« Inspirons, s’il est possible, à la nation l’amour de l’architecture nationale », disait le célèbre écrivain Victor Hugo. Certains sont manifestement dépourvus d’inspiration. Depuis la présentation du budget 2026-27 et les annonces concernant la réforme du système de pension, plusieurs voix de la société civile, de personnalités publiques et du monde politique ont cité les projets de rénovation de la State House, de la Government House et de la Clarisse House comme arguments pour remettre en cause ces dépenses publiques. Quand bien même ils soulignent que « le débat autour de la question est légitime et mérite d’être mené avec sérieux, respect et transparence », les membres de SOS Patrimoine en Péril veulent remettre les points sur les i. « Opposer cette réforme aux investissements consacrés à la sauvegarde de notre patrimoine bâti nous paraît une approche erronée », soutient l’ONG.
Ceux et celles qui s’étaient rendus à Clarisse House, le 4 juin 2021, dans le cadre de la cérémonie d’obsèques de Sir Anerood Jugnauth ont forcément été stupéfaits de constater l’état lamentable dans lequel se trouvait l’édifice. Faute de n’avoir pu avoir accès au site, malgré nos demandes depuis 2022, Week-End se réfère aux témoignages de certaines sources anonymes pour décrire ce triste spectacle. Aux prises avec des problèmes d’humidité et laissé sans entretien depuis son abandon, l’édifice a subi au fil du temps une dégradation évidente. La toiture et ses bardeaux auront totalement disparu dans quelques années si l’État ne prend pas au plus vite le taureau par les cornes. Alors que les meubles ont été sauvés de justesse et casés dans un hall, à en croire nos infos.
Des projets de réhabilitation de Clarisse House — ayant accueilli la résidence du Secrétaire colonial et des Premiers ministres qui se sont succédé jusqu’en 2014, ainsi que d’innombrables personnalités de renom — ont pourtant été proposés au PMO depuis 2015. Ils sont restés au stade embryonnaire. Au temps où elle présidait SOS Patrimoine en Péril, feu Nelly Ardill était montée au créneau pour dénoncer le je-m’en-foutisme des autorités face au déclin de ce patrimoine mauricien.
« Faut-il que je fasse un sit-in toute nue ?! »
On se souvient de cette déclaration fracassante qu’elle a faite à un quotidien, en août 2019 : « Ce n’est pas normal que le Premier ministre ne s’occupe pas de cet endroit. C’est un lieu de travail et le minimum, c’est qu’il s’en occupe. Ça me fait dire que les Jugnauth ne sont pas sérieux. Faut-il que je fasse un sit-in toute nue devant leur porte pour alerter les autorités concernées ?! » Ceux et celles qui ont succédé à Nelly Ardill aux manettes de l’ONG remuent ciel et terre pour convaincre les autorités de sauver Clarisse House de l’effondrement.
L’annonce faite dans le dernier exercice budgétaire selon laquelle Rs 455 millions seront décaissées pour sa rénovation et sa modernisation sonne comme une lueur d’espoir aux oreilles des amoureux du patrimoine. « Lors des consultations prébudgétaires de l’année dernière, nous avions attiré publiquement l’attention sur l’état de dégradation avancée de Clarisse House, dont la restauration avait également été évoquée dans le cadre de la coopération patrimoniale entre Maurice et la France. C’est une très bonne nouvelle », déclare un membre de SOS Patrimoine.
Et comme un bonne nouvelle ne vient jamais seule, les travaux liés aux réparations du balcon et de la toiture de la Government House à Port-Louis, au coût de 44,5 millions, ont déjà démarré. C’est la firme RBRB Construction Ltd qui a été désignée pour mener à bien l’ouvrage. Selon le document, les travaux consistent aussi à enlever soigneusement toutes les planches de bois extérieures et le remplacement ou la démolition des éléments en bois dur infectés, pourris ou défectueux, avec évacuation hors site. Les anciens flashings seront enlevés et de nouveaux flashings en aluminium posés. La durée totale des travaux est fixée à 270 jours.
