Dans notre rubrique Mauriciens d’ailleurs, nous vous partageons, en ce jour, le récit intime du Professeur émérite Georges Daniel Véronique, mais surtout celui d’un enfant de Port-Louis, témoin d’un monde disparu, habité par l’amour viscéral de son pays et une nostalgie féconde. Nous l’avons rencontré lors d’une escale en Europe, entre Vienne et Aix-en-Provence… D’une simplicité déconcertante et d’une bienveillance attachante, à 78 ans et des poussières, Georges Daniel Véronique, distingué par les titres de Chevalier des Palmes académiques en 2004 et de Chevalier des Arts et des Lettres en 2016, passionné d’histoire et des sciences du langage, nous raconte sa vie et la vie. Tout simplement.
Le soleil de Provence inonde la table de bistrot où deux tasses de café serrées viennent d’être déposées. Face à nous, Georges Daniel Véronique sourit d’un air malicieux, balayant d’un geste bienveillant l’empressement du serveur. À Aix-en-Provence, où il a posé ses valises à la fin des années 1960 et où il a longtemps enseigné après une décennie prestigieuse à la Sorbonne, le linguiste et professeur émérite n’a rien perdu de sa vivacité d’esprit ni de cette gouaille chaleureuse, si typiquement mauricienne.
Pourtant, dès que le magnétophone s’allume, le décor change. Les platanes du Midi s’effacent, laissant place aux versants de la montagne des Signaux, aux perrons poussiéreux de la rue Moka et aux champs de canne ondulant sous la brise de Saint-Pierre. Georges Daniel Véronique ne raconte pas seulement une carrière universitaire d’exception, il ressuscite un monde, son monde. Celui d’une île Maurice pré-indépendance, matrice complexe et fascinante, faite de bruits d’usines sucrières, de contrastes sociaux criants et de trésors linguistiques cueillis sur le vif.
« Moi, je me considère vraiment comme un produit de l’époque coloniale, la dernière génération avant l’indépendance », confie-t-il. Mais derrière le théoricien de la langue et le spécialiste des langues créoles se tient d’abord un homme : un fils d’agent du téléphone, un gamin de cour d’école sans miradors, un éternel arpenteur de sa terre natale. Aujourd’hui encore, il aime vadrouiller dans les villages mauriciens, accompagnés de son épouse et de quelques camarades, eux aussi grands amoureux de Maurice.
Une enfance douce au pied de la montagne
Pour comprendre Georges Daniel Véronique, il faut remonter aux pavés chauds de Port-Louis, dans ce Ward IV populaire où il est né et a grandi jusqu’à ses 12 ans. « Je suis né à la rue Moka, qu’on appelle aussi la rue Souillac à Port-Louis. Nous étions souvent assis sur les perrons à regarder les bagnoles des Blancs passer pour le week-end… C’était le fameux get les passants. » Dans ce décor urbain modeste, le foyer familial est profondément créolophone, même si la mère veille au grain sur la tenue des formes. « Ma mère disait ces choses extraordinaires à toute personne qui arrivait chez nous, dans notre modeste maison : Donnez-vous la peine d’entrer ! Mais alors, tout le monde était coincé parce qu’on n’était pas vraiment francophone ! » raconte-t-il d’un air amusé.
Il nous raconte ses années passées sur les bancs de la Signal Mountain RCA, une école primaire aujourd’hui disparue, nichée au pied de la montagne port-louisienne. « Une école formidable parce qu’elle était en bas les pieds montagne et il n’y avait pas de murs, pas de miradors », se souvient-il avec tendresse. C’est là que le destin prend les traits d’une institutrice inoubliable, Daisy Quenette. Venue de Rose-Hill avec une diction soignée qui fascine les élèves, elle bouscule le quotidien de la classe.
« Au début, quand elle parlait français, je ne la comprenais pas ! Elle parlait pointu comme une Parisienne. Dans mon imagination d’enfant, je lui inventais toute une vie ! Mais elle a vraiment changé notre vie. » Cette année-là, fait exceptionnel pour une modeste école, deux élèves décrochent la bourse pour le prestigieux Collège Royal de Curepipe : Georges Daniel Véronique et son camarade Carlo de Souza. « Mes parents n’auraient jamais eu les moyens de m’envoyer au Collège Royal. C’est parce que j’étais boursier. Sans Daisy Quenette, ma vie aurait été très différente. »
L’entrée au Collège Royal de Curepipe
L’entrée au Collège Royal de Curepipe (RCC) au début des années 1960 plonge le jeune boursier dans une tout autre dimension. À l’époque, l’établissement est un creuset singulier, traversé par les derniers souffles de l’Empire colonial britannique. L’arrivée d’un nouveau recteur anglais, venu de Rhodésie après s’être opposé à la politique de Ian Smith, va profondément transformer l’institution.
