Interview  Patrick Belcourt, leader de EN AVANT MORIS   « L’égalité des chances à l’île Maurice est une utopie »

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Dans cet entretien accordé à Le-Mauricien, Patrick Belcourt, leader d’EN AVANT MORIS et conseiller municipal de Beau-Bassin/Rose-Hill, revient sur les tensions qui ont secoué Camp-Levieux et les fractures sociales mises en lumière par cette crise. Dénonçant le mépris de classe, les discriminations institutionnelles et la stigmatisation des quartiers défavorisés, il estime que l’égalité des chances à Maurice demeure une utopie. Il plaide pour une autre approche politique, fondée sur le développement intégré, une administration publique davantage à l’écoute des citoyens et une meilleure prise en compte des réalités vécues par les populations les plus vulnérables.

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Camp-Levieux, que vous connaissez bien pour y avoir habité, a été au cœur de tensions et de manifestations qui ont profondément marqué le pays. Vous avez grandi dans la région et élu municipal, comment avez-vous vécu ces événements ? Que vous révèlent-ils sur la réalité quotidienne des habitants de ce quartier ?

Je crois qu’il nous faut faire la différence entre la crise qui s’est posée initialement à Camp-Levieux et la réponse totalement inadaptée de l’État. La crise initiale était une expression populaire face au fait d’être privée d’eau. Au lieu d’acheminer des camions-citernes, l’État a fait venir la police.

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La population de Camp-Levieux a bien compris le message qui se résumait à la confrontation. « Fermez vos gueules sinon on vous tabasse », c’était ça le message. Et c’est ce qui nous a menés à l’incident où un détraqué au sein de la police a fait usage de son arme. La réalité quotidienne des habitants de ce quartier est celle d’une réponse toujours inadaptée de l’État. Il y a un mépris manifeste de ceux qui disposent de l’autorité publique et qui estiment que les gens qui vivent dans les quartiers périphériques ne méritent pas les mêmes considérations que ceux qui vivent dans les régions bourgeoises. Il y a un mépris de classe que l’on n’ose pas dire.

Au-delà des incidents et des actes de violence, quelles sont, selon vous, les causes profondes du mécontentement exprimé dans les rues ? S’agit-il avant tout d’une crise du pouvoir d’achat, d’un sentiment d’abandon, d’un manque de perspectives pour les jeunes, d’une accumulation de frustrations sociales et politiques ou du problème de la drogue ?

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Ne ratons pas une occasion d’être humbles. Ni vous dans la sphère médiatique et moi encore moins dans celle de la politique, nous ne devrions nous substituer aux sociologues qui sont plus à même de nous indiquer les causes profondes des crises qui agitent notre société. À ce jour, je suis triste de n’avoir pu lire la moindre analyse des professionnels de cette discipline.

Les différents indicateurs que vous me présentez ont l’air plausibles, mais sont-ils valides pour autant ? Pourquoi la presse n’interroge pas les sociologues et les politologues qui devraient être les plus aptes à répondre à cette question ? Je crois que l’homme politique, et de même ceux de la sphère médiatique, pour être sérieux, nous devrions reconnaître les limites de notre savoir et nous fier plutôt aux compétences de ceux qui peuvent véritablement nous éclairer sur les causes profondes des agitations populaires.

Je crois qu’il nous faut, sur des questions aussi sérieuses, nous obliger au sérieux. Et quand nous pensons que le politicien peut s’autoriser une opinion sur tout et n’importe quoi, je crois que nous sommes dans une duperie et il faut le dire clairement. Je crois que je suis respectueux de mon électorat et aussi de ceux qui vont me lire en disant : « voilà un gars qui reconnaît qu’il n’a pas compétence à se prononcer sur tout et n’importe quoi ».
J’attends de pouvoir lire des personnes compétentes pour pouvoir ensuite tirer des conclusions. Au point où nous en sommes, je préfère plaider l’ignorance plutôt que de rejoindre tout le lot des politiciens qui depuis dix, quinze ou vingt ans disent n’importe quoi et montrent qu’ils n’en savent pas plus.

Existe-t-il, selon vous, une différence entre la manière dont ces quartiers sont perçus de l’extérieur et la réalité vécue par les habitants ? Comment expliquer que des frustrations accumulées finissent par se transformer en manifestations, parfois accompagnées de violences ?

