Alain Romaine (prêtre catholique) : « La position de l’Église sera toujours la même : annoncer et dénoncer! »

En marge de la célébration du tricentenaire de l’Église catholique à Maurice, Le-Mauricien a rencontré le père Alain Romaine, prêtre catholique et membre du conseil d’administration du Musée intercontinental de l’esclavage. Il parle longuement de la contribution de l’Église catholique dans la société mauricienne et dans la Nation Building à Maurice.

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« L’apport de l’Église dans la société n’est pas destiné à servir ses intérêts propres, mais le pays tout entier », explique-t-il. Il évoque également des grandes figures ayant marqué l’histoire de l’Église à Maurice, avant de déplorer qu’aucune activité n’est prévue par la municipalité de Port-Louis pour célébrer le tricentenaire de la capitale. Il invite par la même occasion le public à visiter l’exposition qu’organise actuellement le Musée intercontinental de l’esclavage à son quartier général, à l’hôpital militaire, pour commémorer le début de la traite des esclaves à Maurice.

« Je déplore que la mairie de Port-Louis n’ait rien prévu pour célébrer le tricentenaire de la capitale. Lorsque les premiers colons ont débarqué, ils se sont installés à Port-Louis. Ce n’est pas une simple banalité. Or, aucune activité n’est prévue. Cela me rend triste, car c’est une occasion de mieux faire connaître l’histoire de Port-Louis »

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Le coup d’envoi de la célébration du tricentenaire de l’église catholique a été donné jeudi avec la messe solennelle célébrée en la cathédrale Saint-Louis. Peut-on dire que l’histoire de Maurice est étroitement liée à celle de l’Église catholique ?

L’histoire de l’Église catholique est étroitement liée à celle du peuplement de Maurice et de la population qui constitue aujourd’hui le peuple de Maurice. Nous célébrons en même temps le tricentenaire de l’occupation française. Dans les deux premiers vaisseaux, La Diane, commandée par le capitaine Briand de la Feuillée, et l’Atalante, sous le commandement du capitaine de La Salle, qui sont arrivés à Maurice alors à l’Isle de France en avril 1722, soit il y a 300 ans, se trouvaient quatre premiers missionnaires catholiques, à savoir les pères Jean Baptiste Borthon et Gabriel Igou, de la congrégation des Lazaristes, ainsi que les frères de la congrégation de la Mission, Pierre Adam et Etienne Lecoq. Ils avaient embarqué 210 soldats suisses, 20 femmes, 20 enfants, et quelques officiers. Plus de la moitié, dont 160 soldats, sont morts en cours de route. Comme quoi le voyage, qui a duré neuf mois, était des plus périlleux.

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À leur arrivée, ils vont établir le camp à l’endroit où se trouve aujourd’hui le Jardin de la Compagnie. Le père Gabriel Igou sera le curé de Saint-Louis durant 42 ans. Donc, nous concélébrons le tricentenaire de l’Église ainsi que celle de l’occupation française, à qui j’ajoute un troisième événement, le débarquement durant l’année 1722 des premiers esclavés, qui vont constituer la population de l’île.

L’église chrétienne à Maurice est-elle donc née dans le contexte de la colonisation française ?

Nous étions dans un contexte d’expansion coloniale, qui coïncidait avec l’expansion missionnaire. Lorsqu’on découvre le Nouveau Monde, le continent américain, il y a les colons, mais aussi les missionnaires, qui sont embarqués à bord des mêmes vaisseaux qu’eux. C’est la raison pour laquelle on dit que les missionnaires sont arrivés dans la valise du colon.

Comment est-ce que ces premiers missionnaires vivaient leur mission dans l’île ?

Les Lazaristes sont des missionnaires de Saint-Vincent de Paul, qui est le fondateur de la charité chrétienne. Il allait vers les plus pauvres. Ils arrivent donc avec l’idéal de charité envers les plus pauvres. Que ce soit le père Igou ou le père Borthon, ils étaient dès le début dans une position de défense des Noirs qui étaient des esclavés. Il faut savoir qu’il y avait la législation et le système colonial.

Cependant, lorsque nous relisons l’histoire, nous pouvons observer que ce qui était préconisé dans des lois comme le Code Noir, mais sur le terrain, ce n’est pas ainsi que les choses se sont passées. Je cite par exemple l’enterrement des pauvres, où la législation préconisait des cimetières séparés. Toutefois, lorsque nous avons découvert la pierre tombale de Gabriel Igou, nous avons consulté la liste des personnes enterrées dans ce cimetière dans les registres paroissiaux de l’époque, et nous nous sommes rendus compte que tous les habitants, y compris les esclavés, y étaient enterrés.

