant.

Pensez-vous qu’il soit possible de concilier l’introduction du Kreol Morisien avec les exigences de précision juridique et les traditions parlementaires ?
Tout à fait. C’est précisément pour cela qu’avant de finaliser notre rapport, nous avons pris tout le temps qu’il fallait pour rencontrer de nombreux experts dans ces domaines.
Le Select Committee ira plus loin et pourra formuler des propositions pour aplanir tous les obstacles, y compris les amendements nécessaires à la Constitution et aux Standing Orders. Notre rapport propose déjà un Implementation Roadmap ; les membres pourront aller plus loin. L’essentiel, c’est de ne pas rater cette occasion historique.

Maintenant que l’introduction du KM au Parlement est envisagée, que répondez-vous à ceux qui souhaitent l’introduction du bhojpuri également ?
Le Select Committee pourra écouter tous ceux qui veulent évoquer ce genre de questions et chercher la meilleure façon de répondre à de telles demandes. Je vous rappelle que je suis tolérante et que je fais usage de mon pouvoir discrétionnaire pour laisser des députés employer de temps en temps d’autres langues que l’anglais et le français, à petites doses, mais avec une traduction immédiate. Surtout quand ils font une citation.

Nous sommes un pays pluriel et nous devons le rester, assurer la cohésion indispensable pour un État si petit. Mais surtout, nous devons être un phare dans ce domaine, dans un monde en proie à des guerres souvent basées sur l’intolérance.

Le National Youth Parliament débutera bientôt. Quelle est votre ambition à travers ce projet ?
L’année dernière, nous avons organisé la quatrième édition du National Youth Parliament, qui existait donc déjà avant mon arrivée. Mais j’ai appris que, par le passé, un Speaker en particulier ne s’est pas du tout intéressé à ce projet, qui a pourtant été réalisé de manière très sérieuse par le bureau du Clerk de l’Assemblée.
Moi, en revanche, je me suis investie pour que tout se passe bien. J’ai voulu assister aux séances de formation des jeunes assurées par des personnes-ressources que j’ai contactées pour cela. Cette année encore, je le referai. En outre, la Speaker des Seychelles, qui sera à Maurice à cette période, sera notre invitée d’honneur pour le lancement.

Pensez-vous que cette initiative contribuera à réconcilier les jeunes avec la politique et les institutions démocratiques ?
Certainement. Je peux vous dire qu’il y a une très forte demande pour participer à cet événement et que nous sommes obligés de procéder à une sélection toujours difficile. Bien entendu, je reste en dehors de cette phase.
L’année dernière, le Speaker australien avait invité les jeunes du NYP à l’université Curtin pour les rencontrer, car il projette de faire adopter la formule dans son propre Parlement. Certains jeunes lui ont même dit qu’ils ont l’ambition de se lancer en politique.
D’autres projets de modernisation ou d’ouverture du Parlement sont-ils en préparation ?
En novembre-décembre 2025, nous avions organisé un événement de grande ampleur au Vaghjee Hall dans le cadre de la Campagne 16 jours d’activisme pour contrer la violence fondée sur le genre, lancée par le secrétaire général des Nations unies.

L’objectif était d’ouvrir notre Parlement à un public très varié sur un problème majeur. Et de rappeler à tout le monde que chaque citoyen a un rôle à jouer pour prévenir la violence ainsi que venir en aide aux victimes, ne serait-ce qu’en alertant les autorités.
Nous avons déjà mis en place le nouveau projet pour novembre et décembre 2026. À Maurice et à Rodrigues, des centaines de jeunes préparent déjà des slams et des chansons sur ce thème. Je vous en reparlerai.

Vous êtes la deuxième femme à occuper la présidence de l’Assemblée nationale à Maurice. Ce symbole représente-t-il une responsabilité particulière ?
Non, je pense que mon genre ne devrait pas faire une grande différence en termes de responsabilité. Mais bien sûr, en tant que femme, j’ai une perception parfois différente de celle des hommes. Ma méthode plus douce tient peut-être aussi au fait que je suis une mère. Selon moi, il faut exercer une autorité bienveillante et non brutale. Mais j’ai la peau dure, même si j’ai le cœur tendre.

Votre parcours inspire-t-il davantage de femmes à envisager une carrière politique ?
On me dit souvent que je suis un role model. Si c’est vrai, j’en suis ravie. J’ai beaucoup lutté pour l’émancipation et l’avancement des femmes. J’ai écrit un livre qui les incite à avoir confiance en elles-mêmes. Le titre de ce livre est De l’ombre à la lumière.
J’observe qu’elles sont de plus en plus nombreuses à occuper des postes de responsabilité dans le secteur public et graduellement aussi dans le secteur privé. Mais les Gender Statistics montrent quand même une très grande disparité entre hommes et femmes. Il faudra tout faire pour combler les lacunes dans ce domaine. C’est un travail de longue haleine.

Mais vous avez le Parliamentary Gender Caucus où les députés font un travail sur ce sujet ?
Oui, absolument. C’est ce Caucus qui organise la campagne 16 Jours. Et qui va maintenant travailler sur tous les aspects qui concernent le genre. J’espère surtout que la mise en pratique du Domestic Abuse Act 2026 sera une des priorités du caucus.

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