Le socialisme ici, le socialisme d’hier, d’aujourd’hui et de demain, le socialisme vu sous tous les angles… il en sera beaucoup question, ce week-end, qui célèbre le dix-septième anniversaire de l’avènement du MMM.Dix-sept ans dans la vie d’un parti, c’est peu. Ou beaucoup en même temps, selon le parcours effectué à travers les événements. Mais il est un autre parcours que nous avons choisi d’effectuer en compagnie de M. Paul Bérenger, leader du MMM, qui se définit comme un ‘vétéran-fondateur’ du MMM un parcours au coeur du MMM, de ‘son’ socialisme, qui s’étend des ‘années de braises’ aux ‘années de miel’.
« LES ANNÉES DE BRAISE »
Bérenger, votre parti fête, à sa manière, ses dix-sept ans par un congrès-débat. Dix-sept dans la vie d’un parti, c’est peu, mais aussi beaucoup, comme c’est le cas du vôtre qui a su créer l’histoire en si peu de temps. Essayez de vous remémorer, ces années passées, si c’est vraiment votre parti qui a créé l’événement, ou et-ce l’événement qui a fait le MMM ?
Les deux. Je dirais que depuis la naissance du MMM en 1969 à 1973, pendant cette période qu’on a qualifiée « les années de braises du MMM », c’est l’événement qui a fait le MMM, plus que le MMM a fait l’événement. On se souviendra qu’en ces temps déjà lointains, l’île Maurice subissait la grande Coalition/Répression. Avec le renvoi des élections générales, un vide politique absolument anormal s’est installé, vide politique où s’est engouffré une espèce de force qui a absorbé le MMM pour le pousser a l’avant-plan et le pousser à l’événement.
Ce fut sans doute le fruit d’une coïncidence historique, mais si nous n’étions pas venus, nous autres, vétérans-fondateurs du MMM, avec les idées révolutionnaires qui étaient les nôtres, si nous n’étions pas présents à CE moment précis, si nous avions raté CE rendez-vous-là, l’événement n’aurait sans doute pas eu sur nous la prise qu’il a eu et ne nous aurait pas poussés en avant comme il l’a fait.
Mais à partir de 1973, c’est beaucoup plus le MMM qui va créer l’événement. Je me permettrai, a ce sujet, de dire que notre plus grande raison de fierté, à nous autres au MMM, c’est d’avoir, par notre présence dominante sur la scène politique mauricienne, de par nos activités quotidiennes ou en période électorale, empêché d’autres 1965, d’autres 1968. Nous avons empêché que ne se reproduise l’infecte politique communale qui avait dominé la scène politique locale de 1958 à 1969. En cela aussi, nous avons créé l’événement, en aidant l’histoire à accoucher au fil des années, d’une unité nationale de plus en plus profonde.
1969, c’était hier. Avez-vous l’impression que votre parti à vécu une éternité, lorsqu’on imagine le flot d’événements sur lesquels il a navigué et même tangué ?
Oui, j’ai souvent une impression étrange qu’il y a eu plusieurs MMM et plusieurs Paul Bérenger depuis 1969, tant le paysage politique mauricien a changé au cours de ces 17 années passées. Il m’arrive souvent d’essayer d’expliquer à des étrangers, de passage chez nous, ou à des jeunes, que l’île Maurice d’aujourd’hui n’est pas cette île Maurice que nous avions connue.
L’île Maurice qui s’apparentait au Far West, où des élections générales furent renvoyées, où les militants du MMM se faisaient cogner dessus, se faisaient tirer dessus par des nervis d’un parti politique, quand ils ne recevaient pas des coups de gaz par les forces de l’ordre, entre guillemets. Il n’est certes pas facile de se rappeler les attentats contre ma personne, contre ma maison. Tout cela fait partie de l’histoire du pays et du MMM. Et pourtant, c’est cela la naissance du MMM.
C’est cela notre jeunesse. Cette période sombre, nous allons la revivre en août ’83 et décembre ’85, une période faite de répression et d’intolérance. Heureusement qu’il y a eu les municipales de 1985 où grâce à notre victoire à ces élections, nous avons pu tourner une nouvelle page de notre histoire. 17 ans, c’est court, mais l’histoire de notre pays depuis son indépendance en 1968 s’est tellement confondue avec l’histoire du MMM que cela semble une éternité.
