Gestion du littoral — Carina Gounden (Mru2025) : « Le littoral est un bien commun ! »

—    Aux Salines, à Rivière Noire, deux panneaux publicitaires ravivent le débat sur l’avenir du littoral

Deux panneaux géants plantés directement dans le sable, face à la mer, avec le Morne Brabant en arrière-plan. L’image a largement circulé sur les réseaux sociaux ces derniers jours, suscitant surprise, indignation et incompréhension des Mauriciens, mais aussi des étrangers installés à Maurice. Pour beaucoup, elle semblait irréelle, presque créée par intelligence artificielle. Pourtant, elle est bien réelle.

Ces panneaux, installés sur la péninsule fragile des Salines à Rivière Noire, annoncent la commercialisation de villas de luxe à plusieurs millions de dollars. Pour Carina Gounden, membre du collectif Aret Kokin Nu Laplaz (AKNL) et de Mru2025, cette scène symbolise une transformation profonde du littoral mauricien. « Beaucoup ont cru à un montage. Ce n’en est pas un », affirme-t-elle.

- Publicité -

Selon elle, ce qui se joue aux Salines dépasse largement un simple projet immobilier. Elle rappelle qu’en 2018, « Landscope Ltd ti ranz sime pou promoter kapav vini, finn ouver lavwa destriksion lor enn zonn ekstra sansib. Fode zame bliye sa. » « C’est l’un des nombreux projets empilés sur la péninsule fragile des Salines, à Rivière Noire. Ce qui s’y passe aujourd’hui est emblématique de ce qui se joue sur l’ensemble du littoral mauricien », explique-t-elle.

Depuis la diffusion de la photo, les réactions se multiplient. Les commentaires recueillis par le collectif traduisent un profond mal-être et une réelle indignation de la part des Mauriciens. Pour certains, l’installation de panneaux publicitaires directement sur la plage représente une étape supplémentaire dans la marchandisation du littoral. Carina Gounden évoque un sentiment largement partagé, celui d’une rupture progressive entre les Mauriciens et leurs espaces côtiers. « Depuis que cette image circule, les réactions sont sans équivoque ; elles touchent des cordes sensibles. C’est, pour beaucoup, adding salt to the injury : voilà où nous en sommes. Les panneaux pour vendre les villas de luxe du littoral sont désormais plantés sur la plage, face à la mer. »

- Publicité -

Le collectif affirme avoir volontairement invité les citoyens à s’exprimer publiquement, afin de faire émerger les ressentis suscités par cette situation. « Nous avons invité les gens à s’exprimer, car il est important d’entendre ces cris du cœur, cette colère aussi », souligne Carina Gounden. Les témoignages convergent autour d’un même constat et d’une impression de saturation et un sentiment d’exclusion croissante.

« Nou bann lakot ki pe vande koumsa lor billboard ! »

- Advertisement -

« Nou bann lakot ki pe vande koumsa lor billboard ! »rapporte-t-elle, reprenant les réactions exprimées par certains internautes. Au-delà de l’image, la militante estime que ces panneaux incarnent une tendance plus large de l’expansion continue des projets résidentiels haut de gamme sur le littoral. « On vend une vie luxueuse au bord de l’eau, tandis que les espaces de respiration, de la montagne à la mer, rétrécissent », affirme-t-elle. Selon elle, cette multiplication de villas et de projets immobiliers accentue les fractures sociales et territoriales. « Toute cette frénésie de villas de luxe et de spéculation foncière, affichée en euros et en dollars sur des panneaux géants, fait que de nombreux Mauriciens peinent à se loger, à se projeter », poursuit-elle.

Pour Carina Gounden, ces publicités ne sont pas anodines. Elles représentent un rappel tangible d’un changement de modèle. « Ces billboards sont le rappel douloureux que beaucoup quittent leur terre natale pour aller chercher une voie ailleurs parce que la vision, ici, se rétrécit comme l’horizon. » Le débat ne concerne pas uniquement les habitants du pays. Selon AKNL, plusieurs étrangers résidant à Maurice ou attachés à l’île ont également exprimé leur malaise face à ces images.

