« Je milite pour que les langues orientales obtiennent
la même reconnaissance que le KM au Parlement »
Alors que l’Assemblée nationale se penche sur l’introduction du kreol mauricien dans les travaux parlementaires, Sarita Boodhoo, ancienne président de la Bhojpuri Speaking Union, plaide pour une reconnaissance simultanée de toutes les langues parlées du pays. Elle propose notamment de recourir à l’intelligence artificielle pour assurer leur traduction en temps réel au sein de l’Assemblée nationale. Elle en parle dans une interview téléphonique accordée à Le-Mauricien de la Grande Péninsule, où elle participe à des conférences internationales sur les travailleurs engagés indiens et sur le bhojpuri.
Sarita Boodhoo, vous avez un agenda international très chargé puisque vous êtes arrivée en Inde afin de participer à plusieurs manifestations concernant les girmityas et la promotion de la langue bhojpuri. Pouvez-vous nous en parler ?
Le Syama Prasad Mookerjee Port Authority of Kolkata m’a invitée à participer, pour la deuxième fois, à la célébration du départ des immigrants indiens en provenance du Bihar et de l’Uttar Pradesh, à partir de 1834.
Le Syama Prasad Mookerjee Port de Kolkata a célébré le premier Indentured Memorial Day le 15 septembre 2025, en rendant hommage à la mémoire des travailleurs indiens engagés qui ont embarqué de ce port entre 1834 et 1920.
Les célébrations ont lieu à l’Indenture Memorial, à Kidderpore, le long de la rivière Hooghly. Elles marquent l’anniversaire du départ, le 15 septembre 1834, du premier groupe de 36 Hill Coolies originaires de Chotanagpur. Ce séminaire d’une journée réunira des personnalités et des universitaires venus d’Inde, de Maurice, des Fidji, d’Afrique du Sud, du Royaume-Uni et des États-Unis, témoignant de la portée internationale de l’histoire de l’émigration indienne.
Le premier pays à les accueillir était Port-Louis, à Maurice, sur une base expérimentale. Cela a été un succès et, à partir de là, les travailleurs engagés indiens ont été transportés vers l’Afrique du Sud, la Guyane, etc. À Maurice, à l’initiative de Bikramsingh Ramlallah, nous avons commencé à célébrer l’arrivée des premiers immigrants indiens à Maurice le 2 novembre. Le gouvernement a repris cette initiative depuis 1987.
À Kolkata, ce n’est que depuis l’année dernière que le départ des premiers travailleurs indiens est célébré à travers un colloque annuel. Je figure parmi les invités et je participerai à la cérémonie marquant l’anniversaire du départ des travailleurs indiens destinés aux plantations de canne à sucre à l’étranger.
C’est donc devenu une commémoration importante à Kolkata…
Tout à fait. C’est une façon de ne pas oublier une page importante de l’histoire de l’Inde. À ce propos, j’ai adressé, en novembre de l’année dernière, une lettre au Premier ministre indien Narendra Modi dans laquelle je formulais quatre demandes. Des copies de cette lettre ont été adressées au Premier ministre, au président de la République, au ministre indien des Affaires étrangères, ainsi qu’au ministre des Affaires étrangères et au ministre de la Culture de Maurice, entre autres.
Dans cette lettre, je rappelle que nous avons déjà un site d’accueil à Maurice, l’Aapravasi Ghat, qui est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis le 27 juillet 2006. Je demande pourquoi le site d’où sont partis les travailleurs engagés ne pourrait pas, lui aussi, être inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, comme le souhaite la Port Authority of Kolkata.
À Maurice, des recherches ont été effectuées sur les ruines des anciens dépôts. Le dépôt – qui accueillait à Kolkata les travailleurs engagés à destination de Maurice – se trouvait à Bhowanipore. Ce dépôt a été acquis illégalement par un homme d’affaires qui a démoli les structures existantes.
