Un peu partout à travers le monde, la violence se déchaîne.
S’installe comme s’il n’était rien de plus normal.
On tire, on abat, on rase, on décime, on exécute, tout cela diffusé, jusqu’à ce que s’ensuive la mort violente pour certain-es, et pour les autres, nous, une suffocation qui amène de plus en plus de personnes à débrancher, se déconnecter, passer volontairement à côté parce que submergés.
Cette semaine, au milieu de ce flot toxique, les États-Unis ont annoncé qu’ils procéderaient, le 3 décembre, à l’exécution en direct de Nidal Hasan, militaire de l’armée américaine condamné pour avoir en 2009, sur une base militaire du Texas, tué 13 personnes dans ce qu’il a présenté comme une tentative d’empêcher les soldats de participer à une guerre qu’il jugeait « illégale » en Afghanistan et en Irak. « Il sera fusillé par des soldats, comme il se doit, et nous veillerons à ce que le public puisse y assister», a déclaré le secrétaire à la défense américain, Pete Hegseth,
Un « happening » mortel dont le président des États-Unis, Donald Trump, s’est félicité en déclarant : « Il le mérite ». Ce même Donald Trump qui avait précédemment critiqué les exécutions publiques en Afghanistan et en Iran, évoquant l’exécution de manifestants par le gouvernement iranien comme justification de l’action militaire contre Téhéran, qui a été déclenchée le 28 février dernier…
Réagissant, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme a fait ressortir que « les exécutions publiques constituent une forme de traitement ou de peine cruel, inhumain ou dégradant. La diffusion en direct d’une exécution équivaut à une exécution publique et violerait l’interdiction absolue de la torture ».
Se présentant jusqu’à récemment encore comme garants de la démocratie dans le monde, les États-Unis sombrent ainsi officiellement dans une violence qu’ils avaient jusque-là considérée comme une sauvagerie…
Parallèlement nous parviennent, du « pays des droits de l’homme », des images d’une violence extrême exercée sur des milliers de jeunes. La réaction du gouvernement français face aux manifestations estudiantines qui secouent le pays depuis deux semaines est à ce titre sidérante dans sa radicalité. Et ses graves « bavures », avec un étudiant qui a perdu un œil et un autre qui a eu la main arrachée par une grenade.
Selon la séquence établie, tout commence le 17 septembre au Lycée Saint-Exupéry de Créteil. Là, un mouvement de grève est lancé par des enseignants, qui protestent contre le manque de professeurs, les classes surchargées, les conditions d’apprentissage de plus en plus difficiles. Ils sont bientôt rejoints par des lycéens qui décrient et subissent ces mêmes manquements. Rapidement, le mouvement se propage à travers toute la France.
Mais, fait ressortir le sociologue Fabien Truong sur Radio France, la vague de protestations actuelle, loin d’être soudaine, constitue en réalité l’aboutissement de revendications accumulées depuis plusieurs décennies. « Cela fait 10-20 ans qu’il y a des demandes très concrètes, très précises, très locales, en réalité, sur le bâti, sur le manque d’enseignants et des demandes qui ont été portées par des adultes au départ. Les enseignants se sont mobilisés depuis longtemps, les parents d’élèves par exemple. Et là, quelque part, il y a des jeunes qui les reprennent, ne font que reprendre des demandes très concrètes, faites depuis longtemps, et ça prend une autre forme ».
Fabien Truong souligne ainsi « le rôle déclencheur des réseaux sociaux dans la visibilité des problèmes du quotidien ». D’un seul coup, fait-il ressortir, « ça produit des images, on se dit que ce n’est pas tolérable. Et puis ce qui fait boule de neige, c’est que dans de nombreux établissements qui se ressemblent, on constate qu’on a exactement les mêmes problèmes ».
Il y a un énorme paradoxe dans cette histoire : ces jeunes ne sont pas en train de manifester pour dire qu’ils ne veulent plus aller à l’école, pour réclamer la révolution. Ils sont en train de manifester pour pouvoir aller à l’école dans des conditions correctes. Et que fait le pouvoir en face ? Il leur envoie une riposte violente face à ce qu’il qualifie de « violences urbaines », accumule les « bavures » où des jeunes sont grièvement blessés par des grenades, procède à plus de 2 000 arrestations, dont 90% concernent des mineurs…
Est-ce ainsi qu’une démocratie parle avec ses jeunes ?
