Nécrologie – Lilette Rivet — A une soeur d’armes…

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Au petit matin vendredi dernier, entourée de quelques aides-soignants du St Paul’s Christian Home, à Quatre-Bornes, pour que l’ultime accompagnement de personnes en fin de vie ne soit pas tout à fait solitaire, tu as poussé ton dernier soupir. Depuis plus d’un an déjà, tu as su magnifiquement supporter, sans broncher, une longue série de soins palliatifs et auras étonné plus d’un par ta résistance et ce que l’on pourrait penser être un refus de ta part de baisser les bras…

Je te savais déjà forte à bien des égards, toi qui m’avais rejoint au Mauricien à la fin des années 60, après ton escapade insolite au Royaume-Uni pour tenter, comme le faisaient ou le rêvaient alors nombre de jeunes compatriotes, l’aventure de l’émigration volontaire, pour pallier un manque de débouchés lors de la période incertaine de la pré-indépendance du pays. Tu auras connu, à Londres — et je m’en souviens !  le dur et pénible travail à la chaîne à l’usine, avec le réveil à l’aube et le retour à la tombée de la nuit. De longs mois d’hiver qui bousculaient tant tes bronches chancelantes, loin, très loin du confort familial habituel. Mais ta fierté — avec ce défi volontaire que tu t’étais lancé alors pour prendre, seule, ta destinée en mains — était déjà sans doute bien ancrée en toi, puisque ta vie n’aura été qu’un parcours exceptionnel fait que de partage, souvent pour aider les plus faibles et surtout les plus démunis. On te reconnaissait à peine cette qualité, tant elle était évidente pour ceux et celles qui suivaient ton parcours, qui collait parfaitement à l’image que tu projetais.

Dans des moments les plus durs qu’aura traversés notre groupe de presse, (dynamitage, en 1971, de nos locaux en pleine crise politique, la nuit, et ce à 100 mètres à peine des sacro-saintes Casernes centrales (?); le contrôle musclé de la presse (marquée par cinq années entières de censure policière); l’interdiction du pouvoir d’alors à André Masson, rédacteur-en-chef du MAURICIEN, de reprendre son poste après quelques mois d’exil forcé en Afrique du Sud; des dizaines de procès de sédition contre nos titres de presse et les honteuses menaces des Tontons Macoutes armés et payés par le pouvoir de la coalition «coûte-que-coûte» en vue de faire taire la presse indépendante.

Tu auras vécu tout cela à mes côtés, me soutenant à chaque instant contre vents et marées, malgré le danger qui avait atteint presque le seuil même de notre entreprise familiale. Tu as su tenir bon, versant souvent une larme qui montrait encore davantage la force de ton indéfectible soutien.

En t’accompagnant, avant-hier, pour cette voie d’adieu vers le tombeau familial, des tonnes de souvenirs me revenaient. J’en garderai aujourd’hui un seul qui résume ce long cheminement que nous avons vécu: ce regard toujours fier que tu portais sur un petit frère un peu turbulent, certes, mais qui te ressemblait aussi à bien des égards. Merci d’avoir veillé sur moi, sans trop me le dire…

Jacques Rivet