J’ai demandé au Premier ministre Narendra Modi et à son homologue mauricien, Navin Ramgoolam, de construire un monument à cet endroit. Je vous signale qu’il existe des monuments de ce genre à New York, au Suriname et aux Pays-Bas. Or, il n’y a aucun monument à Kolkata pour commémorer les premiers travailleurs engagés qui avaient été embarqués pour Maurice.
J’ai également demandé que le site de Bhowanipore soit transformé en Heritage Park, avec la participation d’artistes descendants des girmityas du monde entier.
Troisièmement, en 2011, un monument commémorant le départ des girmityas a été créé par les autorités portuaires de Kolkata. Toutefois, quelques années plus tard, un bâtiment voisin de ce monument a été donné à bail à un industriel qui y a aménagé un restaurant. C’est, à mon avis, un sacrilège contre la mémoire de nos ancêtres.
Je demande que ce restaurant soit fermé et que le bâtiment soit transformé en Heritage Centre.
Finalement, j’ai plaidé en faveur de la création d’un Memorial Monument à Kidderpore, dans l’estuaire de Tolly Nullah, le lieu où les 36 premiers travailleurs engagés ont embarqué, le 15 septembre 1834, sous la supervision de Hunter-Arbuthnot & Co, à bord de petites embarcations avant de rejoindre l’Atlas, au large de la rivière Hooghly, pour se rendre à Maurice, où ils sont arrivés le 31 octobre. Ils ont ensuite débarqué à l’Immigration Depot (Aapravasi Ghat) le 2 novembre.
Après Kolkata, je me rendrai à Banaras Hindu University pour une conférence internationale consacrée au Bhojpuri et à son héritage. De plus, Pondicherry University organise une conférence sur la diaspora indienne. Je ferai une intervention les 8 et 9 octobre.
Vous avez multiplié les interventions pour défendre les langues orientales et, en particulier, le Bhojpuri, dans le cadre de l’institution d’un Select Committee sur l’introduction de la langue kreol au Parlement. Que réclamez-vous ?
À Maurice, je milite pour que les langues orientales, qui ont pris racine dans la terre mauricienne depuis 200 ans, obtiennent la même reconnaissance que la langue kreol. Je ne suis pas contre la langue kreol. Je suis une Port-Louisienne et je ne savais pas parler le bhojpuri ; je parlais le kreol comme tout le monde. Par la suite, j’ai pris conscience que le bhojpuri subissait une humiliation. Les gens avaient honte de l’utiliser et ne pouvaient pas s’exprimer correctement. C’est à ce moment que j’ai institué le Bhojpuri Institute.
J’ai commencé à l’utiliser. Je l’ai tellement étudié que je suis devenue consultante en bhojpuri. J’ai écrit des livres concernant la grammaire et la littérature. Le bhojpuri a obtenu sa reconnaissance, sa visibilité, sa respectabilité et sa dignité. Le gouvernement a institué une série de Speaking Unions sur une base d’égalité. Elles ont toutes le même respect.
C’est pourquoi je pense qu’il est juste de demander que, dans le cadre de l’institution d’un Select Committee sur l’utilisation de la langue kreol dans le temple de la démocratie, à savoir le Parlement, il faut prendre en considération les langues et les langues vivantes qui existent à Maurice. En effet, pour prendre le cas du bhojpuri, cette langue est toujours vivante, à voir le nombre de mots et de termes utilisés par les parlementaires lors des débats parlementaires. « Maja Karo » (« Amusez-vous ») en est une.
Maintenant, avec l’intelligence artificielle, il est possible de pratiquer la traduction simultanée pour toutes les langues. À Singapour, il y a quatre langues officielles. Une personne peut parler en tamoul, en malais, en anglais, etc. En Inde, il y a 22 langues officielles qui peuvent être traduites par l’IA immédiatement.
Il existe une application à Madras qui peut faire une traduction simultanée. Mme Shirin Aumeeruddy-Cziffra n’aura pas à se rendre en Inde pour apprendre l’hindi ; elle peut utiliser Google pour comprendre et pour se faire comprendre.
