MIE : Le CV d’une Senior Lecturer au cœur d’une controverse

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Dans une lettre adressée à la direction, des membres du staff académique s’interrogent sur sa nomination accélérée en 2018, son parcours canadien et la traçabilité de ses travaux

Mila Devi Sewruttun-Dosieah : « Je n’ai jamais reçu de lettre à ce sujet »

Le 4 août, des membres du personnel académique du Mauritius Institute of Education (MIE) déposent, par lettre, une requête adressée à la directrice de l’Institut, demandant une vérification de certains éléments du parcours, dans des universités canadiennes, d’une Senior Lecturer. La secrétaire de direction réceptionne la lettre, dont la remise est dûment consignée. Cette requête fait suite à deux sélections : la première, il y a quelques mois, pour l’encadrement de doctorants, et la seconde, en 2018, lors de sa nomination, où le critère d’ancienneté n’aurait pas été pris en considération. Après un travail de recherche minutieux sur le parcours et les fonctions académiques de la Senior Lecturer dans les universités canadiennes où elle aurait exercé, des membres du corps académique du MIE n’auraient trouvé aucune mention de son nom sur les listes exhaustives de professeurs. Ils demandent à la direction du MIE de procéder à une vérification officielle auprès des universités  concernées. Contactée, Mila Devi Sewruttun-Dosieah, directrice de l’Institut pédagogique, nous a déclaré : « Je n’ai jamais reçu de lettre à ce sujet. Je n’en ai pas connaissance. Le recrutement de la Senior Lecturer a eu lieu en 2018 et, cette année-là, je n’étais pas en poste », avant de refuser de commenter davantage cette affaire.

Cette nouvelle affaire au MIE est loin d’être simple. Il y a environ 5 mois, la Senior Lecturer concernée est sélectionnée pour encadrer des doctorants. Surpris, ses collègues – qui s’enquièrent sur les raisons de sa sélection, alors que d’autres seraient plus qualifiés qu’elle – apprennent qu’elle disposerait d’un CV en béton. Pour la première fois, le CV de la Senior Lecturer est brandi, ce qui donne l’occasion à des sceptiques d’effectuer des recherches sur son parcours à l’étranger et de ses publications académiques en tant que « Senior Lecturer » au Canada. Ce travail de traçabilité en ligne ne donne pas grand-chose. Ce qui étonne davantage ses collègues. La première fois où elle s’était retrouvée au centre d’une controverse à l’Institut pédagogique remonte à 2018 lorsqu’elle a été promue au poste de Senior Lecturer. Cette nomination soulève aujourd’hui des interrogations sur les qualifications et l’expérience qui auraient servi à justifier cette nomination.

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Promue après seulement 2 ans de service

Le 4 août, un mémorandum confidentiel est donc soumis par « a group of concerned academic staff members in good faith and without prejudice » à la directrice, Mila Devi Sewruttun-Dosieah, du MIE, et demande la vérification de plusieurs éléments du parcours professionnel de leur collègue Senior Lecturer. Les auteurs ont pris soin de préciser qu’ils ne concluent pas à une fausse déclaration ou à une quelconque fraude. Ils demandent plutôt que les informations soient officiellement vérifiées à la source. Leur demande est soutenue par des recherches minutieusement effectuées. Ils sont même allés jusqu’à scruter les listes exhaustives de noms des chargés de cours des universités canadiennes où la Senior Lecturer aurait exercé. Son nom n’y apparaît pas.

Selon le mémorandum, le Scheme of Service applicable au MIE prévoyait cinq années de service avant l’éligibilité au poste de Senior Lecturer. Or, en 2018, la personne concernée aurait comptabilisé environ deux années de service au sein de l’institution. Pour justifier cette nomination accélérée, son parcours antérieur aurait notamment été pris en compte. Dans un affidavit daté de 2019, le Registrar la présente comme disposant de dix années d’expérience au rang de Senior Lecturer dans des universités canadiennes, notamment à la University of Alberta et à la University of British Columbia. À l’époque, cet affidavit avait été jugé nécessaire à la suite du mécontentement exprimé par un membre du personnel académique, qui s’estimait lésé en matière de séniorité.

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Incohérence

C’est précisément sur le parcours canadien que le mémorandum demande des éclaircissements. Les auteurs relèvent une différence entre le contenu d’un affidavit et celui des CV soumis au MIE. Alors que l’affidavit fait état d’une expérience comme Senior Lecturer dans les deux universités canadiennes, les CV décrivent, pour les mêmes périodes, différentes activités : enseignement de cours, assistanat de recherche au niveau postgraduate, fonction d’analyste de politiques publiques et fellowship postdoctoral. Le titre de « Senior Lecturer » n’y apparaît à aucun moment et aucun rang n’est indiqué pour les deux établissements universitaires canadiens.

