Jean-Raphaël Notton, Grand Maître de la Grande Loge de France  : « Nous n’avons rien à cacher »

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De passage à Maurice mardi dernier dans le cadre d’une tournée dans l’océan Indien, Jean-Raphaël Notton, haut représentant de la Grande Loge de France, revient sur la création de la loge de recherche itinérante Delta Crucis. Entre volonté d’ouverture face aux idées reçues, défense rigoureuse de la liberté de conscience et rejet des engagements partisans, il livre sa vision d’une franc-maçonnerie résolument humaniste et ancrée dans son époque.
Vous êtes actuellement à Maurice dans le cadre d’une tournée dans l’océan Indien. Quel est l’objectif de cette visite ?
Cette visite à Maurice doit être comprise comme une étape d’un tour dans l’océan Indien. Nous allons procéder à l’ouverture d’une loge très particulière, une loge de recherche qui réunira des frères de la Grande Loge de France, de Mayotte, de Madagascar, de Maurice et de La Réunion. Cette loge s’appellera Delta Crucis, la Croix du Sud. Sa création interviendra jeudi matin à Saint-Denis de La Réunion. Ce sera une loge itinérante qui pourra se réunir à Mayotte, à Madagascar, à Maurice et à La Réunion. Profitant de cette occasion, j’ai souhaité que nous puissions nous déplacer à Maurice et à La Réunion, sachant qu’il y a maintenant quatre mois, j’étais présent à Madagascar et à Mayotte. J’ai donc deux grandes étapes dans mon périple de l’océan Indien : l’étape de La Réunion, qui commencera demain matin, et celle de Maurice, qui a lieu aujourd’hui. Cette démarche s’inscrit dans une volonté, dans une politique d’ouverture au monde. À peine débarqué de l’avion ce matin, j’ai eu des rendez-vous avec la radio et la télévision. J’ai rencontré le président de la République de Maurice, l’ambassade de France, ainsi que d’autres dignitaires et des représentants d’autres obédiences présentes à Maurice. Cette journée se terminera par deux autres événements. Une conférence publique aura lieu à partir de 18 heures. Il y a énormément de monde et nous ne pouvons plus accepter de nouveaux participants tellement c’est plein. Nous finirons ensuite cette longue journée par une rencontre avec l’ensemble des frères de la Grande Loge de France à Maurice, autour d’un grand dîner joyeux et fraternel.

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La franc-maçonnerie est souvent perçue comme une société secrète. Pourquoi cette volonté d’ouverture ?

Pour deux raisons. La première est de ne pas laisser le champ libre à des individus qui raconteraient n’importe quoi sur ce que nous ne sommes pas. Autant le secret pouvait être considéré comme intéressant il y a quelques dizaines d’années, autant aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, il est devenu péjoratif. Nous avons donc aujourd’hui la nécessité de ne pas laisser d’autres que nous s’exprimer pour raconter des fadaises à notre sujet. Le deuxième élément, c’est que nous sommes très fiers de ce que nous sommes et nous voulons l’expliquer au plus grand nombre. Il ne faut pas confondre le secret de l’initiation, le secret maçonnique, avec le fait de tout cacher. Il y a finalement beaucoup de choses qui sont susceptibles d’être montrées : nos temples, nos rituels, nos photos, nos décors. On trouve d’ailleurs ces éléments dans toutes les bonnes librairies et partout sur Internet. Tout ceci n’a donc de secret que le nom. Nous voulons franchir une étape en disant que non seulement nous n’avons rien à cacher, mais que nous sommes très heureux de ce que nous avons à montrer.
Certaines affaires liées à des loges ont toutefois porté atteinte à l’image de la franc-maçonnerie, notamment à Maurice. Comment réagissez-vous à cela ? Il faut être clair : ceux qui disent, ou qui diraient, que la franc-maçonnerie est un monde idéal sont des menteurs. Malheureusement, la nature humaine est ainsi faite que, même si nous prenons beaucoup de soin pour sélectionner ceux qui entrent dans nos loges, il peut parfois arriver quelqu’un qui ne le mérite pas soit malgré tout membre de nos loges. Dans ces cas-là, à la Grande Loge de France, nous sommes d’une sévérité sans nom. Nous n’hésitons pas à exclure dans la journée ceux qui ne respectent pas leur serment et ceux qui trahissent nos valeurs. C’est une politique très déterminée. Mais cela arrive et cela fait beaucoup de mal à toutes les obédiences, quelle que soit leur nature. Nous prenons donc beaucoup de soin à choisir ceux qui veulent ou peuvent nous rejoindre. Nous devons être très vigilants pour dépister ces voyous qui cherchent à venir s’abriter sous le parapluie de la franc-maçonnerie.
Dans un monde marqué par la mondialisation, les crises géopolitiques, les guerres et les replis identitaires, quelle peut être la place de la franc-maçonnerie ?

