Une grande agitation

La saga de Bain Bœuf prend chaque jour des allures rocambolesques. Certains diront que tout a commencé par le spectacle de Pointe d’Esny avec son shooting digne des blockbusters bollywoodiens impliquant des protagonistes exhibant plus que leurs muscles. D’autres retiendront les invectives publiques proférées à l’adresse de fonctionnaires. Cet épisode a suscité deux effets immédiats. 

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Le premier a été l’approbation d’un grand nombre de personnes vraiment soulagées de constater qu’il y a un rappel de la loi quant à l’accès aux plages considérées comme confisquées par les propriétaires d’hôtels et de campements. Il faut, néanmoins, reconnaître que ce sont ces derniers qui entretiennent avec soin et constance la devanture de leur résidence primaire ou secondaire. Ils évitent ainsi que le littoral ne devienne, comme le reste du pays, une grande poubelle à ciel ouvert qui peut, à terme, faire fuir les touristes.  

Le second a été comme un retour de manivelle avec son effet boomerang. Après la sortie du ministre Shakeel Mohamed et la mise en avant d’arguments légaux basés sur une interprétation sommaire de la loi,  la contestation n’a pas tardé par ceux qui sont allés scruter de plus près les textes eux-mêmes. Le dossier Bain Bœuf a aussitôt quitté les locaux du ministre du Logement pour se retrouver sur des sites apparemment animés par des proches du MSM. 

Les faits ont été exposés et le feuilleton est vite devenu le Talk of the Town. Les agents du ministre ont essayé tant bien que mal de le défendre pendant que d’autres n’auront eu de cesse d’exiger que des réponses adéquates soient fournies aux questions précises que le grand public se pose. 

Reprenant à son compte le fameux adage selon lequel la meilleure défense est l’attaque, Shakeel Mohamed a d’abord privilégié une sortie radiophonique qui n’a visiblement pas eu les effets escomptés, puisque les demandes d’explications sur les réseaux sociaux n’ont fait que se multiplier. 

Il y a eu, comme attendu, un rappel des grandes étapes du dossier de Bain Bœuf évoqué en 2012 par le biais d’une Private Notice Question (PNQ) de Paul Bérenger sur le fameux Centrepoint et ses  ramifications impliquant les frères Timol, Zoobair et Ousman et leur société, celle quitte ne décembre, conclut la vente du bien sur les Pas Géométriques au ministre Mohamed.  

Il y a aussi ceux dont la mémoire est suffisamment aiguisée pour se rappeler que là où passe ou trépasse une affaire des Timol – interpellés par la police pour complot une semaine après la PNQ de 2012 mais qui s’en sont miraculeusement tirés sur décision du directeur des poursuites publiques d’alors, Satyajit Boolell –, la famille Mohamed n’est jamais très loin, l’avocat Zakir pilotant le dossier de la reprise de Centrepoint par des Sud-Africains de Spring Wholesale Car et le ministre du Logement inaugurant en grande pompe le nouveau complexe le 7 décembre 2024, mois du changement de propriétaires de l’appartement pieds dans l’eau de Bain Bœuf des Timol à Shakeel Mohamed. 

Pour répondre aux interrogations qui fusaient de toutes parts et comme la première tentative d’explication n’avait pas marché, le ministère des Technologies de l’Information est entré en jeu pour tenter de calmer les ardeurs des internautes. 

Un communiqué a été émis pour rappeler que les infractions étaient passibles d’amendes de Rs 1 million et jusqu’à 20 ans de prison. Selon quelle loi ? Celle du MSM de 2021, très contestée par les prétendus acteurs du « changement » qui, aujourd’hui, la brandissent pour faire taire ceux qui, légitimement, réclament des explications de leurs élus. 

Comme le communiqué n’a pas franchement découragé les curieux du net et qu’il a été établi que sa déclaration de patrimoine avait mystérieusement disparu du site de la Financial Crimes Commission (FCC), le ministre Shakeel Mohamed a, une nouvelle fois, pris les devants pour attaquer la Commission et lui sommer de rectifier le tir. À ce stade de l’évolution du feuilleton, toutes les conjectures étaient permises. 

La Commission a fini par réagir et par absoudre le ministre de tout manquement, mais on ne peut pas dire que cela a suffi à calmer les plus exigeants en matière de transparence et d’exemplarité. Le temps des espoirs dans la transformation visible des institutions est déjà révolu et plus personne ne croit qu’elles sont devenues plus saines qu’elles ne l’étaient sous l’ancien régime. Les récentes nominations ayant achevé de convaincre l’opinion que cela va, en fait, de mal en pis. 

Puisque la FCC du néo-promu de Navin Ramgoolam et de Gavin Glover, Sanjay Dawoodharry n’a toujours pas fait taire ceux qui exigent des clarifications sur le dossier de Bain Bœuf et les millions qui ont changé de main hors de la vue du notaire, le ministre Shakeel Mohamed, en sus de traquer ceux qui auraient fait fuiter les éléments du dossier à certains médias,  sollicite désormais le Registrar pour qu’il enquête sur les circonstances ayant conduit à la publication de sa signature sur certains documents autour de ce rachat. 

Pourquoi tant d’initiatives au lieu d’aller directement au fond du problème et établir qu’il n’y a pas eu d’infractions aux textes régissant le blanchiment, la corruption et les avantages indus ? Au lieu de menacer, de servir du papier timbré à gauche et à droite, le ministre d’un gouvernement, élu sur la promesse première de la rupture, aurait dû, dès le premier jour des insinuations, allégations et accusations, convoquer la presse, tout mettre sur la table pour l’édification du public. 

La grande agitation de Shakeel Mohamed relève peut-être d’une stratégie fondée sur des prémices défendables légalement mais ce qu’il ne doit certainement pas ignorer, c’est qu’à trop vouloir en faire ou à tenter de cacher certaines choses, il risque d’alimenter davantage les soupçons. Le doute est un poison en politique. Il disparaît rarement sans que la vérité ne soit établie. Et ça, Shakeel Mohamed devrait être le premier à le savoir.

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