Bien sûr qu’il y a une différence entre la perception que l’on se fait de Camp-Levieux et la réalité que les habitants subissent. Imaginez une population privée d’un élément aussi vital que l’eau pendant plusieurs jours. C’est exactement ce que subissent les Palestiniens à Gaza. Nous pouvons comprendre cette atrocité du régime génocidaire d’Israël. Et ici serions-nous incapables de comprendre l’apartheid ?

Vous me parlez de violences mais, très concrètement, des gens réclament de l’eau et on leur envoie la police ; qui est à l’origine de la violence dans ce cas ? Nous ne pouvons pas, et nous ne devons pas faire abstraction de la violence de l’État. C’est cette violence institutionnelle qui a ouvert la voie à la bavure policière, suivie par la bavure gratuite, dont a été victime Élodie Thomas. Le prix politique est désastreux pour Navin Ramgoolam.

Comment distinguer les revendications légitimes des actes de vandalisme qui mettent en danger les personnes et les biens ?

Est-ce que les gens de Camp-Levieux se sont adonnés à des actes de vandalisme ? Malgré leur profonde colère, les habitants de Camp-Levieux sont restés calmes. C’est exemplaire. Pourquoi ne veut-on pas leur reconnaître ce mérite ?

Les dérapages, le pillage et le vandalisme se sont produits ailleurs. Les postes de police ont été vandalisés ailleurs. Les commerces pillés et incendiés, ce n’était pas à Camp-Levieux. Pourquoi stigmatiser cette population qui a été agressée dans sa dignité, sans qu’il n’y ait à ce jour aucune excuse de l’État, et de la police ?

Que vous disent les réalités rencontrées à Camp-Levieux sur la situation des familles les plus défavorisées à Maurice ? Quelles sont aujourd’hui leurs principales difficultés ?

L’apartheid ! Quand les gens n’en peuvent plus d’être privés de l’essentiel et qu’ils osent lever la voix, on leur envoie des flics pour la bastonnade. Camp-Levieux, c’est Soweto quand Mandela était emprisonné. Camp-Levieux, c’est Gaza, où la population est privée d’eau et on la tabasse parce qu’elle se plaint. Je ne sais pas si les gens au gouvernement se rendent compte de ces abus.

Nous parlons souvent de l’égalité des chances à Maurice. Mais cette égalité existe-t-elle réellement pour un enfant qui grandit dans une famille précaire ou dans un quartier confronté à de nombreuses difficultés ?

L’égalité des chances à l’ile Maurice est une utopie. Ceux qui y croient sont les victimes de cette illusion. On me cite comme un exemple de réussite sociale ; est-ce vrai ? Ceux venant de ma condition doivent faire dix fois plus d’efforts pour parvenir à leurs objectifs.
Et nous osons parler d’égalité de chances parce qu’il y a quelques cas d’exception ? Ceux qui font de tels raccourcis devraient avoir honte. Il n’y a même pas de structure pour accompagner ceux qui ont des aptitudes. Il faudrait des moyens pour identifier ceux qui ont du potentiel et leur procurer un accompagnement individualisé. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons corriger les conséquences de la faillite de l’école publique.

Comment lutter contre la stigmatisation de certains quartiers et de leurs habitants, notamment lorsque des actes commis par certains individus conduisent à porter un jugement sur toute une communauté ?

Il faut d’abord comprendre que cette stigmatisation se produit en deux temps. Le premier temps est celui de la discrimination par les organismes publics. Vous avez, par exemple, une part de la population active de ces quartiers qui doit se contenter de petits boulots parce que ce n’est pas chez eux que l’on invite les investisseurs à s’installer. Ce sont ces personnes qui doivent s’occuper de leurs enfants et des personnes âgées qui sont à leur charge.

