Les cinéphiles présents au Caudan Arts Centre, dimanche 1er novembre, ont eu droit à un grand moment de cinéma avec la projection de Kokuho, dans le cadre du Japanese Film Festival, organisé à l’initiative de l’ambassade du Japon à Maurice. Le lancement du film a eu lieu par l’ambassadeur du Japon, Kan Masahiro, en présence du président de la République Dharam Gokhool.
Considéré comme l’un des grands succès du cinéma japonais récent, ce long-métrage a attiré plus de 12 millions de spectateurs au Japon, témoignant de l’engouement suscité par cette œuvre de 174 minutes qui invite le public à découvrir l’univers fascinant du kabuki, l’une des expressions les plus emblématiques du patrimoine culturel nippon.
Réalisé par Lee Sang-il et adapté du roman éponyme de l’écrivain Shuichi Yoshida, paru en 2018, Kokuho, qui signifie littéralement « Trésor national », est bien davantage qu’un récit sur la réussite artistique. Sur une période de 50 ans, de 1964 à 2014, le film explore les sacrifices, les rivalités, la discipline et la passion qui accompagnent la quête de l’excellence dans un art où la transmission entre générations occupe une place fondamentale.
Au cœur du récit se trouvent Kikuo et Shunsuke, deux jeunes hommes dont les destins sont étroitement liés. À 14 ans, Kikuo Tachibana, fils d’un chef yakuza de Nagasaki, voit sa vie basculer après l’assassinat de son père par un gang rival. Recueilli par Hanjiro Hanai, un grand maître du kabuki, interprété par Ken Watanabe, il découvre un univers artistique dont il possède un talent exceptionnel. Il grandit aux côtés de Shunsuke, le fils biologique de son bienfaiteur, appelé, selon la tradition familiale, à assurer la succession de son père.
Une profonde amitié se noue d’abord entre les deux jeunes hommes. Mais leur passion commune pour le kabuki finit par laisser place à une rivalité douloureuse. Shunsuke supporte difficilement de voir Kikuo se révéler particulièrement talentueux et bénéficier de la considération de son père. La compétition artistique se transforme progressivement en conflit personnel. Mis à l’écart, Kikuo connaît alors une longue traversée du désert et voit sa carrière compromise.
Mais son talent et sa détermination lui permettent de retrouver sa place dans le monde du kabuki. Soutenu par la reconnaissance de personnalités éminentes de cet art, il parvient à renouer avec le succès et à atteindre une consécration exceptionnelle : celle de « Trésor national vivant » (Ningen Kokuhō), distinction honorifique accordée au Japon à des artistes dont la maîtrise contribue à préserver et à transmettre un patrimoine culturel considéré comme précieux.
Au-delà de cette histoire de rivalité et d’ambition, Kokuho met en lumière les tensions entre héritage familial et mérite personnel, tradition et émancipation, sacrifice et accomplissement. Il pose également une question essentielle : jusqu’où un artiste peut-il aller pour atteindre la perfection ?
Pour apprécier pleinement la portée de Kokuho, il faut comprendre ce que représente le kabuki au Japon. À l’origine, le kabuki est associé à une femme, Izumo no Okuni, qui aurait lancé cette forme de représentation à Kyoto vers 1603. Toutefois, à la suite de controverses liées aux représentations féminines, les autorités interdisent aux femmes de monter sur scène en 1629. Les rôles sont alors confiés à des hommes, une tradition qui s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui.
Les acteurs spécialisés dans les rôles féminins sont appelés onnagata. Leur travail exige une maîtrise exceptionnelle des gestes, de la posture, de la voix et des expressions. Les pièces de kabuki puisent notamment dans les récits historiques, les légendes et les drames de la vie quotidienne.
La reconnaissance du kabuki dépasse largement les frontières de l’archipel. En 2005, il a été proclamé chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité par l’Unesco, avant d’être inscrit en 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
À travers le parcours de Kikuo et de Shunsuke tout au long du film, le spectateur découvre les exigences d’un univers où le talent ne suffit pas : il faut également des années de travail, une discipline rigoureuse, la maîtrise des conventions et une connaissance profonde de l’héritage des grands interprètes.
La projection organisée au Caudan Arts Centre a permis au public mauricien de découvrir une œuvre cinématographique d’envergure, tout en ouvrant une fenêtre sur l’un des trésors les plus précieux de la culture japonaise.

