Fondé en 1946 par Edmond Lai Min, le restaurant Lai Min a célébré, le jeudi 29 octobre, ses huit décennies d’existence. Un anniversaire qui dépasse largement le cadre d’une entreprise familiale pour raconter une histoire de courage, de travail et de transmission, mais aussi celle d’une adresse emblématique de la cuisine chinoise traditionnelle.
À l’occasion des 80 ans du restaurant Lai Min, Jean-Pierre et Jean-Marc Lai Min ont retracé le parcours de cette maison qui, au fil des générations, aura su préserver son identité tout en faisant évoluer sa carte et ses spécialités. Étaient présents à cet événement le vice-président de la République, Robert Hungley, le ministre du Commerce, Michael Sik Yuen, l’ancien Deputy Prime Minister, Rashid Beebeejaun, ainsi que de nombreux autres invités.
Depuis 1946, ce restaurant, situé rue Royale, à Port-Louis, a accueilli des générations de Mauriciens venus partager un repas, célébrer un événement ou simplement retrouver des amis autour de la cuisine chinoise traditionnelle. Pour comprendre cette longue histoire, il faut remonter 80 ans en arrière et à son fondateur, Edmond Lai Min.
Originaire de Shenzhen, dans la région de Canton, en Chine, celui-ci arrive très jeune à Maurice. Comme de nombreux jeunes immigrés de son époque, il doit construire son avenir à force de travail, de courage et de persévérance. Après avoir exercé différents métiers et ouvert un commerce, il se tourne vers la restauration. C’est ainsi que naît l’hôtel Lai Min, installé dans un modeste bâtiment en bois. À l’époque, le terme « hôtel » désignait également un lieu où l’on venait manger et se retrouver. L’établissement deviendra par la suite le restaurant Lai Min.
Au fil des années, le cadre évolue, mais l’esprit demeure. Les anciens se souviennent notamment de la terrasse animée où se croisaient familles, amis et personnalités. Le restaurant constituait également un lieu de rendez-vous après les courses hippiques au Champ-de-Mars. À chaque table se nouaient des conversations, des retrouvailles et des souvenirs. « C’est peut-être ce qui nous touche le plus aujourd’hui : savoir que notre histoire a accompagné une petite partie de la vie de tant de personnes », a souligné Jean-Pierre Lai Min.
Une histoire de famille et de sacrifices
Derrière cette aventure entrepreneuriale se trouve également une histoire familiale. Aux côtés d’Edmond Lai Min, son épouse, Paule, a joué un rôle essentiel. Ensemble, ils ont élevé huit enfants (quatre garçons et quatre filles), auxquels ils ont transmis le sens du travail, du respect et de la solidarité, et l’importance de rester unis.
Jean-Pierre Lai Min a tenu à rendre un hommage particulier à sa mère, évoquant sa présence, son dévouement et les sacrifices consentis tout au long de leur parcours. Il a également eu une pensée pour les membres disparus de la famille, et dont la présence aurait été particulièrement appréciée lors de cette célébration.
La continuité de l’établissement s’est construite progressivement grâce à l’implication des enfants. Laval était le premier à travailler aux côtés de son père. Il aura appris le métier à ses côtés et participé à la gestion quotidienne du restaurant et à sa modernisation, contribuant ainsi à assurer la relève. À cette époque, alors que l’industrie touristique, sous l’impulsion de sir Gaëtan Duval, commençait à prendre de l’essor à Maurice, ce dernier, alors ministre du Tourisme, avait fait de Lai Min un rendez-vous incontournable, et avait accueilli des célébrités comme Catherine Deneuve, Brigitte Bardot, Dalida, Carlos, Chantal Goya et bien d’autres encore.
Puis, Jean-Michel, Jean-Marc et Jean-Pierre ont pris leur place dans cette aventure familiale. Depuis 1985, ils assument la responsabilité de faire vivre l’établissement et de préserver l’héritage reçu. « Nous avons reçu bien davantage qu’une entreprise : un nom, une réputation et la confiance de ceux qui nous avaient précédés », a expliqué Jean-Pierre. Une responsabilité qui, a-t-il reconnu, s’est traduite par de longues journées de travail, des moments parfois difficiles, beaucoup de patience, et autant de sacrifices. « Nous sommes présents à tour de rôle au restaurant tous les jours, aussi bien les dimanches que les jours fériés », a-t-il insisté.
Les deux frères ont traversé différentes périodes, avec leurs moments favorables et leurs épreuves. La pandémie de Covid-19, par exemple, a notamment mis leur capacité d’adaptation à rude épreuve. Malgré les difficultés, ils ont choisi de poursuivre leur chemin, conscients de l’importance de cet héritage pour leur famille. Le restaurant continue à recevoir des touristes de passage à Port-Louis, mais ce sont surtout les Mauriciens qui constituent l’essentiel de sa clientèle, a rajouté Jean-Pierre. La soirée dansante, le samedi, est aujourd’hui un rendez-vous qui continue à réunir beaucoup de familles mauriciennes.