Sept ans après avoir fait l’objet d’un lifting, au coût de Rs 44 millions, la State House, à Réduit, sera le théâtre bientôt de travaux de plus grande envergure. Le montant des travaux oscillerait entre Rs 500 millions et Rs 600 millions. Rs 455 millions, Rs 44 millions et Rs 600 millions d’investissements dans la rénovation du patrimoine ? De quoi faire bondir plus d’un, à l’instar de certains membres de l’opposition qui ont remis en cause l’argument de la « caisse vide » avancé par le gouvernement. Lors de son intervention dans le cadre des débats budgétaires, Joe Lesjongard avait notamment souligné qu’« une somme de Rs 455 millions est prévue pour la rénovation et la modernisation de la Clarisse House, alors que des restrictions sont annoncées concernant la pension de vieillesse. »
« Les critiques sont rarement formulées pour les lieux de culte »
La réplique de SOS Patrimoine en Péril s’est fait attendre, mais elle est sans équivoque. « Il est surprenant de voir aujourd’hui certains anciens décideurs, sous l’administration desquels de nombreux bâtiments patrimoniaux ont continué à se détériorer faute d’entretien adéquat, remettre en question le principe même de ces investissements. Le débat sur la réforme des pensions est légitime. Le débat sur la sauvegarde de notre patrimoine l’est tout autant. L’un ne devrait pas servir à discréditer l’autre. Lorsque trois édifices historiques, qui incarnent les plus hautes institutions de notre République et occupent une place centrale dans notre histoire politique et constitutionnelle, bénéficient enfin d’un programme de réhabilitation, nous ne pouvons que saluer cette décision de principe », souligne l’ONG.
SOS Patrimoine va plus loin dans son analyse : « Il est intéressant de constater que les mêmes critiques sont rarement formulées lorsque des fonds publics sont consacrés à la rénovation, à l’embellissement ou à l’extension de lieux de culte appartenant à des entités privées, pratique qui se répète sous plusieurs gouvernements successifs. »
L’ONG tient toutefois à préciser que « soutenir ces trois projets ne signifie nullement donner un blanc-seing à leur mise en œuvre. Le patrimoine doit surtout être entretenu en permanence. Une politique sérieuse de conservation repose avant tout sur un programme structuré d’entretien préventif. Une rénovation patrimoniale ne doit jamais servir de prétexte pour supprimer des éléments authentiques, les remplacer par des matériaux de moindre qualité ou procéder, sans transparence, à la disparition de composantes historiques. La sauvegarde du patrimoine ne peut être sélective. La State House, l’Assemblée nationale et Clarisse House sont importantes, mais elles ne doivent pas faire oublier les centaines d’autres bâtiments historiques qui continuent de se dégrader partout dans le pays. »
ANDY SERVIABLE
HT
Les faits saillants
Clarisse House : « Le Refuge »
- 27 juin 1764 : Terre octroyée en concession à Gruchet Vaulbert, qui l’a transférée un mois plus tard à François André Darsay et Denis Dodin, lesquels l’ont revendue un jour après à M. Jacob.
- 1779-1794-1824 : La terre est acquise par Antoine Rivalz de Saint-Antoine, un ancêtre des familles de Chazal et Chevreau — La terre est achetée par André Nicolas — Terre achetée par Sophie Bigaignon
- 1867 : La maison qui s’y trouve aujourd’hui a été initialement construite par Edmond de Chazal, alors propriétaire de la sucrerie Saint Antoine, qui a acheté ce bien en 1867 en vue de sa retraite. Il appela la maison Clary House (et non-Clarisse), d’après le prénom de sa femme, née Claire Rouillard. Le domaine avait alors une superficie de 5 arpents et 88 perches.
- 1876 : Edmond de Chazal connaît des déboires avec le pou à poche blanche et la sécheresse à Saint Antoine. Ses biens sont saisis par la Banque Commerciale qui se porte alors acquéreur de Clary House en 1876.
- 1883 : La Banque Commerciale, qui avait donc acheté cette maison lors de l’expropriation d’Edmond de Chazal en 1876, la revend à John Walter Girout et Samuel Bigaignon. Le bien passa la même année à Vincent Georges et ensuite à Henry Adam, qui l’a dénommé « Le Refuge ».
- 1886 : Aristide Regnard écrit une lettre à Henry Adam à Paris qui dit que « je crois que tu as bien fait de conserver « Le Refuge », et que tu devrais renoncer tout à fait à la ville où vous allez perdre tous les ans le bénéfice de votre séjour à la campagne, mais je ne partage pas, je te le dis franchement, ton idée d’établir une petite chapelle chez toi. »
- Date inconnue : Henry Adam a vendu ce bien. Ce que nous savons, c’est que les militaires avaient fui la malaria qui faisait rage à Port-Louis et qu’ils achetèrent de l’Anglo-Ceylon à Vacoas 245 arpents en 1898 et 45 arpents en 1900 pour la construction des casernes toutes proches. Ces terres faisaient partie des domaines de Clairfonds et de Bonne Terre, et avaient été acquises par Highlands. Les militaires achetèrent donc à un certain moment « Le Refuge » en vue d’y loger le commandant des troupes. Ils nommèrent ce bien Headquarters House.
- 1922 : Le gouvernement mauricien acquit 22,87 arpents de la Headquarters House pour Rs 75 000 en vue d’y loger le Secrétaire colonial. Cette maison fut la résidence de ce haut officiel jusqu’à l’indépendance.
- Après 1968 : Après l’indépendance, la maison accueillit des visiteurs de marque jusqu’au moment où elle fut rénovée en vue de devenir la résidence officielle du Premier ministre. C’est alors que le nom de Clarisse House lui fut donné.
