Pas de pauvres par hasard

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« Les pauvres ne sont pas là par hasard. » Cette phrase de Mgr Durhône, reprise dans son homélie à l’occasion du pèlerinage du Bienheureux Père Laval le 8 septembre dernier, devrait résonner bien au-delà des murs d’une église. Elle interpelle directement notre société. Elle nous oblige surtout à regarder en face une réalité que nous préférons trop souvent contourner : la pauvreté n’est pas une fatalité individuelle, encore moins la sanction d’un manque de « mérite ».
Il y a dans cette réflexion un enjeu qui dépasse largement la seule question de la pauvreté. Il concerne la manière dont nous définissons le développement. Depuis des années, notre société s’habitue à regarder le pays à travers une succession de chiffres : croissance du PIB, revenu par habitant, investissements, taux de chômage, niveau des exportations, déficit budgétaire, dette publique, productivité. Ces indicateurs, à la différence de l’Indice du développement humain développé par le PNUD, sont indispensables pour comprendre l’état de l’économie, mais ils ne peuvent à eux seuls dire si une société progresse véritablement.
C’est là que le message de Mgr Durhône prend toute sa portée. Son invitation à « écouter ce que les personnes vivent » constitue une démarche essentielle qui dépasse l’action de l’Église. Ce n’est pas le Père Gérard Mongelard, qui a une longue expérience dans la lutte contre la pauvreté, qui dira le contraire. Le lancement récent, par le diocèse de Port-Louis, de la Commission diocésaine pour la Cause Créole, en collaboration avec la Commission Justice et Paix, s’inscrit précisément dans cette logique. Il s’agit de mieux comprendre les réalités vécues par des personnes qui estiment avoir été confrontées à des discriminations dans leur parcours professionnel. « Nous entendons régulièrement, depuis de nombreuses années, des personnes exprimer le sentiment d’avoir été victimes de discrimination dans leur recherche d’un emploi, dans leur carrière ou dans l’accès à certaines responsabilités », a souligné Mgr Durhône.
Cette démarche rappelle qu’une société ne peut prétendre avoir atteint la maturité simplement parce que ses indicateurs économiques s’améliorent. Il faut s’interroger sur la possibilité réelle pour chaque citoyen de participer à cette prospérité et d’en bénéficier. La question de la discrimination est indissociable de celle de la pauvreté.
L’exemple du Père Laval demeure pertinent aujourd’hui encore. En arrivant à Maurice en septembre 1841, il n’a pas seulement prêché. Durant ses 23 ans de mission, il est allé vers les anciens esclaves, a appris leur langue et s’est mis à l’écoute de leurs blessures, de leurs souffrances et de leurs espérances. Il a compris que l’action auprès des plus pauvres exigeait d’abord de les rencontrer, de comprendre et d’écouter.
Aujourd’hui, les visages de la pauvreté ont changé, mais la réalité demeure : familles qui peinent à joindre les deux bouts, personnes âgées confrontées à la précarité, jeunes happés par la drogue, victimes de violence, détenus ou personnes vivant une exclusion silencieuse. L’homélie de Mgr Durhône rappelle que derrière la pauvreté matérielle se trouvent souvent d’autres formes de fragilité : la discrimination, la solitude, la violence, entre autres.
Il serait donc réducteur de considérer la pauvreté comme une simple question de revenus. Une société peut mettre en place des aides sociales tout en continuant de produire de l’exclusion. C’est pourquoi les trois mots qui structurent la réflexion de Mgr Durhône – écouter, discerner, prendre soin – prennent une dimension profondément citoyenne. Écouter, c’est donner une place à la parole des silencieux. Discerner, c’est rechercher les causes des difficultés plutôt que de gérer les conséquences. Prendre soin, enfin, c’est considérer la solidarité comme une responsabilité collective.
Cette approche nous oblige à revoir notre conception de la réussite. À quoi sert une croissance élevée si une partie de la population ne peut en ressentir les bénéfices – une tendance que l’IA risque d’accentuer ?
À Maurice, aider les pauvres ne suffit pas. Il faut leur rendre leur place, leur voix et leur dignité à travers l’autonomisation. Cette exigence vaut pour toutes les composantes de la société : l’État, les responsables politiques, le monde économique, les institutions, les syndicats et chacun d’entre nous. La pauvreté n’est pas uniquement l’affaire des pauvres, elle est le miroir de la société que nous construisons.
Un pays ne peut véritablement se dire développé si certains de ses citoyens restent invisibles. Le véritable progrès commence précisément lorsque nous acceptons de les regarder, de les écouter et de leur reconnaître pleinement leur place dans la communauté nationale.

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Jean Marc Poché

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