Au creux des événements, il y a des hommes et des femmes. Le MMM a ‘produit’ beaucoup qui ne tous pas restés dans son sérail. Hormis cette poignée de fidèles de première heure qui continuent à jouer leur rôle de piliers MMM, ces nombreux départs, depuis 1969, font croire que le MMM est un parti-escale, pour ne pas dire un parti-tremplin….
Il y a eu beaucoup de traîtres, donc de départs. Mais en fin de compte, il y a eu beaucoup d’arrivées, beaucoup de nouveaux venus au MMM, avec leur sincérité et leur courage, surtout en des moments les plus difficiles. Il faut les reconnaître: oui, le MMM a été pour beaucoup et beaucoup trop d’opportunistes, un parti-tremplin. Aujourd’hui, nos adversaires de la période 69-82 ne sont plus nos vrais adversaires. L’histoire leur a réglé leur compte.
Aujourd’hui, nos adversaires sont souvent nos camarades d’hier. Ainsi va la vie. Mais le courage, la sincérité, la volonté de lutter jusqu’au bout et au-delà, de tant de militants-vétérans qui sont là, de tant d’autres qui sont venus dans les temps difficiles et de tant d’autres qui continuent à arriver au MMM, tout cela fait ce qu’il n’est pas difficile d’oublier les traîtres et les opportunistes. Ce sont les autres qui comptent, ceux qui portent en eux l’espoir et l’avenir de notre pays.
LE SOCIALISME EST À L’ORDRE DU JOUR
Bérenger, dans une série d’articles publiés dans votre hebdomadaire, vous apportez un certain nombre d’interrogations sur le socialisme d’hier et d’aujourd’hui. Doit-on comprendre que, pour vous, le socialisme, celui qui vous a nourri, n’est plus ce qu’il était ?
Une fois encore, oui et non. La vie est la vie. Elle passe et tout change. Tout mûrit, tout pourrit aussi parfois. Nous avons décidé, à l’occasion du 17e anniversaire de notre parti, de provoquer un débat en profondeur sur le socialisme aujourd’hui. Précisément parce que le socialisme du MMM a inévitablement changé de 1969 à nos jours. Cela, nous l’avions d’ailleurs déjà constaté lors de notre congrès-anniversaire de 15 ans, en 1984.
Ce que nous avons aussi constaté, c’est que, de 1984 à aujourd’hui, de par le monde, tiers monde et monde développé confondus, des interrogations de plus en plus fortes se sont imposées à tous les socialistes lucides et sincères, et c’est en raison de tout cela que nous voulons nous interroger sérieusement sur le socialisme aujourd’hui, sans pour autant éviter de faire notre autocritique. S’il est vrai aussi qu’on posera et qu’on posera beaucoup de questions à ce congrès-débat, il est encore plus vrai qu’en fin de compte nous affirmerons avec plus de force que le socialisme est aujourd’hui, plus que jamais, à l’ordre du jour. Il nous appartiendra de redéfinir certains aspects du socialisme qui a toujours été le nôtre, qui est toujours le nôtre et qui demeurera toujours le nôtre. C’est-à-dire un socialisme unitaire, démocratique, moderne, non-aligné et à visage mauricien.
Dans le vaste champ de la politique, l’expression la plus galvaudée, c’est ‘le socialisme’. Du socialisme de Lénine devenu léninisme, au socialisme de Marx devenu marxisme, en passant par le maoïsme et le castrisme, comment peut-on s’y retrouver dans ce fouillis ‘socialisant’ ?
Vous me permettrez de vous dire d’abord que ces quelques références que vous venez de faire sont incomplètes. Vous avez fait référence à Marx, Mao, Lenine et Castro. C’est une chose. Une autre référence demeure les partis socialistes à la française, à l’espagnole, à la grecque. Une autre référence, ce sont les partis sociaux-démocrates à la ouest-allemande ou à la suédoise. Dans le cas de Marx et de Lénine, depuis que le MMM existe, il sait et il est dit qu’il a eu plusieurs Marx et plusieurs Lénine. Il y a eu des aspects de Marx et de Lénine profondément libertaires, dont l’essence même était la liberté, qui ont été plus tard biffés par l’histoire et par le monstre historique qu’aura été le stalinisme.
Dans le cas de Mao, laissons-le au musée de l’histoire de ce grand pays frère qu’est la Chine et qui connaît en ce moment de profonds bouleversements. Quant à Castro, c’est Castro. Vous me permettrez de le laisser à Cuba. les autres références dont je parlais tout à l’heure, elles aussi, elles comptent. Finalement, aujourd’hui, c’est vrai, ou plutôt jusqu’à hier, tout le monde se réclamait du socialisme. Aujourd’hui, la mode est plutôt à un libéralisme-nouvelle droite agressif. La mode change, mais nous, nous ne changeons pas fondamentalement.