Ces personnes souffrent soit du diabète soit d’hypertension et des maladies associées. Quand certains de ceux-là sont amputés, il faut les déplacer pour les présenter à un Board médical qui peut décider de leur couper leur maigre pension d’invalidité. Ou alors, nous leur demandons de revenir dans un an ou deux, comme si la jambe allait repousser !
Comment le ministre Anil Bachoo peut-il tolérer qu’il y ait des médecins qui défient les lois de la médecine ? Ça, ce sont les petites pratiques mesquines de l’administration publique qui, mises bout à bout, produisent de grosses frustrations. Et quand cette frustration finit par s’exprimer qui sont ceux que l’on traite de sauvages ? Est-ce que les gouvernements, ou la presse elle-même désignent correctement les victimes et les acteurs de cette violence administrative ?

Au lieu de reconnaître ces manquements qui bafouent le sens de la justice sociale, nous nous en prenons, dans un deuxième temps, à ceux qui en sont les victimes. Voilà ce qu’il en est de la stigmatisation. Elle provient d’une discrimination par les pouvoirs publics et ceux qui gouvernent attribuent les torts aux victimes contre lesquels nous lâchons la violence policière. Et nous nous étonnons ensuite qu’une violence en appelle une autre.

Quel rôle les élus, les responsables politiques, les associations et les institutions religieuses doivent-ils jouer ? Quelle a été leur performance jusqu’ici ?

Mauvaise ! Une performance lamentable ! Si la situation est telle qu’elle est aujourd’hui, il faut bien admettre que la manière dont les élus et les responsables politiques s’acquittent de leurs responsabilités depuis des décennies est totalement inadaptée. Il n’y a pas à tourner autour du pot. Le constat est implacable.

EN AVANT MORIS entend proposer une autre manière de faire de la politique. Qu’est-ce qui distingue concrètement votre mouvement des partis traditionnels, tant dans son fonctionnement que dans ses propositions ? Vous avez été élu conseiller municipal à Beau-Bassin/Rose-Hill en mai 2025. Après plus d’un an de mandat, quel bilan tirez-vous de votre expérience ? Qu’avez-vous pu faire concrètement pour les habitants, et quels obstacles avez-vous rencontrés ? Quelles sont les limites réelles du pouvoir d’un conseiller municipal face aux difficultés sociales d’un quartier ?

Je vais revenir à cette notion de développement Intégré. Dans notre programme, notre formation politique avait proposé que la municipalité offre, par exemple, la possibilité aux propriétaires des terrains en friche de mettre ces terres à disposition pour que des associations d’agriculteurs puissent les exploiter.

Les bénéfices sont multiples : les propriétaires n’ont pas d’amendes pour des terrains qu’ils peinent à entretenir, les gens peuvent exercer le métier d’agriculteurs et on obtient un apport alimentaire en circuit court dans la ville, et débroussailler ces terrains c’est aussi préserver des quartiers des activités illicites et d’une toxicomanie galopante. C’est cela le développement intégré.

Maintenant, il y a la réalité politique : je suis seul au sein d’un conseil municipal où il n’est question que de rapports de force entre partis, où le conseil décide des allocations budgétaires sans que les priorités ne soient justifiées, sans objectifs argumentés et où les conseillers vont dans les quartiers comme s’ils étaient des officiers du Welfare.
Pensez-vous un seul instant que j’aurais objecté si le conseil municipal reprenait les orientations d’EN AVANT MORIS en matière de développement intégré ? Est-ce EN AVANT MORIS aurait objecté si le ministre des Administrations régionales décidait d’instaurer cette mesure dans toutes les collectivités ? Certainement pas. Nous, nous faisons de la politique pour le mieux-être de tous les administrés.

Quelle place souhaitez-vous donner à EN AVANT MORIS dans le paysage politique national ? Envisagez-vous des alliances avec d’autres formations politiques ? À quelles conditions de telles alliances seraient-elles acceptables ?

Ces alliances ne sont pas du tout acceptables. Nous y sommes contraints et c’est au détriment de la population. Depuis le début de ma carrière politique j’ai dit que je n’étais pas favorable aux alliances pré-électorales et c’est toujours ma position même si j’ai dû l’envisager par le passé.
Je crois que c’est après les élections que l’on devrait réaliser des alliances, afin de rester dans l’esprit de la Constitution qui prévoit que c’est celui qui commande une majorité qui puisse constituer le gouvernement. Je pense que nos aînés en politique portent une lourde responsabilité pour ne pas avoir observé scrupuleusement ces dispositions de notre Constitution.