« Ce qui frappe également, c’est que ce ressenti dépasse largement les Mauriciens. Des étrangers, installés ici ou simplement attachés à l’île, expriment eux aussi leur incompréhension »,explique Carina Gounden. Elle estime que l’image projetée à l’international peut également être affectée. « Quand des visiteurs arrivant par la mer aperçoivent des panneaux publicitaires plantés sur une plage, ils ne voient pas une destination paradisiaque. Ils voient un pays qui vend son rivage. » Pour le collectif, le problème dépasse la seule question esthétique. Il touche à l’organisation même du territoire et à l’usage du littoral.

Des inquiétudes liées aux politiques d’investissement

« Aujourd’hui, beaucoup ont le sentiment d’un littoral à l’étroit. À l’étroit dans nos déplacements », affirme Carina Gounden. Elle observe que malgré les débats récurrents sur la préservation des côtes, les projets immobiliers continuent de progresser. « Voyez-vous pour autant un recul sur les constructions en bord de mer, notamment sur les terres de l’État ? Non. » Cette évolution soulève également des préoccupations environnementales. Selon Carina Gounden, la densification du littoral apparaît de plus en plus difficile à justifier face aux projections scientifiques.

« Continuer à densifier le littoral dans ce contexte n’est pas seulement injuste. C’est imprudent, au regard des projections scientifiques que nous avons entre les mains face à l’érosion de nos côtes et la mer qui gagne du terrain. » Elle évoque un territoire devenu progressivement fragmenté. « Nous avons aujourd’hui un littoral lourdement fragmenté écologiquement et socialement, des tensions croissantes. »

Carina Gounden souligne également les inquiétudes suscitées par certains dispositifs destinés à attirer les investissements étrangers. « Avec des dispositifs comme le golden visa scheme, beaucoup craignent aujourd’hui une accélération de cette trajectoire. Les villas de luxe se multiplient déjà. » Selon elle, la question ne relève pas uniquement de l’économie ou de l’investissement, mais aussi d’un équilibre à préserver entre développement et accès collectif. « Au bout d’un moment, quand une population a trop donné, trop accepté, trop cédé, elle ne peut plus continuer comme avant. Et c’est précisément là que nous en sommes. »

Une demande de dialogue avec les autorités

Face à cette situation, le collectif affirme poursuivre ses démarches auprès des pouvoirs publics. Carina Gounden indique qu’AKNL attend toujours une rencontre avec le ministère du Logement et des Terres, Shakeel Mohamed, afin d’aborder les enjeux liés à la gestion du littoral. « Nous attendons toujours l’opportunité d’échanger de vive voix avec le ministère du Logement et des Terres sur le sujet du littoral », précise-t-elle. Il est bon de rappeler que le collectif avait envoyé une correspondance au ministre du Logement et des terres en début en d’année.

Selon elle, plusieurs propositions concrètes ont été élaborées au fil des années. « Depuis plusieurs années, nous travaillons sur des propositions concrètes, fondées sur le terrain, la science et les réalités vécues pour mieux protéger, organiser et valoriser notre littoral. Pour le pacifier, aussi. » Carina Gounden pose une question centrale. « Devons-nous accepter que notre littoral soit un lieu permanent de conflits ? »

Au-delà du cas des Salines, Carina Gounden estime que la controverse autour de ces panneaux publicitaires révèle un malaise plus profond. « Derrière ces deux panneaux plantés dans le sable, il y a un malaise plus profond : le sentiment, chez de nombreux Mauriciens, de devenir progressivement étrangers chez eux. Mis à distance de lieux qui font partie de leur histoire, de leur identité, de leur quotidien. » Pour elle, cette dynamique pourrait avoir des conséquences durables. « Cette dynamique, à terme, ne sert ni le pays, ni sa population, ni même sa destination touristique. »

Le collectif appelle à une réflexion plus globale sur la gouvernance des côtes mauriciennes, dans un contexte de pression foncière, de changement climatique et de raréfaction des espaces naturels. « Il est urgent que ce ras-le-bol soit entendu, comme une demande légitime de rééquilibrage, de vision et de respect des limites », conclut Carina Gounden. Et de rappeler la philosophie qui guide le collectif : « Le littoral est un bien commun. It is a common good. »

LEGENDES

1- Capture d’écran de la photo des deux panneaux plantés sur la plage prise par un internaute et relayée sur la page Facebook d’AKNL (il faudrait peut-être flouter un peu le nom de l’entreprise ?)

2- Carina Gounden d’AKNL et Mru2025

 

EN CONTINU
éditions numériques