Il y a des semaines où l’actualité politique offre, au-delà des querelles partisanes, l’occasion de réfléchir à ce que signifie réellement vivre en démocratie. À cet égard, une opinion de Lalit publiée dans l’édition du Mauricien de vendredi mérite d’être lue. Elle traite de la victoire judiciaire et politique de Lindsay Collen après plusieurs années de combat contre une disposition de la Citizenship Act. Un autre débat qui devrait retenir notre attention concerne l’introduction du kreol morisien au Parlement, qui a été confiée aux bons soins d’un comité parlementaire, et qui a suscité une intervention énergique de Sarita Boodhoo, défenseure reconnue du bhojpuri, qui demande que cette initiative ne se fasse pas au détriment des autres langues parlées à Maurice.
Dans l’affaire de la citoyenneté, Lindsay Collen a le droit légitime de chanter victoire. Non pas parce qu’il faudrait adhérer à toutes les positions de Lalit, mais parce qu’elle a refusé de se résigner devant une disposition législative qu’elle estimait être en violation de ses droits. Après l’adoption, en 2022, par l’ancien gouvernement, d’une disposition accordant au Premier ministre un pouvoir particulièrement large sur la citoyenneté mauricienne, elle a choisi de saisir la justice. Le combat aura duré plusieurs années, avec quatorze comparutions, des mobilisations et le soutien d’avocats travaillant pro bono, ainsi que de citoyens et d’organisations.
Puis, le changement de gouvernement a ouvert une nouvelle étape. Un engagement a été pris devant la Cour suprême pour supprimer les dispositions contestées. Lindsay Collen a retiré son action, faisant confiance à cette assurance. Cette promesse a été tenue puisque la loi a finalement été amendée dans le cadre du Finance Bill. Une citoyenne a contesté une décision gouvernementale, a utilisé les voies de droit disponibles et a obtenu, au terme d’un long processus, que cette décision soit corrigée.
Il ne faut jamais sous-estimer ce genre de victoire. La démocratie ne se mesure pas uniquement au nombre de sièges remportés par une majorité lors d’une élection. Elle se mesure aussi à travers la capacité d’écoute et de réaction des autorités et à la capacité d’un citoyen à dire non. Les débats autour de la réforme de la pension en sont la preuve et ont commencé à donner des résultats (voir l’interview d’Ashok Subron dans l’édition du jour).
Lindsay Collen rappelle ainsi une vérité essentielle : les libertés ne sont jamais définitivement acquises. Elles doivent être défendues, parfois contre la puissance publique.
Le débat sur les langues au Parlement nous ramène à une autre dimension de cette même démocratie : celle de l’inclusion. Un Select Committee a été institué pour examiner les modalités de l’introduction du kreol morisien à l’Assemblée nationale. Cette perspective constitue une évolution importante et une motion dans ce sens a été adoptée à l’unanimité au Parlement. Mais pourtant, elle a suscité une intervention, fut-elle d’une personne, demandant que l’on ne ferme pas la porte aux autres langues parlées à Maurice.
Cette préoccupation mérite d’être entendue. Elle ne signifie nullement que l’introduction du kreol morisien devrait être retardée ou remise en cause. Elle rappelle simplement que Maurice possède une histoire linguistique plurielle et que les langues qui y sont parlées constituent également une partie de son patrimoine.
Mais reconnaître cette diversité ne doit pas conduire à perdre de vue une réalité : le kreol morisien possède une place particulière dans la société mauricienne. C’est la langue la plus largement parlée et comprise dans le pays. Elle dispose désormais d’une orthographe officielle, d’un dictionnaire, et elle est enseignée dans le système éducatif jusqu’au HSC. Dès lors, pourquoi son introduction au Parlement devrait-elle être perçue comme une menace pour les autres langues ?
Si le kreol morisien doit entrer à l’Assemblée nationale aux côtés de l’anglais et du français, l’objectif est avant tout démocratique : faciliter l’expression des parlementaires et permettre à la population de mieux comprendre les débats qui la concernent directement.
Lorsqu’il s’agit de sujets aussi sensibles, comme la réforme des pensions, le coût de la vie, la fiscalité ou les services publics, il est essentiel que le citoyen lambda puisse comprendre les arguments qui sont échangés en son nom. Le Parlement ne peut pas être seulement le lieu où les lois sont votées. Il doit également être un lieu où les citoyens peuvent comprendre pourquoi ces lois sont adoptées.
Il faudrait tout faire pour éviter un piège dangereux consistant à transformer une démarche d’inclusion nationale en nouvelle compétition identitaire. Une langue peut être un pont sans que les autres ne perdent leurs racines. Le kreol morisien peut jouer le rôle de langue commune au Parlement, et on peut continuer à reconnaître la richesse des autres langues qui ont contribué à façonner l’identité mauricienne.
Jean-Marc Poché

