Le 8 août 2008. La date est gravée dans sa mémoire. Ce jour-là, Annecilla Sampt quitte Maurice avec une valise, beaucoup d’espoir et une bonne dose d’inconscience caractéristique des jeunes de 19 ans. Et pourtant, 18 années plus tard, l’Autriche est devenue sa deuxième maison. Installée en Autriche, cette Mauricienne de 37 ans dirige aujourd’hui sa carrière dans un univers peu commun et surtout très sélectif, soit la communication au sein de la Chambre d’Agriculture autrichienne. Nous l’avons rencontrée il y a quelques mois, au cours d’un voyage, où elle nous a ouvert grand les portes de sa maison, dans la pure tradition mauricienne. Rencontre.
Ces Mauriciens d’ailleurs ont vraiment le don de faire la fierté du pays. Il y a quelques semaines, Annecilla Sampt (née Marie) reçoit une distinction décernée par la Fondation Dr Maria Schaumayer, créée en hommage à celle qui fut la première femme au monde à diriger une banque centrale. Son mémoire de Master sur les femmes autrichiennes agricultrices a eu un fort impact.
Pourtant, entre les fleurs de canne de son enfance et les campagnes verdoyantes d’Europe centrale, le chemin d’Annecilla Sampt n’a rien d’un long fleuve tranquille. Il raconte avant tout une histoire de persévérance, d’adaptation et de fidélité à ses racines. Annecilla Sampt a grandi entre FUEL et Bramsthan avant d’effectuer sa scolarité au collège Lorette de Rose-Hill. « Tifi Lorette » dans l’âme, elle reste fermement attachée à sa mauricianité. Et rien ne la prédestinait particulièrement à construire sa vie à près de 8 500 kilomètres de son île natale. Elle nous raconte que son départ vers l’Autriche a relevé d’une décision profondément personnelle.
« Je suis arrivée en Autriche principalement pour suivre l’amour et entamer mes études. À l’origine, je n’avais pas beaucoup réfléchi à ce que cela signifiait vraiment de quitter ses parents, sa famille et son pays natal. Finalement, j’ai trouvé ma place ici et j’ai décidé d’y construire ma vie », confie-t-elle. Comme beaucoup d’expatriés, les premiers mois sont marqués par les découvertes, mais aussi par le sentiment d’être étrangère dans un univers totalement nouveau.
À son arrivée, la communauté mauricienne de Vienne est encore très discrète, une quinzaine de personnes tout au plus. Les rencontres se font essentiellement à l’église, où elle croise quelques compatriotes installés depuis plusieurs décennies. « Lorsque je suis arrivée, j’ai fait la connaissance d’une jeune Mauricienne et d’un Mauricien qui habite en Autiche depuis plus de 50 ans. Ils fréquentaient la même église que moi. Ensuite, j’ai appris qu’il y avait une petite communauté mauricienne à Vienne qui se voyait souvent. »
Le premier défi : apprendre l’allemand
Mais le véritable défi porte un nom : l’allemand. Une langue réputée difficile, à laquelle s’ajoutent les dialectes régionaux autrichiens. Annecilla Sampt s’y attaque pourtant avec méthode et comme une cheffe. Cours intensifs, pratique quotidienne… et une alliée inattendue : la série américaine Desperate Housewives ! « Je ne peux pas compter le nombre de fois où j’ai regardé Desperate Housewives en allemand avec des sous-titres français pour maîtriser la langue », raconte-t-elle en souriant.
Les progrès arrivent rapidement. Après seulement deux semestres d’allemand, elle intègre l’université de Vienne. Les cours sont dispensés exclusivement dans la langue de Goethe. Enfin, presque… « L’état de choc dans lequel je me suis retrouvée lors de ces premiers cours d’entendre les professeurs parler leur dialecte… J’ai vite compris que l’allemand qu’on apprend dans les cours n’est pas forcément le même qu’on entend parler », dit-elle en riant. Elle décide alors de maîtriser la langue du pays, qui est, selon elle, la première clé de l’intégration. Annecilla Sampt parle aujourd’hui aussi bien sa langue d’adoption l’Autrichien que sa langue maternelle le créole mauricien ! « Cela m’a ouvert beaucoup de portes », dit-elle.
