Plusieurs ministres l’ont dit, récemment : il existe en dehors du Conseil des ministres, pourtant siège de décision ultime de l’État, des lobbies, que certains appellent experts, qui parviennent à imposer des décisions défendant les intérêts des secteurs et des entreprises qu’ils représentent – donc leurs profits – au gouvernement. Un nouveau ministre eut la surprise de découvrir que la réunion qu’il avait convoquée avait un ordre du jour déjà préparé par des représentants du secteur privé. Interrogé sur cette manière de faire, ses hauts officiers ont répondu que ça se passait comme ça, qu’on avait l’habitude de demander un coup de main aux représentants du privé puisqu’ils connaissaient bien le dossier et qu’on avait l’habitude de travailler avec eux. Une ex-Junior minister raconte qu’au moins un projet de développement, auquel elle s’était opposée et sur lequel elle avait obtenu gain de cause, est revenu en catimini sur la table d’un autre comité et obtenu les autorisations qui lui avaient été refusées. C’est ainsi que des certificats EIA refusés sont re-alloués en toute discrétion. C’est ce qui s’appelle passer par la fenêtre quand la porte est officiellement fermée. Une pratique en cours sous tous les gouvernements et qui, malgré les promesses de rupture et de changements, semble prendre de l’ampleur, ces jours-ci. Une des meilleures illustrations de la force et la puissance des lobbies a été établie lors de la présentation du dernier budget. Des membres du gouvernement ahuris ont découvert, à la lecture du texte, ce qui était réservé aux ministères dont ils sont censés être responsables. Ces mesures n’avaient pas été écrites par l’Intelligence Artificielle, mais par ces « experts » qui savent se faire écouter, pour pas dire se faire obéir, par ceux qui sont censés décider de la politique et des orientations économiques du pays.
Ceux qui savent se faire entendre ont les mains longues et peuvent même empêcher les ministres de mettre en pratique des mesures déjà annoncées. C’est ce qui est arrivé à la ministre des Services Financiers, cette année. Réagissant a l’interview de Yves Giraud sur les prix pratiqués par certaines cliniques privées, interview qui avait suscité beaucoup de réactions, la ministre a révélé que depuis son entrée en fonction, elle avait reçu beaucoup de plaintes des consommateurs. Elle en avait parlé aux responsables qui s’étaient rejetés la faute les uns sur les autres, les assureurs affirmant qu’ils étaient obligés d’ajuster leurs prix sur ceux des cliniques. La ministre avait qualifié cette adaptation du célèbre « pas moi sa, li sa » de plaisanterie, dont les consommateurs faisaient les frais, et qui avait assez duré. Elle avait ajouté que si des mesures n’étaient pas prises pour faire diminuer le montant des prestations, le gouvernement serait obligé de prendre des mesures et même de légiférer, s’il le fallait. Même si elle ne l’avait pas implicitement dit, tout le monde avait compris que les mesures promises par la ministre se trouveraient dans le budget. Il n’en fut rien. Ce qui est une indication que les lobbies des assurances et des cliniques privées avaient trouvé les arguments qu’il fallait, là où leur parole est écoutée, pour que les mesures de la ministre pour faire baisser les prix des assurances et des cliniques ne figurent nulle part dans le budget. Comme quoi, dans beaucoup de cas, les lobbies, composés d’hommes et de femmes d’affaires non élus par les électeurs, semblent détenir plus de pouvoir que ceux et celles que le peuple a désigné.e.s démocratiquement pour porter et défendre leurs intérêts. Mais qui a dit que les lobbyistes doivent respecter les règles démocratiques ?
La puissance du dernier lobbie cité s’est manifesté cette semaine. Alors même que la Commission Competition (CC) vient de lancer une enquête sur le Private Healthcare sector, une CEO de ce secteur vient de donner une interview qui ressemble à une page de publcité. Elle y détaille les prestations et les prix pratiqués par les établissements qu’elle contrôle et donne quelques conseils – à la CC, au gouvernement ? – sur les mesures à prendre pour réguler le secteur. De quoi se dire que, désormais, les lobbies sont tellement sûrs de leur puissance qu’ils ne travaillent plus dans l’ombre, mais au grand jour.
Jean-Claude Antoine