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Je ne peux pas parler de la franc-maçonnerie en général. Je laisse à toutes les obédiences le soin de parler en leur nom. Je peux vous parler de la spécificité de la Grande Loge de France. À la Grande Loge de France, nous avons deux objectifs. Le premier est d’essayer de nous perfectionner nous-mêmes avant de donner des leçons à tout le monde. Cela peut prendre du temps. Le deuxième est d’essayer, à titre individuel, d’apporter le témoignage de nos valeurs au monde extérieur. La Grande Loge de France n’intervient donc pas de manière collective. Nous ne faisons pas de pétitions, nous ne faisons pas de manifestations. Nous intervenons, par l’intermédiaire de chacun de nos membres, dans les responsabilités qu’il exerce, qu’elles soient importantes ou modestes. C’est ainsi que nous agissons, en tâche d’huile, autour de chacun des membres de la Grande Loge de France. Cela donne cet ensemble que vous connaissez et qui va bientôt fêter ses 300 ans d’histoire.
À Maurice, la Grande Loge de France et le Grand Orient de France sont deux obédiences importantes. Pour un profane, comment peut-on distinguer les deux ?
C’est une question que l’on me pose souvent. D’abord, toutes les démarches sont respectables. Ensuite, chacun est libre de choisir la voie qui lui convient le mieux. La particularité de la Grande Loge de France est qu’elle n’est pas mixte, pour respecter l’intimité de notre démarche. Elle permet à chacun de croire en qui il veut, sans être montré du doigt. Il y a une très grande tolérance. Nous parlons surtout de sujets de nature spiritualiste et nous laissons à la porte des temples les sujets de nature politique, dogmatique et religieuse. Ce sont là les spécificités de la Grande Loge de France. Ceux qui s’y retrouvent frappent à notre porte et nous les laissons entrer. D’autres sont peut-être davantage intéressés par un combat plus politique ou par une autre démarche. Ils iront alors vers ces courants-là. Nous n’avons pas d’exclusivité : chacun est libre de choisir.
Vous dites donc que la politique et le dogmatisme n’ont pas leur place dans les travaux de la Grande Loge de France. Comment cela peut-il fonctionner dans une société comme Maurice, où la politique et la religion occupent une place importante ?
Nous sommes opposés à toute notion de dogme, c’est-à-dire, en gros, de certitude. Nous préférons, et de très loin, ceux qui se posent des questions. À partir de là, ce qui nous intéresse, ce sont les fondements des raisonnements. Je pense en particulier au travail sur les valeurs, sur les vertus, sur les richesses humaines, sur l’intériorité. C’est vrai que nous ne travaillons pas sur des sujets de nature matérielle, ni sur des sujets de nature politique ou politicienne. Ce n’est pas notre option. Notre option est de privilégier les choses de l’esprit et d’essayer de tracer notre chemin dans cette direction, à l’exclusion de toutes les autres.
Maurice est une société multireligieuse. Est-ce que la franc-maçonnerie a des difficultés à évoluer dans un tel environnement ?