Nous avons aussi l’épisode consigné dans les archives concernant les Lazaristes qui sont les fondateurs de la chrétienté à l’Îsle de France, et qui ont défendu un esclavé qui subissait des cruautés. Ils avaient donc un apostolat bien ancré auprès des esclavés. Cette option préférentielle pour les plus pauvres et les plus fragiles existe dans l’Église depuis Saint-Vincent de Paul, qui est le fondateur de la congrégation des Lazaristes, transmettant cette intuition évangélique dans ce système cruel de déshumanisation.

Par la suite, nous aurons la figure qui travaillera auprès des affranchis et sur l’abolition de l’esclavage et l’occupation britannique, le père Jacques Désiré Laval (1841-1864). Il est reconnu comme l’apôtre de Maurice en raison de l’affluence des Mauriciens, toutes communautés confondues, à son caveau. Le pape François, lors de son passage à Maurice le 9 septembre 2019, a qualifié le père Laval « d’apôtre de l’unité mauricienne ».

Le Père Laval n’a pas eu la tâche facile, ni avec les autorités civiles, ni avec le clergé d’alors…

Dans cette relation avec les pouvoirs publics, à savoir l’Empire colonial français et, par la suite, les autorités britanniques, l’Église a toujours été dans un partenariat critique. Elle a toujours eu sa posture prophétique, surtout dans la défense pas seulement de la religion, mais de ceux qui sont persécutés, notamment les esclavés.

Le Père Laval était nargué par les pouvoirs civils et économiques. C’est à ce moment qu’il a introduit la messe du midi, c’est-à-dire la messe des Noirs. Alors que les puissants du jour prenaient leur déjeuner et faisaient la sieste, lui, il disait la messe. Il avait une bicoque à l’emplacement actuel de la cure de la cathédrale où il transmettait son enseignement aux esclavés. Il les organisait pour qu’ils deviennent par la suite les bâtisseurs des Églises. Ce qui a été le cas.

Ce qu’il a fait pour l’Église a rejailli sur la société, le développement du pays. J’ai eu l’occasion d’énumérer ces grandes figures qui ont contribué à la construction du peuple et de la nation mauricienne au fil des siècles, et que j’ai énumérées dans mon homélie jeudi dernier. J’ai cité, entre autres, Mgr William Collier (1841-1862), qui était le premier évêque. Il est le fondateur du diocèse de Port-Louis, qu’il a doté de solides institutions paroissiales, éducatives, caritatives, sanitaires, etc., pour servir le peuple mauricien à la sortie de l’esclavage et à l’arrivée des immigrants indiens. Nous lui devons l’arrivée de grands missionnaires, comme le Père Laval ou l’abbé Masuy, et surtout des sœurs irlandaises des Lorette, qui jusqu’aujourd’hui représentent une référence en matière d’éducation des femmes mauriciennes.

J’ai cité bien entendu le Père Laval, mais également mère Augustine, née Caroline Lenferna de Laresle (1824-1900), la Mauricienne ayant fondé la Congrégation du Bon et Perpétuel Secours (BPS). Elle a inspiré une centaine de jeunes Mauriciennes à la vie consacrée, qui fondèrent et s’occupèrent des crèches, des écoles primaires, une léproserie. Elle fonda aussi le premier orphelinat, en 1854, au lendemain de l’épidémie du choléra. Il y a eu également mère Barthélemy (1840-1847), qui a pansé les plaies physiques et morales de ceux qui étaient sans soutien. Une stèle à sa mémoire est dressée au Jardin de la Compagnie avec une inscription : « Mère Barthelemy, mère des pauvres ».

Nous retenons aussi les noms d’autres contemporains, comme les pères Dethise, fondateur de la Jeunesse ouvrière catholique (JOC). Nous avons une pensée spéciale pour Mgr Amédée Nagapen, gardien de la mémoire nationale, avec quelque 70 publications, tant sur l’histoire de l’Église que celle du pays. Il est le père de la Crédit Unions, qui aide des milliers de Mauriciens modestes de toutes les communautés à avoir accès au crédit.
De son côté, le défunt père Roger Cerveau (1948-2013) est considéré comme le chantre créole. Le 1er février 1993, il avait dénoncé haut et fort la souffrance des créoles qui avaient soif de justice sociale et d’égalité des chances, et qu’il avait qualifié de « malaise créole ». À son enterrement, Mgr Maurice Piat avait souligné : « Il a libéré l’identité créole de dessous la chape de plomb où elle était retenue. »