Quoi qu’il en soit, les jeunes de la Gen Z montrent de plus en plus leur volonté de dire concrètement non à des systèmes qu’ils récusent. Népal, Sri Lanka, Bangladesh, Maroc, Pérou, Madagascar en 2025. Santiago, Madrid, Rio de Janeiro, Paris ces dernières semaines. Un peu partout, cette génération que certains disaient amorphe, autocentrée, individualiste, abrutie aux réseaux sociaux, montre sa capacité à descendre dans la rue pour dire son refus de systèmes d’exploitation économique, sociale et politique qui bafouent leur humanité individuelle et collective. Et cela s’exprime aussi, parfois, avec une violence qui semble se construire en réaction à la violence auxquels ils se sentent livrés.
À Maurice aussi, la marmite à pression bout. Éruptions populaires nocturnes face au manque d’eau dans les robinets, colère face à l’abattage d’un banian centenaire pour faire place à un énième projet de « développement », stupeur et révolte face à un policier qui tire, sans explication, sur une fourgonnette ramenant des employés de supermarché, blessant grièvement une jeune femme de 27 ans. Suffocation.
Et puis, au milieu de tout ça, des jeunes qui rêvent encore d’un monde plus équilibré, et de lien réactivé.
Aleina, 20 ans, est de ceux-là. Invitée cette semaine à créer son « île idéale », cette jeune universitaire mauricienne propose ce qu’elle a choisi d’appeler Ile du Lien. Une île fondée sur trois principes principaux : l’interdépendance, l’égalité et la coexistence avec la nature. « L’objectif n’est pas de créer une société où tout le monde serait parfaitement heureux ou où les conflits n’existeraient plus. L’utopie repose plutôt sur la manière dont la société est organisée : les besoins essentiels sont garantis, les ressources sont partagées de manière équitable et l’environnement est considéré comme une partie intégrante du territoire et non comme une ressource illimitée », explique-t-elle. « Le paysage, l’architecture, les transports, l’économie et même la politique sont construits autour de la même idée : l’être humain ne domine pas le territoire, il en fait partie ».
Elle envisage plusieurs communautés moyennes autour d’un lagon central. Pas de capitale dominante. Chaque communauté possède une spécialité, elles sont donc interdépendantes et pratiquent la coopération.
Au niveau de la nature, elle voit des forêts, mangroves, récifs et zones agricoles protégés. La construction adaptée au territoire. Le tout régi par un principe : ne pas dominer le paysage, mais vivre avec lui.
L’Ile du Lien est construite par une architecture qu’elle qualifie de tropicale contemporaine : ventilation naturelle, ombre, grandes ouvertures, vérandas, terrasses, jardins partagés, matériaux locaux/recyclés. Les limites entre le privé, le collectif et la nature sont établies de manière plus fluide.
Côté société, elle voit garantis les besoins essentiels que sont logement, nourriture, santé, éducation, eau, énergie. La propriété existe, mais la richesse individuelle est encadrée. L’objectif : établir une égalité au niveau des conditions fondamentales.
En ce qui concerne le gouvernement, Aleina parle d’un pouvoir décentralisé, avec des conseils représentant les communautés et différents domaines, et des mandats politiques limités.
Autre point central : l’autosuffisance. Pour cela, l’agriculture et la pêche sont contrôlées, des jardins communautaires établis. Énergies renouvelables et réutilisation/recyclage sont également favorisées.
Pour la mobilité, elle est assurée par un réseau de transport public électrique, l’encouragement à la marche et au vélo, des bateaux électriques sur le lagon.
L’éducation, elle, est directement liée au territoire, et les jeunes étudiants participent à l’agriculture, à la restauration des mangroves, à la protection des récifs, à la construction/réparation, au développement de la biodiversité.
« Il y a certes une forme de contradiction qui peut être relevée entre liberté individuelle et responsabilité collective. Mais limiter les inégalités, protéger la nature et préserver les ressources impose nécessairement certaines limites à certaines libertés. Pour un plus grand épanouissement global » conclut Aleina.
Son projet relève certainement de l’utopie. Mais que des jeunes soient encore capables de formuler et d’articuler des utopies n’est-il pas le plus grand atout face à la violence ultime du chaos et au découragement du monde ?
Un peu partout à travers le monde, la violence se déchaîne. S’installe comme s’il n’était rien de plus normal. On tire, on abat, on rase, on décime, on exécute, tout cela diffusé, jusqu’à ce que s’ensuive la mort violente pour certain-es, et pour les autres, nous, une suffocation qui amène de plus en plus de personnes à débrancher, se déconnecter, passer volontairement à côté parce que submergés. Là-bas, les États-Unis annoncent la diffusion en direct d’une exécution. En France, des jeunes manifestant pour le droit à l’école se retrouvent œil ou main arrachés par des grenades. Ici à Maurice, un policier tire sur une employée de supermarché rentrant du boulot. Mais face à la suffocation demeurent des jeunes qui, un peu partout, disent haut et fort leur détermination à arracher leur monde du chaos programmé…
SHENAZ PATEL