C’est justement là que se trouve notre grande force. Non seulement nous n’avons pas peur des sociétés multireligieuses, mais nous aimons cela. Nous sommes de fervents défenseurs de la liberté de conscience. Nous avons, à la Grande Loge de France, des hindous, des bouddhistes, des juifs, des catholiques, des musulmans, des animistes, des libres penseurs et des athées. Nous partons d’une idée très simple : chacun d’entre nous a le devoir de respecter la croyance intime de l’autre. Ce qui nous importe n’est donc pas de comparer le mérite de telle ou telle religion. Ce qui nous importe, c’est de travailler sur des valeurs essentielles. Nous pouvons ainsi avoir des travaux qui nous amènent à réfléchir sur des sujets spiritualistes sans pour autant parler de dogme.
Et cette même logique s’applique-t-elle à la politique ?
Oui. Nous n’avons pas vocation, à la Grande Loge de France, à avoir des choix partisans. Nous ne sommes pas en faveur de tel ou tel courant. Nous n’y mettons pas de préférence et nous n’avons pas d’échanges de nature partisane dans les loges de la Grande Loge de France.
Cela signifie-t-il que vous vous desintéressez de la chose publique ?
Pas du tout ! Ce qui nous intéresse, c’est de travailler sur la notion de partage, d’accueil, de dialogue, de respect de l’autre, de respect de ses croyances, mais aussi de respect de ses opinions et de ses origines. Il s’agit de parler de sujets fondamentaux et d’en parler tous ensemble. C’est cela qui fait la spécificité de la Grande Loge de France.
La foi en Dieu peut-elle être considérée comme un concept maçonnique ?
Nous avons toutes les opinions. Et c’est cela qui est formidable à la Grande Loge de France. Certains de nos frères disent : « Dieu, c’est la nature. » D’autres disent : « Dieu, c’est l’univers. » D’autres encore disent : « Dieu, c’est l’amour. » Pour certains, c’est le Dieu des chrétiens, le Dieu des juifs ou celui des musulmans. Vous voyez bien qu’il y a une telle tolérance et une telle liberté pour ceux qui sont à l’intérieur que les choses se passent naturellement dans les travaux de la Grande Loge.
Des réflexions ou des valeurs issues des religions peuvent-elles être abordées dans une loge ?
Par exemple, un document publié par le pape Léon sur l’intelligence artificielle pourrait-il faire l’objet d’une réflexion ? D’abord, je pense que l’intelligence artificielle ne pose pas de problème à la franc-maçonnerie, et en particulier pas à la Grande Loge de France. Pourquoi ? Parce que, pour l’essentiel, notre transmission de l’initiation et de la tradition se fait de manière orale.
On parle beaucoup de fraternité en franc-maçonnerie, tandis que les religions parlent davantage d’amour. La fraternité et l’amour, est-ce la même chose ? Ce sont des notions très philosophiques. La démarche qui est la nôtre à la Grande Loge de France est une démarche de nature ésotérique. Je fais une différence entre philosophie et ésotérisme. La philosophie repose sur des échanges académiques qui peuvent se transmettre de maître à élève ou par les livres. L’ésotérisme, ce sont des notions comme l’initiation qui se transmettent par l’initiation. Elles se transmettent de maître à compagnon, à apprenti, par l’initiation et non pas par la connaissance académique. Elles impliquent donc la notion d’émotion. À partir de là, la fraternité est ce que nous avons tous, les initiés, en partage. C’est la volonté de mettre l’homme, avec un grand H, l’humanité, au cœur de toute chose. L’amour, je ne veux pas entrer dans toutes les définitions grecques de l’amour, mais il me semble qu’il relève d’une autre dimension qui, pour le coup, n’est pas exclusivement de nature initiatique, alors que la fraternité l’est.
Vous allez créer une loge de recherche régionale. Quelle sera sa vocation ?
Nos loges de recherche à la Grande Loge de France s’emparent généralement d’un ou de plusieurs thèmes. En l’occurrence, cette loge, avec ses fondateurs, a décidé de travailler sur les fondements du développement de la franc-maçonnerie dans l’océan Indien. Nous avons évidemment des dates importantes, comme, par exemple, la création de la loge mère de l’océan Indien, écossaise, qui s’appelle IMERN et qui est à Madagascar. Certains de ses membres vont participer à la fondation de Delta Crucis jeudi matin. Nous souhaitons pouvoir transmettre ce qu’est cette longue histoire du Rite écossais dans l’ensemble de l’océan Indien. Nous avons l’avantage d’avoir des frères originaires des quatre principales îles de cet océan, qui appartiennent par ailleurs à des pays ayant évolué différemment. Cela va être d’une immense richesse. Les travaux de cette loge régionale de recherche seront transmis à la loge nationale de recherche de la Grande Loge de France, qui coordonne les travaux de la totalité des loges de recherche de la Grande Loge de France. Il faut préciser qu’il s’agit de la première loge de recherche régionale de l’océan Indien. Cette loge présente une particularité : il n’y a pas d’apprenti et elle n’initie pas. Elle n’est pas là pour l’initiation. Elle est là pour la recherche, c’est-à-dire pour des travaux portant sur l’histoire de l’initiation, mais pas sur l’initiation elle-même. C’est là la petite nuance avec les loges habituelles.
Cette ouverture signifie-t-elle que vous êtes également disposé à travailler avec des maçons d’autres obédiences ?
Nous ne nous interdisons pas d’avoir des échanges avec des maçons d’autres obédiences. Cela dépend de la proximité que nous avons avec ces obédiences. Par exemple, nous avons fêté les retrouvailles de la Grande Loge de France avec le Grand Rite Malgache à l’occasion de notre dernier convent. Nous aurons également, jeudi matin à La Réunion, des représentants du Grand Rite Malgache qui viendront à l’occasion du lancement de cette nouvelle loge. Le Grand Rite Malgache a été créé conjointement par le Grand Orient et la Grande Loge de France en 1962. Ce sont des choses intéressantes et, bien sûr, notre loge de recherche va travailler sur ces éléments.
Le Grand Orient de France peut prendre des positions publiques sur certaines questions de société. Quelle est la position de la Grande Loge de France ?