Le mémorandum affirme par ailleurs que le rang de « Senior Lecturer » n’existe dans aucune de ces deux institutions canadiennes. À la University of Alberta, les rangs académiques prévus par la convention collective de l’AASUA comprennent notamment Professor, Associate Professor, Assistant Professor, ainsi que, pour le personnel enseignant, Assistant Lecturer, Associate Lecturer et Full Lecturer. À la University of British Columbia (UBC), les rangs prévus par l’article 3.01 de la convention collective comprennent notamment Lecturer, Instructor, Senior Instructor, Professor of Teaching, Acting Assistant Professor, Assistant Professor, Associate Professor et Professor. L’enseignement à la charge de cours à l’UBC relève, lui, du statut de Sessional Lecturer. Ni l’une ni l’autre institution ne compterait donc, selon les éléments cités dans le mémorandum, de rang de Senior Lecturer.

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Ainsi, la question posée est moins celle de savoir si la personne a enseigné dans ces universités que celle de déterminer sous quel statut et à quel rang elle y aurait été engagée.

Recherche et publication floues

Les membres du corps académique relèvent, de même, un chevauchement entre plusieurs expériences d’enseignement. Le CV ferait état d’activités à la University of British Columbia de mai 2014 à août 2015, période qui recoupe un engagement à la Kwantlen Polytechnic University, indiqué de septembre 2013 à août 2015. Trois cours seulement seraient associés à l’expérience à l’UBC sur cette période. Pour les auteurs du document, ce schéma serait davantage compatible avec un engagement d’enseignement de type sessional qu’avec un poste académique substantiel.

Le mémorandum élargit ses interrogations au parcours de recherche et aux publications. Une divergence est relevée concernant le lieu d’un fellowship postdoctoral effectué en 2012-2013. Le CV mentionnerait la University of Calgary, tandis que les documents du Shastri Indo-Canadian Institute identifieraient la University of Alberta comme institution d’accueil. Le personnel académique demande une confirmation à ce sujet. Le mémorandum indique, de plus, qu’aucune publication directement issue de ce fellowship n’a été identifiée dans les documents examinés.

Les auteurs soulignent l’absence dans le CV d’un article dont la personne serait première auteure dans une revue scientifique indexée par les principales bases citées dans le mémorandum : « No research publication arises from the postdoctoral fellowship. No article, chapter, report or proceeding acknowledging the award has been located, although this would be an expectation of postdoctoral fellowship. The nearest item, a book review of August 2012, predates the fellowship’s stated start of September 2012 and is a review rather than a research contribution. »

Projets

Quant aux 17 projets de recherche recensés dans le CV de la Senior Lecturer, 16 ne préciseraient pas le rôle joué par la personne, tandis qu’aucun ne mentionnerait de bailleur de fonds, de référence de financement ou de montant accordé. Le portail du MIE la recenserait, toutefois, comme Principal Investigator d’un projet financé par le Mauritius Research Council, ce qui constitue un élément documentaire à prendre en compte dans cette vérification : « MIE’s own portal records her as Principal Investigator on one Mauritius Research Council project (‘Globalization, national development, and poverty in Mauritius’) and as co-team member on a second led by another colleague. »

Pour les auteurs du mémorandum, ces interrogations ne relèvent pas uniquement du passé. Ils estiment que les mêmes éléments du parcours continuent d’être utilisés pour soutenir les fonctions et responsabilités actuelles du membre féminin du personnel au MIE. D’où leur demande de vérifier aujourd’hui les documents à la source, sans pour autant rouvrir les procédures judiciaires déjà conclues.

Solliciter les universités canadiennes

Le mémorandum demande ainsi au MIE de solliciter directement les universités canadiennes, afin de confirmer le rang exact, la nature de l’engagement, le taux d’emploi et les dates précises des fonctions exercées. Demande aussi que cette vérification soit effectuée sous les différentes variantes du nom de la personne, afin d’éviter qu’une recherche limitée à un seul nom ne conduise à un résultat erroné.

Demandé également de vérifier si le dossier du MIE contient des éléments démontrant que ces qualifications avaient été vérifiées avant la nomination de 2018 et avant la signature de l’affidavit de janvier 2019. Des lettres de nomination ou d’engagement, une liste vérifiée des publications, les rôles précis dans les projets de recherche ainsi que les documents relatifs aux supervisions revendiquées pourraient également être réclamés. Le mémorandum demande, enfin, que la personne concernée puisse présenter les documents et explications nécessaires avant toute conclusion car, à ce jour, il a été noté que « no publication has been traced arising from the project she leads. » 

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