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La State House : lieu de pouvoir et laboratoire botanique à ciel ouvert
1746 : Pierre Félix Barthélemy David prend ses fonctions de gouverneur de l’île de France (Maurice). Étant d’avis que Port-Louis serait impossible à défendre en cas d’invasion, il imagine alors un refuge fortifié, suffisamment éloigné de la côte. Le gouverneur sélectionne un éperon rocheux de forme triangulaire, naturellement protégé par les gorges profondes de deux rivières : la Rivière Profonde et la Cascade. L’accès y est difficile, la visibilité excellente, et la position quasi imprenable pour l’époque.
1748 : Le Réduit sort de terre : une petite forteresse équipée de créneaux, d’un pont-levis et de tous les attributs d’un ouvrage défensif digne de ce nom.
1764 : Le Réduit ne servira jamais à sa fonction initiale et aucune bataille n’y sera livrée. Lorsque l’île passe sous administration royale française, en 1764, la vocation de l’édifice change radicalement. Il devient la résidence officielle des gouverneurs, un lieu de pouvoir et de représentation plutôt qu’un bastion militaire.
1765 : Cette transformation s’accompagne d’embellissements progressifs. Le coton initialement planté autour du fort cède la place à des jardins d’agrément. Des botanistes renommés comme Jean Baptiste Fusée Aublet y créent des jardins à la française et introduisent des espèces exotiques venues d’Asie, d’Amérique et d’Europe. Le Réduit devient ainsi un laboratoire botanique à ciel ouvert, reflétant l’engouement scientifique de l’époque pour la flore tropicale.
1778 : La nature tropicale réserve aussi ses surprises désagréables, les termites ayant eu raison de la structure. Le gouverneur Antoine de Guiran La Brillane entreprend alors une reconstruction complète qui s’achève la même année. Une inscription gravée sur la porte principale témoigne encore aujourd’hui de cette renaissance. La Brillane décède au Réduit l’année suivante, sans avoir vraiment profité de son œuvre.
1810 : Les Britanniques s’emparent de l’île Maurice et du Réduit. Sous la houlette du premier gouverneur britannique, Sir Robert Townsend Farquhar, le domaine s’enrichit continuellement de nouvelles espèces, transformant le parc en un véritable conservatoire végétal.
1868 et 1892 : Durant ces deux années, deux cyclones manquent de détruire complètement l’édifice. Chaque fois, le château renaît de ses ruines, témoignant de l’attachement des autorités coloniales à ce symbole de leur pouvoir.
1921 : Parmi tous les gouverneurs britanniques, Sir Hesketh Bell se distingue particulièrement par son attachement au lieu. Il fait créer un îlot au centre du lac, aménage une fontaine et introduit des plantes prestigieuses provenant des célèbres Kew Gardens de Londres. Son œuvre la plus symbolique reste sans doute le « Temple de l’Amour », un élégant monument érigé en 1921 en mémoire de Pierre Félix Barthélemy David, le fondateur du Réduit.
1968 et 1992 : Lorsque Maurice accède à l’indépendance, le Réduit continue d’abriter les plus hautes fonctions de l’État, mais les occupants changent de nature. Les gouverneurs britanniques cèdent progressivement la place à des gouverneurs généraux mauriciens, puis, avec la proclamation de la République en 1992, aux présidents de la République.
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La Government House : Maupin et Labourdonnais en architectes
Édifice d’architecture colonial inscrit au Patrimoine national, sa partie centrale fut construite à l’initiative des gouverneurs d’Île de France Nicolas Maupin, qui commença la construction en 1729, puis Bertrand-François Mahé de Labourdonnais, qui fit édifier le premier étage à partir de 1735. Sous gouvernance anglaise, un siècle plus tard, Robert Farquhar, le premier gouverneur britannique de l’île, donna à l’hôtel du gouvernement la forme que nous lui connaissons aujourd’hui sur environ 800m², avec, au milieu de la cour, devant les marches menant à la Salle du Trône, une statue de William Stevenson, qui fut le septième gouverneur britannique de Maurice de 1857 à 1863. Dans la Cour d’honneur de l’Hôtel du Gouvernement trône la Statue de la Reine Victoria, dont la première pierre a été déposée en 1901 lors de la visite officielle du Roi Georges V et Queen Mary. Entre 2010 et 2012, l’Hôtel du Gouvernement fut entièrement restauré…
Légendes
- Caché par des barrages, l’Hôtel du gouvernement fait peau neuve
- 7 ans après avoir fait l’objet d’un lifting, la State House sera le théâtre bientôt de travaux de plus grandes envergures
- En 2022, Week-End s’était appuyé sur certaines sources anonymes pour décrire l’état de décrépitude se trouvait la Clarisse House