Ces portes la conduisent vers un parcours universitaire particulièrement riche. À l’université de Vienne, elle multiplie les formations, obtenant un Bachelor en sciences de la communication et du journalisme, un Master en gestion internationale des entreprises, puis un Bachelor et un Master en études romanes. Annecilla Sampt en plus d’être polyglotte est aussi un véritable puits de savoirs. Lors de notre rencontre, il y a quelques mois à son bureau à Vienne, elle nous a fait le tour du premier arrondissement. Entre le musée de Klimt, l’opéra de Vienne et les bonnes adresses gastronomiques, l’on pourrait aisément ajouter une autre corde à l’arc de madame : grande passionnée d’histoire.
Elle intègre la Chambre d’Agriculture d’Autriche
Bref, cette diversité témoigne autant de sa curiosité intellectuelle que de sa volonté de comprendre les multiples facettes de la communication. Cette passion finit par trouver son terrain d’expression en 2022. « Un beau jour de printemps 2022, j’ai reçu un appel de l’ancien responsable de la communication de la Chambre d’agriculture autrichienne », se souvient-elle. Quelques mois plus tard, elle rejoint officiellement l’équipe communication de l’institution. Son travail consiste aujourd’hui à rendre visibles les réalités d’un secteur souvent méconnu du grand public.
Valorisation des projets agricoles, stratégie numérique, gestion des contenus, réseaux sociaux, vulgarisation de sujets parfois techniques, Annecilla Sampt contribue à rapprocher les citoyens autrichiens de celles et ceux qui les nourrissent. « J’aime contribuer à mettre en lumière le travail des agriculteurs et les enjeux liés à l’alimentation, à la production et à la consommation de produits locaux, à l’environnement et à la durabilité. »
Le choix peut surprendre. Une Mauricienne, diplômée en communication, évoluant au cœur de l’agriculture autrichienne. Pour elle, il n’y a pourtant rien d’incongru. Au contraire, ce secteur concentre aujourd’hui des enjeux majeurs, dont la souveraineté alimentaire, le changement climatique, la consommation responsable et la transition écologique. Communiquer sur ces questions revient à rapprocher le citoyen de réalités qui influencent directement son quotidien.
Fière de son identité mauricienne
Par ailleurs, s’imposer dans un environnement professionnel nouveau aurait pu constituer un autre obstacle. Jeune femme étrangère, issue d’une petite île de l’océan Indien, Annecilla Sampt reconnaît qu’il faut parfois faire ses preuves. Mais elle garde de son parcours un souvenir positif. « Le respect se construit avant tout à travers le professionnalisme, le travail d’équipe, les compétences et la qualité du travail fourni », souligne-t-elle. Elle ajoute avoir eu la chance de travailler avec des collègues « ouverts d’esprit qui valorisent les compétences plutôt que les origines et qui considèrent la diversité comme une richesse ». Être Mauricienne, insiste-t-elle, n’a jamais constitué un frein. Au contraire, « j’ai toujours essayé d’en faire une force ».
Cette capacité à transformer une différence en atout semble finalement résumer l’ensemble de son parcours. Partie pour l’amour, restée pour construire sa vie, Annecilla Sampt n’a jamais renié son identité mauricienne. Au fil des années, elle a simplement appris à conjuguer deux cultures, deux langues et deux patries de cœur. Si Annecilla Sampt s’est imposée dans le domaine de la communication, c’est aussi parce qu’elle a trouvé, au fil des années, un sujet qui la passionne : les femmes dans le monde agricole.
Au contact des exploitations autrichiennes, elle découvre une réalité souvent méconnue. Derrière les fermes familiales se cachent des femmes qui dirigent des exploitations, développent leurs propres entreprises et revendiquent davantage de visibilité dans les instances de décision. Cette question devient même le fil conducteur de son mémoire de master. « Fascinée par le travail des agricultrices, j’en ai fait le sujet de ma thèse de Master, car je voulais savoir comment elles concilient leurs ambitions professionnelles et leurs aspirations familiales. »
Regards sur son île natale
Son travail reçoit une distinction décernée par la Fondation Dr Maria Schaumayer, créée en hommage à celle qui fut la première femme au monde à diriger une banque centrale. Une reconnaissance dont elle parle avec humilité, préférant mettre en avant la cause qu’elle défend plutôt que son parcours personnel. Et le hasard fait parfois bien les choses. En 2026, les Nations unies proclament l’Année internationale de l’agricultrice, donnant un écho particulier à cette recherche menée plusieurs années auparavant. Pour Annecilla Sampt, il ne s’agit pas uniquement de reconnaître le rôle économique des femmes, mais aussi leur contribution sociale, familiale et environnementale.