L’Église a joué aussi un rôle majeur dans la réconciliation de la population, notamment après l’accession à l’indépendance…

Nous savons tous comment le pays était divisé en deux, avec une partie des Mauriciens de foi catholique qui avaient voté contre l’indépendance, même s’il est vrai que beaucoup d’entre eux avaient soutenu le PTr en faveur de l’indépendance. Toutefois, nous nous souvenons de la fraction entre les régions urbaines et rurales, et des indépendantistes contre les anti-indépendantistes. Prenant en compte cette situation qui divisait la population, et qui pouvait être néfaste pour l’avenir du pays, Mgr Jean Margéot a célébré un Te Deum à la cathédrale pour l’accession à l’indépendance, malgré le fait que cela ne correspondait pas aux aspirations de la masse de ses fidèles. Il l’a fait dans un esprit patriotique. Il a convaincu les possédants qui avaient le pouvoir économique à rester dans le pays afin de participer au développement de Maurice.

L’histoire retiendra également une autre initiative décisive à portée nationale au cours des années 1960 en faveur de la famille mauricienne avec la fondation de l’Action familiale, axée sur la défense de la famille, non seulement catholique, mais les familles mauriciennes. Il est devenu cardinal en 1988.

À l’instar de toutes les autres figures que j’ai citées, Mgr Margéot a adopté la posture de service au peuple mauricien dans son ensemble et de Nation Building, en partenariat avec les autorités civiles, sans avoir l’ambition de prendre la place des autorités. Il faut relire cette histoire partagée sous l’angle de la contribution au peuple mauricien, à la mission d’évangélisation de l’humain dans son intégralité et son intégrité.

Quels sont des domaines dans lesquels l’église s’est illustrée ?

L’action de l’Église au niveau de l’éducation n’est pas à démontrer. Il y a eu également la santé, le caritatif, le social. Dans les années post-indépendance, il y a eu l’IDP, fondé par Mgr Amédée Nagapen, Jean Noël Adolphe et bien d’autres, et qui a formé des leaders sociaux avec la conscience du mauricianisme et de soutien aux plus démunis avec la création des Credit Unions, une forme de mutualité.

Dans le domaine de la réhabilitation des personnes victimes de la drogue, l’Église est une des pionnières avec la création du centre de réhabilitation de Terre-Rouge. Aujourd’hui, l’Église a aussi son mot à dire en ce qui concerne l’écologie et la protection de l’environnement. Il faut également parler des écoles techniques et de l’éducation secondaire. Tout cela a été fait dans une attitude d’humilité, et pas pour se flatter. Comme le dit l’Évangile, il faut se considérer comme un serviteur quelconque et effectuer son travail de manière désintéressée.

Peut-on dire que l’église a aussi jouй son rфle dans l’introduction de l’éducation gratuite en acceptant de mettre 50% de places dans ses institutions scolaires secondaires а la disposition de l’état ?

Oui. Il faut toutefois voir l’histoire dans sa grandeur, et pas par les séquences événementielles. Il faut le voir comme le cours d’eau d’une grande rivière qui coule et qui se joint à d’autres courants d’immigrations, qui vont constituer l’âme mauricienne, avec ses trois composantes majeures : la langue créole, l’attachement à la terre natale, et le vivre-ensemble spécifique à Maurice. L’apport de l’Église dans la société n’est pas destiné à servir ses intérêts propres, mais le pays tout entier.

À ce titre, elle a apporté une contribution majeure dans la construction de la nation mauricienne. En même temps, au sein de l’Église, il y a une diversité marquée par les grandes blessures que sont l’esclavage, le racisme, le communalisme… Cette diversité est manifeste lorsqu’on rencontre dans les messes des personnes de toutes les communautés. On voit le quadricolore mauricien d’une façon métissée, comme ce bouquet multicolore dont parlait le cardinal Jean Margéot.

Les excuses présentées par le cardinal Piat en février 2001 pour n’avoir pas combattu, en son temps, l’esclavage а Maurice, s’inscrivent dans cette démarche…

Nous sommes dans ce moment de reconnaissance depuis le pape Jean-Paul II des abus qu’il y a eus par rapport à la dignité humaine et à l’esclavage. Le cardinal l’a fait depuis qu’on a commencé à célébrer le 1er février. À l’intérieur de l’Église, on voit bien, comme l’a démontré le pape François, que l’Église insiste sur l’importance de se remettre en question dans sa propre institution et ses propres législations internes, ainsi que dans sa manière d’exercer l’autorité spirituelle qui, à travers la liturgie, s’inscrit dans cette reconnaissance. Lorsqu’on évoque la mémoire des 300 ans de présence agissante à Maurice, on le fait avec beaucoup d’humilité.

