Fenêtres — Mangoes from Brazil

Des mangues ? Des mangues !!! Le regard hésite, vérifie, confirme : oui, ces fruits dans les caisses vitrées de certains marchands de konfi et autres fruits de saison dans les rues de Port-Louis ou Rose-Hill, sont bien des mangues. En ces mois « hivernaux » de juillet et d’août 2026, des mangues mûres. Les narines frémissent, les papilles s’affolent : pas besoin d’attendre décembre et les rayons de l’été pour se régaler à nouveau de cette saveur attendue !

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Alors on s’approche, hésitant mais néanmoins déterminé. « Ou ena mang ? », demande-t-on au marchand, encore incrédule quand même face à l’évidence (oui, ça ne peut clairement pas être une pomme ou une mandarine…)

Le changement climatique, parfois, a bon dos.

Voilà donc le marchand qui vous explique, avec conviction, que le temps a changé, qu’il n’y a plus de saisons, madame, que certains manguiers de l’Ouest sont très en avance cette année et qu’il y aura deux rapports, le deuxième en été. Tiens donc…

Renseignements pris, ces mangues ne sont pas locales. Elles sont importées… du Brésil.

Il y avait déjà les avocats importés de très loin pour être disponibles toute l’année. Voici maintenant les mangues. Comme si nous ne pouvions plus attendre une saison, avec tout ce que cela comporte de délices de voir passer les mois et d’anticipation gourmande pour enfin se régaler.

Un peu plus loin, dans un supermarché, des limons qu’on croit être les fameux de Rodrigues. Mais non, vérification faite, importés d’Égypte et du Maroc. Alors même qu’à Rodrigues, les petits producteurs se désolent de voir tomber et pourrir leurs précieux petits fruits, faute de développement suffisant de la filière d’exportation.

Tout cela intervient la semaine même où l’on nous annonce que le déficit commercial de Maurice s’est nettement aggravé, ayant atteint Rs 23,7 milliards en ce mois de juin 2026 contre Rs 18,9 milliards en juin 2025, soit une hausse de 25,3% par rapport à l’an dernier. Ce, en raison d’une augmentation de nos importations beaucoup plus rapide que celle des exportations.

Cette hausse de nos importations concerne notamment les produits pétroliers. Mais aussi, dans une large mesure, les produits alimentaires qui sont passés de Rs 5,7 milliards à Rs 6,1 milliards.

Au niveau des exportations, la progression est plus modérée, avec une valeur totale qui atteint Rs 9,8 milliards en juin 2026, contre Rs 9,2 milliards en juin 2025, soit une hausse de 5,6%.

Plus que jamais, Maurice dépend fortement des importations pour son approvisionnement alimentaire, plus de 70% des produits que nous consommons venant de l’étranger. Une situation qui nous soumet aux variations des marchés mondiaux, alors même que la poursuite des tensions au Moyen-Orient accentue les hausses du coût des denrées essentielles et les craintes sur les chaînes d’approvisionnement.

Avec le Covid en 2020, la question de notre sécurité alimentaire s’est posée de façon accrue, face à la suspension de transports extérieurs pendant plusieurs mois. Après cela, on aurait pu penser que le renforcement de notre autosuffisance alimentaire aurait constitué un des dossiers prioritaires de nos gouvernements. Mais renforcer la production locale pour réduire notre dépendance sur les importations n’est manifestement toujours pas vécu comme une priorité et une urgence absolues. Non, on continue à projeter notre « développement » dans le secteur immobilier, à ne mesurer l’importance de nos terres qu’à la capacité de les rentabiliser rapidement en les saturant de béton. Et on importe à tour de bras l’essentiel et le superflu.

Les chiffres officiels nous disent aussi que les importations de fruits et légumes à Maurice ont connu une hausse significative au cours de ces dernières années, passant de Rs 932 millions en 2000 à Rs 5,83 milliards en 2023. Il est estimé qu’en moyenne, un Mauricien consomme 83 kilos de légumes et 21 kilos de fruits par an. Nous importons principalement fruits et légumes d’Égypte, d’Afrique du Sud et du Maroc, mais aussi d’Inde, d’Australie, de Nouvelle Zélande, d’Espagne, de Chine. Et maintenant, nous importons aussi des mangues du Brésil. Bonjour le bilan carbone…

Cette semaine, nous avons aussi eu l’annonce faite par le ministère de l’Agriculture à l’effet que les agriculteurs souhaitant moderniser leurs activités pourront désormais bénéficier d’une aide financière pouvant aller jusqu’à Rs 2 millions dans le cadre du nouveau Precision Farming/AI-Driven Food Production Scheme. Un dispositif lancé le mardi 18 août à Réduit par le Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI), visant à « encourager l’adoption de technologies intelligentes, afin d’améliorer la productivité, de réduire les coûts de production et de renforcer la résilience du secteur agricole ». Le programme, nous dit-on, permettra notamment aux agriculteurs d’investir dans des drones, stations météorologiques, capteurs pour le sol et les plantes, systèmes d’irrigation intelligents, ainsi que des plateformes numériques de conseil agricole.

Il a aussi été question d’encourager les jeunes à s’intéresser davantage au secteur agricole et à y apporter leurs compétences en matière d’innovation et de technologie.

Il n’y a pas de doute : atteindre la sécurité alimentaire est un défi au niveau mondial. C’est ce que montre clairement une étude scientifique des universités d’Edimbourg en Écosse et de Göttingen en Allemagne, qui vient d’être publiée dans Nature Food. L’équipe de recherche a étudié dans quelle mesure 186 pays étaient en mesure ou non de nourrir leur population uniquement grâce à leur production nationale. Considérant qu’être autosuffisant, c’est produire, en quantité suffisante, les sept groupes d’aliments nécessaires à sa population (poissons, viandes, fruits, légumes, produits laitiers, protéines végétales et féculents).

La réponse est claire : la plupart des pays du monde n’atteignent absolument pas l’autosuffisance alimentaire.  Pire : un tiers des pays ne produisent qu’un à deux des sept groupes alimentaires essentiels. Et seul un quart des pays produit suffisamment de légumes pour répondre à leurs propres besoins.

Il y a pourtant un pays qui atteint l’autosuffisance dans les sept groupes alimentaires : le Guyana, en Amérique du Sud. Pays de 196,850 km², avec une population de quelque 840,000 d’habitants. Il est suivi par la Chine et le Vietnam, avec une autosuffisance dans six groupes alimentaires sur sept. En d’autres mots, si plus aucun échange commercial n’était possible, seul le Guyana, la Chine et le Vietnam seraient capables de survivre.

Et il faudra aussi, de plus en plus, compter avec « les chocs climatiques qui transforment déjà le secteur agricole et continueront de s’intensifier », souligne Alexander Vonderschmidt, co-auteur de l’étude.

L’urgence est là. Se délecter en hiver de fruits tropicaux importés de l’autre bout du monde, c’est bien beau. Jusqu’à ce qu’il ne nous reste que la peau sur les noyaux…

SHENAZ PATEL

 

Sortie de texte

En vente dans les rues à Maurice en cet hiver : des mangues mûres. Importées du Brésil… Alors qu’on nous annonce que le déficit commercial de Maurice s’est nettement aggravé, accusant une hausse de 25,3% par rapport à l’an dernier, en raison d’une augmentation de nos importations beaucoup plus rapide que celle des exportations. Au rang de ces importations, les produits alimentaires : plus de 70% de ce que nous consommons. Atteindre la sécurité alimentaire est un défi mondial. Un pays y parvient : le Guyana, suivi de l’Inde et de la Chine. Nous ? Nous continuons à planter du béton…

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