En France, une personne de n’importe quelle nationalité peut se présenter en cour ; elle aura un interprète dans la langue qu’elle souhaite parler. Aux Nations unies, il y a plusieurs langues officielles qui sont traduites spontanément.
Le gouvernement indien pourrait aider Maurice à le faire. Le Premier ministre a fait de l’IA un pilier prioritaire pour 2026-27. Il pourra l’utiliser pour assurer la respectabilité de toutes les langues. Nous sommes multiraciaux et multilingues.
Voulez-vous dire qu’il faut autoriser l’utilisation de toutes les langues au Parlement ?
Oui. Pourquoi n’utilisait-on pas toutes les langues reconnues à Maurice ?
Est-ce que cela renforcera la démocratie et permettra à la population de comprendre ce qui se passe au Parlement ?
Lorsque les parlementaires interviennent, l’IA est en mesure de traduire leurs propos immédiatement. L’anglais et le français sont là et, lorsqu’on introduit le kreol, on devrait ouvrir la porte à toutes les langues parlées à Maurice. Elles auront leur dignité dans ce temple de la démocratie. En Inde, les parlementaires parlent plusieurs langues qui sont traduites immédiatement.
Je ne pense pas qu’il y aura une complication. Au contraire, c’est lorsqu’on refuse d’introduire ces autres langues qu’il y aura des complications. Si on ne le fait pas, cela équivaudrait au non-respect de la dignité de tous les Mauriciens qui ont contribué à bâtir le pays. Ce serait une violation de leur droit.
Que proposez-vous ? Souhaiteriez-vous une introduction graduelle dans le temps ou une introduction immédiate ?
Je propose une introduction simultanée. Sinon, ces langues ne seront jamais introduites. Je me souviens que lorsqu’on avait introduit les langues à l’école, on avait demandé un délai de six ans pour apprendre. Ils ne les ont jamais apprises. Le temps a passé et il y a eu une érosion des langues orientales et les enfants ont été délaissés. La même chose se reproduira.
Je crains qu’avec l’introduction de la langue kreol au Parlement, nous découragerions l’utilisation des autres langues. Les gens croiront que les autres langues ne sont pas importantes. Ce ne serait pas juste et honnête. Nous ne voulons pas que cela se produise.
Toutes les langues sont utilisées dans des cérémonies, dans les activités culturelles et religieuses, comme les chants et les danses. Ministres et politiciens participent à toutes les cérémonies socioculturelles et religieuses où on parle toutes les langues, qu’ils les comprennent ou pas. Est-ce qu’ils le font uniquement pour obtenir des votes, pour faire plaisir à ces personnes ou par respect pour ceux qui pratiquent ces langues ? Alors, pourquoi ne pas faire la même chose au Parlement ? Il faut que l’utilisation de toutes les langues puisse être autorisée simultanément. Nous sommes pour l’introduction de la langue kreol, mais il faut également celle des autres langues.
Vous avez rencontré récemment Satyajit Boolell, le président de la Commission nationale des droits de l’homme, et ses membres. Que leur avez-vous dit ?
Oui, cela s’est bien passé. Je lui avais adressé une lettre. À son retour, il m’a écrit et m’a demandé de venir déposer sur un point aux termes de l’article 12 de la Constitution, à savoir la liberté d’expression au Parlement. J’ai demandé que les attributions du Select Committee considèrent également ces langues. Le communiqué du Parlement avait été publié sans consultation avec les parties prenantes. Or, ces attributions sont discriminatoires et le délai pour déposer devant le comité a été fixé entre le 1er et le 22 septembre. Nous ne sommes pas contre le kreol, mais nous demandons que l’importance des autres langues soit respectée. Si on ne peut pas le faire, il faudra l’introduction d’un autre Select Committee pour considérer les autres langues comme la « language of proceeding of parliamentary deliberations in the august National Assembly ».