On a vu les membres de l’église а Maurice prendre position contre des situations d’injustice а plusieurs reprises. Comment l’église vit-elle sa mission aujourd’hui ?

L’Église reste dans son intuition prophétique. Le prophète est celui qui annonce et qui dénonce. Une grande figure de cette tradition prophétique est Jean-Baptiste qui, devant l’autorité et le pouvoir, n’a pas hésité à dire la vérité. La défense des plus démunis et des vulnérables a toujours été la ligne directrice. Il s’avère que parmi ces plus pauvres se trouvent les créoles et les baptisés. Nous ne pouvons pas empêcher la perception que cela peut donner, mais elle reste fidèle à sa tradition prophétique. Lorsqu’on voit les prêtres qui sont au Front Challenge des autorités civiles en les respectant, nous sommes tout à fait dans notre mission.

Quel message voulez-vous transmettre а travers la célébration de ce tricentenaire ?

Que l’Église sera toujours là et, surtout, avec ceux les plus écrasés, comme les pères fondateurs l’ont fait. La position de l’Église sera toujours la même : annoncer et dénoncer.

Vous êtes aussi personnellement engagé dans l’exposition concernant le début de la traite française des esclaves а Maurice. Vous pouvez nous en parler ?

C’est la raison pour laquelle je parle de triple célébration. On ne peut pas parler uniquement de l’arrivée des colons et des missionnaires, puisque les éclavés étaient arrivés durant la même période à bord des négriers. Ma mission, en tant qu’un des directeurs de musée, est de faire sortir de l’anonymat des esclavés qui ont débarqué et dont on parle à peine dans les archives. Qui étaient ces premiers esclaves ? Il y avait deux contingents. Le premier est arrivé de l’Île Bourbon en avril 1732. Ensuite, il y a eu un deuxième contingent de 65 esclavés arrivé à bord du négrier Le Rubis en provenance de Madagascar dans la baie d’Antogil.

Il faut savoir qu’au bout de quelques semaines, une cinquantaine est partie en marronnage et avait commencé à s’organiser pour construire un bateau et retourner à Madagascar. Cela s’est passé il y a 300 ans. On le raconte dans l’exposition en cours à l’ISM et j’invite le public à venir nombreux pour découvrir cette partie de notre histoire. À cette occasion, nous avons reconstitué une maquette du négrier Le Rubis. Nous avons voulu, grâce à la collaboration du directeur des Voiliers de Lafrance, Michael Lafrance, montrer dans quelles conditions les esclavés ont été transportés à Maurice.

La création du musée est donc sur la bonne voie ?

Pour ce faire, il y a tout un processus à suivre. Nous sommes arrivés à mi-chemin du projet, et nous entrons dans la conceptualisation. Nous avons un plan muséographique qui passe par une étape connue comme la scénographie, après quoi ce sera la concrétisation, qui devrait être complétée en 2025. Il n’est pas facile d’obtenir les Artefacts, car l’esclave était un objet d’appartenance et ne possédait aucun objet, ni même son corps. Il est donc nécessaire de faire une déconstruction pour arriver à construire quelque chose qui vient de sa propre initiative.

C’est un musée qui devra faire de la reconstitution. Nous sommes en train de faire des acquisitions d’Artefacts qui nous relient aux esclavés et qui coûtent cher. Il y a des conventions à conclure. Chaque objet présenté devra être documenté. Ce qui explique la présence d’une équipe de chercheurs dans un centre de documentation et de recherche au musée.

Pour moi, en tant qu’homme d’Église et descendant d’esclave, je ne peux passer sous silence l’origine du peuplement de Maurice. Je déplore cependant que la mairie de Port-Louis n’ait rien prévu pour célébrer le tricentenaire de Port-Louis. Lorsque les premiers colons ont débarqué, ils se sont installés à Port-Louis. Ce n’est pas une simple banalité. Or, aucune activité et aucune commémoration n’est prévue. Cela me rend triste, car c’est une occasion de faire connaître l’histoire de Port-Louis. Il y a suffisamment de compétence à Maurice pour donner des conférences sur cet aspect important de l’histoire. Est-ce par ignorance ? Je pense que c’est plutôt de l’insouciance.

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