Le MMM, sans dogmatisme, même à ses débuts, avec beaucoup d’idéalisme, s’est toujours réclamé et se réclame davantage, aujourd’hui, du socialisme, d’un socialisme bien à nous, un socialisme synonyme de liberté, de non-alignement engagé du côté des peuples, un socialisme qui sait que l’économie mondiale moderne et les économies nationales sont devenues des machines compliquées et sans pitié. C’est donc, aussi, d’un socialisme qui n’a pas peur de faire son autocritique quand son sens du devoir et de l’histoire l’exige. Ce socialisme-là, n’a rien à voir avec le verbiage socialiste dont se gargarisent tant d’autres.
« NOUS ÉTIONS IDÉALISTES »
À Maurice, presque tous les partis politiques se réclament du socialisme d’un extrême à l’autre, de la gauche à la droite. Le socialisme que vous prônez aujourd’hui se situe où dans cette fourchette idéologique ?
Le MMM heureusement pour lui et pour nous tous, n’est pas un parti qu’on peut facilement placer dans telle ou telle catégorie. À ses débuts, le MMM s’inspirait essentiellement de trois sources: le marxisme libertaire, Franz Fanon et les grands penseurs de la libération, enfin, de l’histoire de notre pays. Nous avons été, nous autres, fondateurs du MMM, de jeunes militants follement idéalistes. Nous voulions d’une unité nationale, tout de suite. Nous voulions d’une démocratie parfaite et de tous les jours, tout de suite. Nous voulions d’une justice sociale, d’une solidarité à toute épreuve et d’une égalité économique généralisée, tout de suite. Nous voulions changer et sauver la monde au-delà du Bell-boy, tout de suite. Nous voulions tout, toute de suite. Nous étions idéalistes, nous rêvions. Nous sommes fiers de notre jeunesse idéaliste. Car je suis de ceux qui croient que celui qui n’a pas été idéaliste n’a jamais été jeune. Je suis de ceux qui croient qu’un pays qui n’a pas, qui n’a plus une jeunesse idéaliste, qui manque de respect vis-à-vis de ses notables, de son establishment, d’une jeunesse qui rêve, est un pays qui a son avenir derrière lui.
La gauche traditionnelle que vous représentiez a souvent été secouée par des guerres de tendances, des tendances qui se voulaient plus à gauche que l’équipe dirigeants du MMM, d’où ces ruptures et ces départs. Aujourd’hui, vous semblez vous remettre en question. C’est une manière, n’est-ce pas, de donner raison à ceux qui vous ont abandonné pour des raisons d’incompatibilité idéologique ?
Le MMM n’a jamais été ce qu’on peut appeler une gauche traditionnelle. Elle ne l’a jamais été et elle ne l’est pas non plus aujourd’hui. Si nous nous posons des questions, et si nous remettons en questions, aujourd’hui, certaines choses, cela ne justifie pas aucunement ceux qui ont trahi le MMM pour des intérêts personnels ou pour s’accrocher ou pour arriver au pouvoir.
Je fais une différence fondamentale entre ceux qui nous quittés pour essayer de se placer à notre gauche et ceux qui nous ont quittés pour basculer à droite, dans une confusion faite de zigzags et de volte-face. Les premiers, je les respecte et je regrette même qu’ils n’aient pas réussi jusqu’ici, à trouver leur place à notre gauche. Je regrette cependant qu’ils se soient perdus en cours de route. Quant aux autres, j’ai envie d’avoir du mépris pour eux, mais je préfère m’occuper de choses qui en vaillent plus la peine.
SOCIALISME ET MILITANTISME : MÊME COMBAT
Pour vous, est-ce que socialisme et militantisme constituent un même combat ? Si oui, puis que vous voulez remettre en question le socialisme, remettrez-vous aussi en question le militantisme ?