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Nous respectons ce que fait le Grand Orient, mais nous ne sommes pas dans cette démarche-là. Nous nous interdisons toute démarche partisane. Nous n’avons pas à intervenir pour apporter notre soutien à tel ou tel, de quelque bord qu’il soit. Ce n’est pas notre sujet. Notre combat est celui des valeurs. Ce n’est pas celui des engagements partisans. C’est cela la spécificité de la Grande Loge de France et du Rite écossais.
Vous parlez beaucoup de valeurs et d’éthique. Que signifie l’éthique pour vous ?

L’éthique nous intéresse au sens des valeurs qui la sous-tendent. C’est-à-dire la capacité d’un initié à développer son esprit de raison et son esprit critique. Cela nous intéresse. L’éthique au sens de la morale judéo-chrétienne, non. Ce qui nous intéresse, c’est la démarche qui fait de chacun d’entre nous un être conscient, sensible et qui, à ce titre, se fixe à lui-même des interdits et des zones d’évolution. C’est cela qui nous intéresse.
Peut-on donc considérer l’initiation comme une forme de formation ? Et cette démarche peut-elle compenser l’absence d’enseignement de la philosophie à Maurice ?
Je dirais que l’on est capable, à la Grande Loge de France et au Rite écossais, d’avoir une démarche spiritualiste qui n’a pas besoin de connaissances académiques ou philosophiques pour pouvoir se poursuivre. Cela a une conséquence très importante. Nous accueillons à la Grande Loge de France des non-initiés qui deviennent initiés, mais nous ne les sélectionnons pas sur leur niveau académique, en philosophie ou dans d’autres matières. Ce qui compte pour nous, c’est leur qualité de cœur et leur capacité à se poser des questions. C’est cela qui compte pour nous. Donc, leur capacité à évoluer. En revanche, un agrégé de philosophie n’est pas plus qu’un artisan, pas plus qu’un commerçant, pas plus qu’un médecin. Nous sommes dans autre chose. Il ne faut surtout pas comprendre qu’une connaissance académique de base est nécessaire pour comprendre l’initiation. Ce sont deux choses complètement différentes. Dans un cas, on exprime une forme d’intelligence académique. Dans l’autre, on exprime des valeurs du cœur. Et bien, nous, notre préférence, ce sont les valeurs du cœur.
Vous animerez une conférence publique au MGI. Quel message souhaitez-vous finalement adresser aux Mauriciens ?
Un peu tout ce que je viens de vous dire. Mais surtout, il ne dépend que de chaque individu, homme ou femme, de considérer qu’il peut être demain meilleur qu’aujourd’hui. C’est finalement, je trouve, ce qui réunit tous les initiés de la Terre. C’est cette croyance intime, déterminée, que l’on peut se perfectionner et que l’on n’est pas un être immobile, mais un être en mouvement. Il n’y a pas besoin de venir ici et de nous montrer vos diplômes. Nous n’en avons pas besoin. Il suffit d’avoir la conviction que, par votre travail et vos recherches, et avec l’aide de tous ceux qui vous entourent vous pouvez vous améliorer et par conséquent améliorer la société qui vous entoure.

Jean Marc Poché

 

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