Son regard sur l’agriculture ne s’arrête toutefois pas aux frontières autrichiennes. Depuis Vienne, elle continue d’observer avec attention l’évolution de Maurice. Selon elle, l’île gagnerait à valoriser davantage les métiers agricoles, à renforcer les contrôles sur l’utilisation des produits phytosanitaires, à encourager les pratiques durables et à susciter davantage de vocations chez les jeunes. Elle estime également que les femmes devraient bénéficier d’un meilleur accompagnement dans ce secteur afin de favoriser l’innovation et l’entrepreneuriat agricole.
Mais c’est surtout en tant que femme et mère qu’Annecilla Sampt pose aujourd’hui un regard critique sur certaines réalités mauriciennes. Elle suit toujours de près l’actualité de son pays. Les débats sur la pension, la vie politique ou encore les questions sociales continuent de retenir son attention. Si elle souligne les nombreux atouts de Maurice dont sa stabilité, sa diversité culturelle, sa capacité d’adaptation et son ouverture sur le monde, elle estime que plusieurs avancées restent nécessaires.
La place des femmes mauriciennes en société
L’un des écarts qui l’a le plus marquée concerne le congé de maternité. En Autriche, elle a pu arrêter de travailler deux mois avant son accouchement et rester auprès de son enfant pendant une année, tout en percevant une partie de son salaire. « C’était une vraie bénédiction. Je suis choquée d’entendre que mes amies mauriciennes n’ont pas cette chance. Devoir retourner au travail après trois mois est inimaginable, avec tous les changements que la femme endure au niveau physique, émotionnel et psychique. »
Cette expérience nourrit une réflexion plus large sur la place des femmes dans la société. Pour Annecilla Sampt, les mères, les femmes enceintes ou encore les familles monoparentales devraient bénéficier d’un accompagnement renforcé. Elle plaide également pour un meilleur accès aux droits, une lutte plus ferme contre les violences faites aux femmes ainsi qu’une éducation à la sexualité abordée plus tôt afin de prévenir certaines dérives.
La représentation politique constitue un autre sujet qui lui tient à cœur. Constatant la faible présence féminine dans les instances de décision mauriciennes, elle lance un appel sans détour. « Chères Mauriciennes, la politique appartient-elle uniquement aux hommes ? Nous aussi, nous avons la possibilité de nous engager activement pour l’avenir de notre belle île et de contribuer à une bonne gouvernance politique », lance-t-elle. Elle évoque également la progression inquiétante de la drogue et insiste sur la nécessité de renforcer la sensibilisation dès le plus jeune âge.
Persévérance et patience
Finalement, pour les nombreux jeunes Mauriciens qui rêvent aujourd’hui de poursuivre leurs études à l’étranger, Annecilla Sampt se veut réaliste, mais encourageante. L’Autriche, explique-t-elle, offre des universités de qualité à des coûts relativement accessibles comparativement à d’autres pays européens. Les étudiants peuvent également exercer un emploi à temps partiel. Une condition demeure cependant incontournable : apprendre l’allemand. « Les étudiants qui sont motivés, ouverts à la culture locale et prêts à apprendre la langue ont généralement davantage d’opportunités. »
18 années après son départ, Annecilla Sampt continue finalement de vivre entre deux mondes. L’Autriche lui a offert une carrière, une famille et une nouvelle vie. Maurice lui a donné son identité, ses repères et une partie de cette résilience qui lui a permis de franchir les obstacles rencontrés sur son chemin. Son histoire rappelle que l’expatriation ne signifie pas l’effacement des racines. Bien au contraire. Plus les années passent, plus son attachement à son île semble se renforcer.
Au moment de conclure notre entretien, elle adresse un message à ceux qui hésitent encore à franchir le pas. « Aux jeunes Mauriciens, je dirai de ne pas avoir peur de sortir de leur zone de confort et de prendre des risques. Étudier ou travailler à l’étranger peut être une expérience très enrichissante, mais cela demande aussi de la persévérance, de la patience et beaucoup d’adaptation. Peu importe où l’on se trouve dans le monde, il est important de rester fier de ses racines tout en restant ouvert aux autres cultures. C’est souvent dans cette rencontre entre différentes cultures que naissent les plus belles opportunités. »