Préserver les traditions
La longévité du restaurant repose également sur sa capacité à maintenir un équilibre entre tradition et innovation, et à la présence permanente, qu’il pleuve ou qu’il tonne. Jean-Pierre et Jean-Marc Lai Min ont veillé à préserver les recettes et les traditions culinaires transmises par leur père, tout en introduisant progressivement de nouvelles spécialités afin de répondre à l’évolution des goûts de leur clientèle. Parmi les plats ayant contribué à la réputation de la maison figurent notamment le canard farci à la crème d’arouille, le porc barbecue et la soupe de coquilles Saint-Jacques aux fruits de mer, spécialités auxquelles de nombreux habitués associent aujourd’hui le restaurant.
Les deux frères ont également souhaité remettre à l’honneur le Kam Shing Kai, également connu sous le nom de Golden Point, un plat que leur père préparait autrefois et qui fait partie de la mémoire culinaire de l’établissement. Pour marquer ce 80e anniversaire, une nouvelle création a également été introduite : la viande rouge au beurre sur un lit de tofu velouté. Le choix du poisson et des produits associés à cette célébration n’est d’ailleurs pas anodin, puisqu’ils symbolisent la prospérité, l’abondance et la continuité.
Cette volonté de faire vivre les traditions sans figer la cuisine témoigne de la philosophie des deux frères : préserver l’identité de la maison tout en lui permettant de continuer à évoluer. Mais si le restaurant Lai Min a pu franchir le cap des huit décennies, Jean-Pierre tient à rappeler que cette réussite ne revient pas uniquement à la famille fondatrice. Elle est aussi celle de toutes les personnes qui, au quotidien, contribuent à faire fonctionner l’établissement.
Il a ainsi salué l’engagement des membres de la famille, des collaborateurs en cuisine, des équipes de salle et de tous ceux qui travaillent souvent dans l’ombre. Il a également exprimé sa reconnaissance envers les fournisseurs et les partenaires qui ont accompagné l’entreprise au fil des années.
Une attention particulière a aussi été accordée aux clients fidèles. Certains fréquentent en effet le restaurant depuis plusieurs décennies, tandis que d’autres l’ont découvert avec leurs parents ou leurs grands-parents, avant d’y revenir à leur tour avec leurs enfants. « Vous avez fait de Lai Min un lieu de convivialité, de rendez-vous et de souvenirs », a souligné Jean-Pierre, tout en insistant sur le rôle essentiel de cette clientèle dans la pérennité de l’établissement.
Revenant sur le parcours entamé par son père en 1946, il a exprimé sa profonde reconnaissance envers tous ceux ayant contribué à transformer cette modeste entreprise en un repère familier et en une part du patrimoine culinaire mauricien. Son souhait est que les générations futures continuent à faire vivre cette maison, en restant fidèles aux valeurs qui ont guidé son fondateur : le respect des autres, le travail bien fait et le plaisir de recevoir.
Prenant à son tour la parole, Jean-Marc Lai Min a tenu à compléter le discours de son frère en partageant les sentiments de fierté, de reconnaissance et d’émotion qui l’animent à l’occasion de cet anniversaire. Pour lui, les 80 ans du restaurant représentent bien davantage qu’une réussite commerciale. « C’est avant tout un héritage, une histoire de famille et une formidable aventure humaine », a-t-il affirmé, soulignant que leur père leur avait transmis bien plus qu’un restaurant : des valeurs, le courage de persévérer et le sens du travail bien fait. Avec Jean-Pierre, il a dit avoir tout mis en œuvre pour se montrer digne de cet héritage, malgré les défis rencontrés au fil des années.
Jean-Marc a également remercié les membres de la famille, en particulier son frère Laval Lai Min, les collaborateurs et leur fidèle clientèle pour leur confiance et leur soutien. « Le plus grand motif de fierté est de croire que, 80 ans après, l’histoire de la famille continue de vivre et de rassembler », a-t-il déclaré, avant de souhaiter que cette belle aventure se poursuive encore pendant de nombreuses générations.
Pour Robert Hungley, le restaurant est resté à travers les décennies « un lieu de réunion et de rencontre entre les Mauriciens de toutes les communautés et de tous les milieux ».
Huit décennies après les débuts modestes d’Edmond Lai Min, le restaurant, toujours géré par la famille Lai Min, demeure ainsi le témoin d’une histoire familiale qui s’est construite autour de la cuisine, du travail et de la fidélité. Une histoire qui confirme que la véritable longévité d’une maison ne se mesure pas seulement en nombre d’années, mais aussi aux liens qu’elle aura su tisser avec ses clients et avec la société mauricienne.