« Quand je suis rentré au Collège Royal, il n’y avait pas d’uniforme. C’était un désordre extraordinaire ! Les grands étaient des fauteurs de désordre constants », raconte-t-il dans un éclat de rire franc. Le recteur met en place une discipline rigoureuse : morning assembly, prières solennelles (« Let us pray ») et création d’un uniforme sur mesure. « Mes parents ont fait coudre des bermudas à l’anglaise. À Maurice, tout le monde portait des shorts ras les fesses ! Je me suis rendu compte que j’étais le seul avec ces bermudas ultra larges, c’était ridicule à l’époque, alors qu’aujourd’hui c’est la mode. »
Mais le projet pédagogique du recteur anglais va plus loin, il s’agit de former les futurs cadres du pays. « Son ambition explicite, c’était de former l’élite qui allait manger chez le gouverneur ! » En Form VI, le recteur apporte sa propre argenterie et ses verres pour initier les élèves aux convenances : « Il nous disait : Work in, on commence par les couverts extérieurs et on va vers les couverts intérieurs. Il nous apprenait à incliner l’assiette pour la soupe à l’anglaise, et à réchauffer le verre de cognac dans le creux de la main lorsque les dames quittaient la table. »
Dans la cour du RCC, Georges Daniel Véronique observe aussi la composition sociale et raciale de l’époque, voyant pour la première fois les élèves blancs regroupés sur un même banc au fond de la cour. Lors de son premier cours avec le professeur Daniel Kœnig, l’élève énonce son patronyme. « Véronique ? » relève le maître, « c’est comme le prénom de ma fille ! » Une réflexion annonciatrice des quiproquos qu’il connaîtra plus tard en France. Dans cette classe où se côtoient fils de fonctionnaires, boursiers modestes et descendants de grandes familles, ou encore celui qui deviendra plus tard l’actuel Premier ministre, l’adolescent se hisse parmi les meilleurs élèves.
Vacoas, Beau-Bassin, puis Saint-Pierre…
Au gré des affectations professionnelles de son père, ouvrier puis contremaître (Charge Hand) au service du téléphone, la famille Véronique quitte la capitale et sillonne l’île : Vacoas, Beau-Bassin, puis Saint-Pierre. Pour l’adolescent, ces déménagements successifs sont de véritables aventures. L’installation à la route Grannum, aux confins de Vacoas et de Mangalkhan, marque une rupture pittoresque. « Derrière la maison, des carreaux cannes et dans la cour, des pie banann et des pit latrinn. Pour mes parents, c’était un choc rude, mais pour le gamin de 12 ans que j’étais, c’était hyper exotique, j’étais ravi ! » dit-il.
C’est à Saint-Pierre, au milieu des années 1960, que Georges Daniel Véronique s’imprègne de l’âme sucrière de l’île, rythmée par le travail de l’usine et le défilé des charrettes. « Pour aller à Circonstance, je passais à travers champs par un chemin coupé, je traversais une rivière sur un vieux pont abîmé pour rentrer chez moi. Et pendant la période de la coupe, l’odeur de canne flottait dans l’air… C’était le caramel, c’était magnifique ! »
Cette vie rurale éveille précocement sa sensibilité linguistique. À l’église paroissiale, il entend le Père Guy Le Juge de Segrais délivrer ses prêches dans une variante ancienne du créole. « Suite à Vatican II, le curé décide de faire son sermon en créole. Le choc de ma vie ! Il disait : Jésus là-haut le ciel. Bien plus tard, en découvrant les textes de Baissac de 1880 à l’université, j’ai retrouvé exactement la langue parlée par ce vieux prêtre. »
Sur les arrêts de bus de Saint-Pierre, le jeune homme écoute les anciens s’adresser à lui en bhojpuri et apprend à répondre avec empathie. Il s’engage même quelque temps, aux côtés d’un jeune homme entreprenant — dont on ne nommera pas le nom, mais qui reste quelqu’un de très connu —, comme secrétaire des Young Farmers : « On réunissait de vieux planteurs pour organiser des cultures de pommes de terre en interligne dans les champs de canne. Mais dès qu’il a été question d’aller veiller les récoltes la nuit dans les champs, j’ai quitté ! Je n’avais pas la fibre agricole ! »
Frantz Fanon, le rock et la crise identitaire
Septembre 1968. Six mois après la proclamation de l’indépendance de Maurice, Daniel Véronique s’envole pour la France. Boursier, soumis à l’obligation de s’inscrire en province, il choisit Aix-en-Provence, guidé par le souvenir d’une émission de radio consacrée à son festival de musique classique.