Si vous êtes invitée à déposer devant le Select Committee, est-ce que vous le ferez ?
Oui. Je ne suis pas seule dans cette démarche. J’ai écrit à tous les dirigeants politiques du pays. Je compte écrire au président de la Human Rights Commission des Nations unies et aux autres instances internationales. J’ai également attiré l’attention du leader de l’opposition, Chetan Baboolall, et lui ai demandé des questions parlementaires pour savoir « on what ground other Mauritian languages should not be considered ».
Une plateforme a été constituée comprenant plusieurs sociétés. Ils préparent des pétitions qui sont signées pour être adressées au Premier ministre et au Select Committee avant le 22 septembre. Peu importe si ces langues sont parlées par une minorité de personnes. Une langue est une langue. Nous ne voulons pas que la survie de nos langues soit menacée de disparition et qu’elles deviennent des « threatened languages ». Nos langues sont vivantes et sont utilisées dans les mariages, les enterrements et dans la vie courante, comme « dife dans lanka », « chatwa ». J’ai même lu « chatwaism » dans un éditorial, ainsi que d’autres expressions.
Vous avez qualifié votre démarche d’Andolan. Que comprenez-vous par là ?
C’est Bissoondoyal qui avait organisé un Andolan. Je veux faire comprendre que je ne mène pas une croisade. C’est un mouvement commun qui continuera la lutte et je ne suis qu’une parmi eux. Arya Sabha a organisé une grande réunion et Yatin Varma déposera. Hindu House, Mauritius Sanatan Dharma Temples Federation, Voice of Hindu sont des organisations qui réagiront.
Malgré vos activités sociales à Maurice et à l’étranger, vous vous êtes engagée dans cette croisade…
Quand j’ai écouté les interventions des ministres et députés, je n’ai pas eu sommeil. Je suis contente qu’ils aient fait les louanges de la langue créole, mais personne n’a dit un mot en faveur des langues orientales.
Nous ne pouvons pas enterrer notre langue vivante. Le dodo s’est éteint, nous dépensions des millions de roupies pour le faire revivre ; nous multiplions les études pour sauver les oiseaux et les plantes endémiques. Nos langues sont là, à Maurice, et sont respectées à l’international par l’UNESCO et doivent être protégées.
Par exemple, le véhicule du Geet Gawai est le bhojpuri. L’UNESCO a souligné que le bhojpuri est non seulement le véhicule, mais aussi un des éléments qui composent les chants.
Pour terminer, quel message voulez-vous lancer ?
Toutes les langues reconnues par le gouvernement, qui a créé des Speaking Unions pour les promouvoir. Nous voulons que ces langues entrent dans la plus haute instance de la démocratie, à savoir le Parlement, ensemble et en même temps que le kreol mauricien.
Même si ces langues sont parlées par un petit groupe de gens, elles sont importantes et l’UNESCO met toutes ces langues sur un pied d’égalité au nom du droit d’expression. Ce n’est pas pour rien que les Nations unies ont introduit l’International Mother Language Day le 22 avril.
Quant à dire que la langue anglaise est mal comprise par la population et qu’il faudra ajouter la langue kreol, cela ne constitue pas un argument sérieux. L’anglais est une langue internationale. Si on ne le comprend pas, cela signifie que nous sommes bien arriérés. La langue de la science est l’anglais. Pourquoi ne veut-on pas que nos enfants apprennent l’anglais ? Même la Chine, qui mettait l’accent sur le mandarin, a été obligée d’enseigner l’anglais. Elle était en retard sur l’Inde, où l’anglais est parlé couramment, mais s’est depuis rattrapée.
Aujourd’hui, il est possible, à travers l’intelligence artificielle, d’utiliser toutes les langues et de les traduire simultanément.
Quant à nous, nous comptons mener une campagne tant sur le plan local qu’international. Nous organiserons des meetings et des manifestations à travers le pays. On ira jusqu’à la grève de la faim s’il le faut.
Jean Marc Poché