Vous avez côtoyé Paul Bérenger durant cette période de crise. Comment définissez-vous vos relations avec lui aujourd’hui ? Existe-t-il une convergence de vues sur les enjeux sociaux et démocratiques, ou des divergences fondamentales sur la manière de faire de la politique ?

J’ai toujours entretenu des relations correctes avec tous les responsables politiques. C’est vrai que mes contacts avec Paul Bérenger ont été plus fréquents récemment, mais ni lui, ni moi, ne pouvions deviner que les problèmes allaient surgir dans notre circonscription au No 19. Donc, pour répondre à votre question, je vous dirais que je suis toujours en mesure d’avoir des conversations saines avec Paul Bérenger au plan personnel. Sur notre manière de faire de la politique, il est clair qu’il met tout en œuvre pour refaire un parti politique avec des structures identiques à celles du MMM qu’il a longtemps dirigé.

La dynamique d’EN AVANT MORIS est bien différente : Nous souhaitons voir d’autres éléments et d’autres organisations qui adoptent notre approche du développement intégré et qui nous disent : « Nous voulons appliquer le programme EN AVANT MORIS à Port-Louis, à Curepipe ou à Flacq, Pamplemousses, Mahébourg ou Bambous ». Notre culture politique est différente de celles des partis traditionnels et il va falloir s’y faire.

La crise sociale récente traduit-elle, selon vous, un problème de gouvernance, une perte de confiance envers les institutions ou une crise plus profonde de modèle politique mauricien ? Face aux tensions sociales, quelle responsabilité incombe au gouvernement ? Quelles mesures urgentes devraient être prises pour répondre aux revendications de la population, rétablir la confiance et éviter que les mêmes causes ne produisent les mêmes conséquences ? Au-delà des réponses sécuritaires, quelles politiques publiques permettraient de s’attaquer durablement aux causes du malaise social ?

Je suis persuadé que notre manière de faire de la politique n’est plus adaptée. Nous voyons bien qu’il en a résulté une fracture sociale et nous ne pouvons continuer de la sorte comme si nous pourrions guérir notre société avec les mêmes méthodes qui ont créé les injustices sociales. Avoir une administration publique plus efficace et plus engagée auprès de la population est le principal moyen de réduire les discriminations.

À la place de Ramgoolam, j’aurais indiqué à tous les ministres qu’il y a un changement de cap et qu’ils sont désormais contraints de veiller que les organismes publics soient plus près de la population. Idem pour les secrétaires permanents qui devraient rendre compte régulièrement des progrès accomplis en ce sens. Ce sont des obligations de résultat. Et ceux dont la performance est médiocre ne doivent pas croire qu’ils sont indéboulonnables parce qu’ils appartiennent à telle communauté ou catégorie sociale. Procéder ainsi peut être rapide et durable en même temps.

Comment les travaux parlementaires vous interpellent-ils ? Quelles seraient vos trois priorités si vous aviez la responsabilité de les mettre en œuvre ?

Je pense qu’il y a quelques parlementaires qui font bien leur boulot en interpellant les ministres pour que ceux-ci rendent compte du fonctionnement de leur ministère. Je me demande, par contre, si les ministres délégués ne sont pas l’équivalent des PPS des gouvernements précédents, c’est-à-dire des postes pour diminuer les voix des backbenchers.

Mes trois priorités seraient : (1) la production de l’énergie avec des parkings géants qui seraient en même temps des fermes photovoltaïques, (2) l’adaptation de notre mesure sur les terrains abandonnés à l’ensemble des collectivités locales et, (3) créer des infrastructures productives dans les quartiers périphériques afin de rapprocher les industriels des bassins d’emploi.

Enfin, quel message souhaitez-vous adresser aux habitants de Camp-Levieux, aux jeunes qui se sentent marginalisés et à tous ceux qui expriment aujourd’hui une inquiétude quant à leur avenir à Maurice ?

Je vais emprunter la formule du général De Gaulle : « Je vous ai compris. » Je pense que les personnes qui viennent des bas-fonds le réalisent. J’essaie de me faire l’interprète des frustrations des adultes et des angoisses de la jeunesse. Et je n’hésite pas à dire que c’est la classe politique qui doit changer.

Jean Marc Poché

 

 

 

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