L’arrivée en métropole est une déflagration politique et intellectuelle. « Je suis arrivé en costume trois-pièces, cravate et chemise, comme un petit jeune homme bien sage. En trois mois, la fac de lettres d’Aix m’a métamorphosé : j’avais les cheveux longs, la barbe, et j’étais devenu gauchiste ! » C’est aussi l’heure des prises de conscience identitaires. « En arrivant, on m’a dit : Tu viens du tiers-monde. Je ne savais même pas ce que c’était ! Puis une amie m’a fait lire Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon. J’ai dévoré le livre. Tout s’est éclairé : notre passé colonial, les non-dits, et même le rapport douloureux de ma propre mère à sa couleur de peau et à la langue française. »
Dans les résidences universitaires, Georges Daniel Véronique fraternise avec les étudiants venus du continent africain. Alors que ses camarades sénégalais ou congolais excellent dans les pas de rock, l’étudiant mauricien doit s’adapter. « À Maurice, dans les années soixante, on ne dansait plus le rock, on était passés au shake et au twist ! Alors, il a fallu s’y mettre sérieusement pour pouvoir inviter les filles à danser. »
Sur le plan universitaire, après des débuts en philosophie et en lettres modernes, il s’oriente définitivement vers la linguistique. Il gravit tous les échelons du monde académique : assistant en 1975, maître de conférences, puis professeur à l’université Paris 3 Sorbonne en 1994, avant de revenir à Aix pour reprendre la chaire d’études créoles et intégrer le laboratoire Parole et Langage.
Tout au long de son parcours, Georges Daniel Véronique n’a jamais distendu le lien viscéral qui l’unit à Maurice. Ses missions répétées pour le Mauritius Institute of Education (MIE), ses recherches sur la syntaxe et la didactique du créole mauricien, ainsi que ses amitiés indéfectibles avec des figures comme Vinesh Hookoomsing témoignent de cette fidélité. Lorsqu’il revient au pays, le professeur redevient ce promeneur infatigable qui sillonne Quatre-Bornes, fait escale à « Boulette Palace » et observe les mutations sociales contemporaines de l’arrivée des travailleurs bangladais aux nouvelles dynamiques migratoires. Mais son regard se charge d’une nostalgie poignante lorsqu’il contemple les paysages transformés.
« Maurice ne possède plus que deux ou trois pour cent de sa forêt indigène originelle. Les colonisateurs ont défriché sans retenue pour faire de l’île la première puissance sucrière de l’Empire britannique, alors qu’à La Réunion il reste quarante pour cent de forêt indigène. Aujourd’hui que l’on déplante la canne, il faudrait replanter des arbres endémiques, rendre à l’île sa nature. »
À travers ses anecdotes et sa mémoire intacte, Georges Daniel Véronique perpétue le souvenir d’un monde pluriel : celui des écoliers courant sur les pentes de Port-Louis, des tailleurs de Curepipe, des pêcheurs du port et des messes en créole d’autrefois. Chez lui, la nostalgie n’est pas un regret, mais une fidélité vivante aux siens et à la terre natale. La tasse de café repose sur la table de bistrot. L’entretien s’achève, mais la voix chaleureuse de Georges Daniel Véronique résonne encore, celle d’un enfant de la montagne des Signaux qui a conquis les amphithéâtres les plus renommés sans jamais s’éloigner du cœur battant de son île. 78 ans plus tard, Georges Daniel Véronique semble être resté toujours amoureux de son île et en parle comme s’il y était toujours.
Kovillina Durbarry