Vous avez déjà compris qu’il n’est pas question, pour nous, de remettre en question le socialisme. Mais il s’agira surtout de remettre en question certaines idées tabous, certaines idées totem, certaines idées dépassées du socialisme. Oui, pour moi, socialisme et militantisme sont presque synonymes. Personnellement, je ne tolère pas, ne serait-ce qu’intellectuellement, l’establishmentdu socialisme. Socialisme et militantisme vont de pair, sont donc indissociables. J’rai même plus loin: socialisme et syndicalisme vont aussi de pair. Loin de nous, donc, de remettre en question soit le socialisme, soit le militantisme. Nous voulons que notre congrès soit une occasion pour notre parti de retrouver son ancrage de classe afin de relancer son militantisme à la base et fondamentalement.
Bérenger, si le MMM n’existait pas, où auriez-vous milité ?
La question que vous me posez aujourd’hui, en 1986, je me la suis posée en 1968-69, avant de créer le MMM. Ce n’était pas de gaieté de coeur, pour nous autres, jeunes militants, fondateurs du MMM, d’avoir alors à tourner le dos à ce que devenu le Parti travailliste. J’avais beaucoup réfléchi à savoir qu’il n’était pas préférable de travailler à l’intérieur du Parti travailliste, mais à peine avais-je réfléchi que le Parti travailliste était devenu, en 1968-69, ce qu’il devait devenir. Nous avons donc décidé de créer le MMM à cause de ce que nous avons appelé, et ce qui demeure, la trahison du PTr.
Je ne suis pas un fanatique de parti, mais néanmoins, si nous disions, au début de notre entretien, que 17 ans, c’est déjà une éternité, beaucoup de choses m’attachent profondément au MMM. Le MMM a déjà ses héros, ses martyrs, son histoire. Il y a ceux qui sont morts, d’autres qui ont été blessés, assassinés. Il y a ceux qui ont été emprisonnés. Il y a ceux qui ont perdu leur emploi. Il y a ceux qui ont profondément souffert d’avoir été et d’être toujours des militants du MMM.
Tout cela fait qu’au-delà des apparences, parfois, des liens profondément émotionnels se sont tissés au fil des années, ce qui fait qu’aujourd’hui, je me vois difficilement en train de militer ailleurs qu’au MMM. D’autant que le MMM jouit aujourd’hui d’une santé sans pareille. Le MMM respire d’un nouveau souffle. Aujourd’hui, plus que jamais, je suis fier d’être au MMM, d’être un dirigeant du MMM, d’être tout simplement un militant, un militant syndicaliste, bref un militant tout court. Et je suis encore plus fier de mes camarades dirigeants et surtout de ces innombrables militants qui ont tant fait pour notre pays et pour leur parti.
Le MMM peut-il encore être ce qu’il était : un parti progressiste et libertaire ?
Oui, le MMM est plus que jamais un parti socialiste et libertaire, mais en même temps, un parti du possible. C’est peut-être là le plus difficile: allier sa part d’idéalisme et la pratique, c’est-à -dire permettre à cet idéalisme de se traduire dans les faits. Je dirais aussi que nous sommes des fous de la démocratie. Cela, je l’ai déjà dit dans des conférences internationales. Et tout le monde le constate, à Maurice même, dans le sens qu’il n’y aura jamais assez de démocratie pour nous. On ne finira jamais de la parfaire après l’avoir consolidée.
JE SUIS UN GRAND SENTIMENTAL
Le MMM a placé sous les projecteurs des hommes et des femmes politiques qui ont le reniement facile. Est-ce que vous les regrettez, du moins pas tous, mais certains ?
Évidemment. Sous les apparences je suis un grand sentimental. Chaque dirigeant du MMM ou militant qui a trahi notre parti m’a blessé personnellement. Mais je ne condamne pas facilement. J’ai aussi une certaine philosophie de la vie dont j’espère ne jamais m’éloigner. C’est qu’envers tous ceux qui m’ont trahi ou continuent à trahir, je choisisse de faire confiance, quitte à être blessé, quitte à être déçu.
Plutôt que de développer, face aux autres, une méfiance, si souvent maladive chez d’autres, je choisirai toujours de faire confiance, et je suis prêt à en payer, parfois, et même souvent, les conséquences. Je préfère me brûler les doigts en faisant trop confiance, que de refuser, ne serait-ce qu’à un seul militant ou à un seul dirigeant, l’occasion de prouver de se prouver et de donner le meilleur de lui-même. C’est peut-être cette philosophie dans nos rapports avec les autres qui fait que je ne nourris pour personne aucune amertume. Mais je sais que l’histoire, elle, est sans pitié et juge déjà ceux qui ont trahi, soit par faiblesse, soit par haine, soit par opportunisme.
Entretien réalisé par
GÉRARD CATEAUX

