De cruels destins partagés à leur insu par les dix victimes qui ont péri dans l’accident du virage de Sorèze de vendredi matin. Le chauffeur de la CNT, Ganesh Deepchand, âgé de 50 ans, n’avait pas connu d’accident de la route en 20 ans de carrière en tant que chauffeur.Il a été tué dans le premier au volant du bus immatriculé 4263 AG 07. Shakoontallah Ramdhaursingh, âgée de 48 ans, habitant avenue Surcouf, Quatre-Bornes, n’avait pas l’habitude de prendre l’autobus pour se rendre à son travail au sein de la compagnie aérienne nationale, Air Mauritius. Vendredi, le sort avaut voulu que c’était l’une des rares fois qu’elle prenait l’autobus pour le bureau. L’étudiante chinoise Elyn Hu Jianchuan, présidente de l’antenne mauricienne de l’AIESEC (Association internationale des étudiants en sciences économiques et commerciales), était à Maurice dans le cadre des échanges d’étudiants entre ces deux pays. Delphine Pokun, âgée de 21 ans, mère d’un enfant de trois ans, se rendait à Port-Louis, pour compléter des formalités pour une carte d’identité nationale en vue de son mariage annoncé pour décembre prochain. Sanjay Ujodha, 48 ans, et son épouse Priya, 40 ans, employée chez Air Mauritius, laissent derrière une jeune orpheline de 11 ans derrière eux. Devesh Cheeneebash, 19 ans, a été fauché en pleine jeunesse. Amreen Lallmohamed, 24 ans, venait de compléter son diplôme de droit. Kamla Devi Soobraydoo, 52 ans, et Ruth Marimootoo, 50 ans, avaient encore la vie devant elles.
Pourtant, ce vendredi 3 mai, ces trois hommes et ces sept femmes ont partagé un cruel destin commun en prenant l’autobus de Blue Line se dirigeant vers Port-Louis. Ils ne le savaient, sauf à la hauteur du virage de Sorèze quand le chauffeur Ganesh Deepchand a lancé un dramatique : « Dir bann passaze kosté derrière. Frein inn persé ! Péna frein ! » Avec ses vingt ans d’expérience et un clean record par rapport aux accidents de la route, ce chauffeur de la CNT, habitant Platform, Petite-Rivière, avait la ferme conviction de faire stopper la course folle de son véhicule avec un minimum de dangers pour les passagers et aussi de dégâts matériels. Conscient des ravages que peut causer un autobus sans frein sur l’autoroute à cette heure de pointe, il avait pris la décision de bifurquer sur la déviation de la Port-Louis Ring Road.
Mais les effets conjugués du virage trop sec et de la vitesse accumulée par l’autobus ont trahi fatalement l’expérience de Ganesh Deepchand. Le véhicule s’est déporté davantage sur le terre-plein pour heurter violemment un drain d’évacuation d’eau. Il perdit le contrôle de son autobus, qui se renversa sur le flanc gauche avant de faire une série d’embardées avec pour effet que le bus est transformé en un amas de ferraille.
Ganesh Deepchand restera longtemps coincé dans la cabine du bus. Tel est un capitaine de navire, il sera le dernier à être extirpé du bus. Les tentatives de réanimation et de massages cardiaques seront vaines car il allait succomber à de graves blessures. Cette ultime manoeuvre de Ganesh Deepchand en engageant de force l’autobus dans une voie de dégagement sur l’autoroute est considérée comme un véritable acte héroïque. Ses camarades de la CNT, ses amis et ses proches trouveront peut-être l’unique consolation dans ce geste. Tous ceux qui se sont déplacés hier matin pour les funérailles à Petite-Rivière n’ont pas hésité à saluer ce trait de caractère laissé en héritage.
Ses proches, particulièrement sa mère Shantee, âgée de 68 ans, son épouse Jayshree, 49 ans, et ses deux filles de 20 et 25 ans respectivement, demeurent inconsolables face à ce brutal coup du sort. Elles trouvent injuste cette séparation soudaine d’un des êtres qui leur est le plus cher au monde. Tous se rappellent de lui comme un comme « quelqu’un qui avait le coeur sur la main. »  Son fils Avishek, 19 ans, Golf Operator à Tamarina, est encore sous l’effet du choc. Arrivant à peine à s’exprimer, l’unique fils de la famille Ganesh se contente de dire qu’il était « un homme formidable, respecté de tous ». La dernière fois qu’il a vu son père remonte à jeudi soir, lors du dîner, un rituel auquel la famille ne déroge pour rien au monde.
La nouvelle de l’accident lui a été communiquée par son oncle, Luckeenarain. « Il devait être aux alentours de 10h15. Je me suis empressé de retourner à la maison et de là j’ai essayé de savoir où il avait été transporté », se rappelle-t-il encore. Avishek s’est ensuite rendu à la morgue de l’hôpital Jeetoo pour procéder à l’identification de la dépouille de son père. Ce fut un véritable calvaire.
GaneshDeepchand  laisse derrière lui une veuve éplorée et trois jeunes adultes, dont deux vivant toujours sous son toit. Son fils Avishek garde de son père le souvenir d’un homme qui avait la faculté d’aimer sa famille et qui nourrissait le rêve de voir ses enfants se marier. Il projetait à court terme d’agrandir son humble demeure en érigeant un étage. « Il a toujours tout fait pour sa famille », confie Avishek, la mort dans l’âme.
Le destin est tout aussi cruel dans le cas de Shakoontallah Ramdhaursing, âgée de 48 ans. Employée chez Air Mauritius, elle descend tous les jours au bureau dans la voiture de son époux, qui est également un des managers de la compagnie d’aviation nationale. Mais ce vendredi fatidique, il ne se rendait pas au bureau à Port-Louis ayant à participer à une retraite des managers de la compagnie se déroulant hors du QG.
Shakoontallah Ramdhaursing n’avait d’autre choix que de prendre pour une fois l’autobus pour Port-Louis. Et cet autobus avait pris le mauvais rendez-vous à Sorèze. À peine les délibérations de la retraite des managers entamées, un premier message est transmis à l’effet que deux employées de la compagnie voyageaient dans cet autobus accidenté de la CNT.
Très subtilement, et pour ne pas ameuter le groupe, la décision est prise pour le retrait des hauts cadres d’Air Mauritius de la réunion. L’époux de Shakootallah Ramdaursing est informé dans un premier temps qu’elle est blessée pour lui épargner un choc trop violent. La direction de la compagnie prend le soin de le faire accompagner par un collègue, qui prend le volant.
« Dès que j’arrive à l’hôpital, je vois donne des nouvelles », dit-il à ses collègues qui l’accompagnent à la voiture, ne se doutant nullement que sa vie allait basculer du tout au tout.. Mais c’était sans compter le non respect de la règle élémentaire que dans tout drame humain, le Next of Kin doit être informé en premier et au préalable avant tout « Breaking News ». Une fois dans la voiture, la radio allumée, le nom de Shakoontallah Ramdhaursing est littéralement jetée en pâture sur les ondes des radios.
C’est le monde qui s’écroule sous les pieds de l’époux de Shakoontallah Ramdhursing. Très vite, il sera rejoint par d’autres collègues de la compagnie en vue de l’encadrer et de le soutenir dans cette dure épreuve. C’est le désarroi non seulement au sein de la famille Ramdhaursing de Quatre-Borbnes mais de tout le personnel d’Air Mauritius, qui, dans un cruel coup du destin, perd deux collègues dans des circonstances des plus dramatiques…